LETTRE LXIII
Vendredi au soir, ci octobre
.on ami, que le temps s'écoule lentement 1 depuis lundi j'en suis assommée, et il n'y a rien que je n'aie tenté pour tromper mon impatience. J'ai toujours été en mouvement : j'ai été partout, j'ai tout vu. et je n'ai eu qu'une pensée; pour une ame malade la nature n'a qu'une couleur: tous les objets sont couverts de crêpe. Dites-moi : comment fait-on pour se distraire, comment fait-on pour se consoler? Ah! c'est de vous seul que je pais apprendre à supporter la vie. Vous seul pouvez y répandre encore ce charme mêlé de douleur qui fait chérir et détester tour-à-tour l'existence. — .Mon ami, j'aurai une lettre de vous demain; il n'y a que cet espoir qui me donne la force de vous écrire ce soir. Vous me direz si vous êtes rassuré sur la santé de ce qui vous est cher; vous me parlerez, peut-être, de votre retour : en un mot, vous me parlerez ; et si vous saviez combien je me sens dénuée, abandonnée, lorsque je ne sais rien de
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vous ! Ah ! que cette petite lettre étoit courte, quelle étoit triste, qu'elle étoit froide! Il me semble qu'en me disant que vous aviez été inquiet et même alarmé, vous ne me disiez pas tout! Qu'aviez-vous donc? me cacheriez- vous votre cœur? voudriez-vous encore déchirer le mien? Ne m'avez- vous pas dit que vous me diriez tout ; que vous auriez une confiance sans réserve; que j'etois votre amie; que votre ame s'épancheroit dans la mienne ; que vous me feriez vivre de tous vos mouvemens ; que ce qui pourroit blesser mon cœur, ne me seroit pas inconnue Ah, mon ami, connoissez-moi bien : voyez ce que je suis pour vous: et d'après cette connoissance, je vous réponds qu'il vous sera impossible de concevoir le projet de me tromper, ni même de me cacher rien.
Samedi matin.
Je vous quittai hier par ménagement pour vous : j'étois si triste! je venois à' Orphée. Cette musique me rend folle : elle m'entraîne; je ne puis plus manquer un jour : mon ame est avide de cette espèce de douleur. Ah, mon Dieu! que je suis peu au ton de tout ce qui m'entoure! et cependant jamais on n'a dû chérir autant l'amitié : mes amis sont d'excellentes gens; leurs soins, leur intérêt ne se lassent point, et je suis à comprendre ce qu'ils peuvent trouver en moi qui les attache. C'est mon malheur, c'est mon trouble, c'est ce que je dis, c'est ce que je ne dis point qui les anime, et les échauffe. Oui, jele vois : les âmes honnêtes et sensibles aiment les malheureux; ils ont une sorte d'attrait qui
occupe et exerce l'ame : un aime à se trouver sensible; et les maux des autres ont cette juste mesure qui tait compatir sans souffrir. Eh bien! je leur promets cette jouissance tout le temps qui me reste à vivre. — Mon ami, je voulois vous dire la dernière fois que vous devriez loger dans le même hôtel garni que le chevalier d'Aguesseau : cela vous epargneroit la peine de vous aller chercher réciproquement : cela vous seroit commode, et je serois assurée que vous ne quitteriez pas mon quartier. Oui, c'est toujours l'intérêt personnel qui couvre tout, qui anime tout; et les sots ou les esprits faux qui ont attaqué Helvétius, n'avoient sans doute jamais aimé, ni réfléchi. Ah, bon Dieu! que de gens qui vivent et meurent sans avoir senti l'un, ni connu l'autre ! C'est tant mieux pour eux, et tant pis pour nous; oui, tant pis : car je ne puis pas vous exprimer le dégoût, le redoublement de dégoût que je me sens, je ne dis pas seulement pour les sots, mais pour ces gens qui sont si bien à ma mesure, que je prévois tout ce qu'ils vont dire lorsqu'ils ouvrent la bouche! Ah, je suis bien malade! je ne puis plus souffrir les gens qui me ressemblent : tout ce qui n'est qu'à côté de moi, me paroît trop petit ; il faut me faire lever les yeux pour regarder, sans quoi je me fatigue et m'ennuie. Mon ami, la société ne me présente plus que deux intérêts : il faut que j'aime, ou qu'on m'éclaire. De l'esprit n'est point assez ; il faut beaucoup d'esprit : c'est vous dire que je n'écoute plus que cinq ou six personnes, et que je ne lis plus que six ou sept livres. Cependant il y a plus de gens que cela qui ont des droits sur moi : mais c'est par le sentiment et la confiance; et cela ne change rien à la
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disposition où je suis pour le général. Voici le résultat : ce qui est moins que moi, m'éteint et m'assomme; ce qui est à côté de moi m'ennuie et me fatigue. 11 n'y a que ce qui est au-dessus de moi, qui me soutienne et m'arrache à moi-même, et je dirai-toujours comme cet ancien : mes amis, sauvez-moi de moi-même. Tout cela prouve que la vanité est bien éteinte en moi, mais qu'elle est remplacée par un dégoût universel et mortel. La comtesse de Boufrlers n'en est pas là ; aussi estelle bien aimable. Je l'ai vue beaucoup cette semaine, elle vint dîner chez madame Geoffrin mercredi; elle fut charmante; elle ne dit pas un mot qui ne fût un paradoxe. Elle fut attaquée, et elle se défendit avec tant d'esprit, que ses erreurs valoient presqu'autant que la vérité. Par exemple, elle trouve que c'est un grand malheur que d'être ambassadeur, il n'importe de quel pays, ni chez quelle nation; cela ne lui paroît qu'un exil affreux, etc., etc. Et puis elle nous dit que, dans le temps où elle aimoit le mieux l'Angleterre, elle n'auroit consenti à s'y fixer, qu'à la condition qu'elle y auroit amené avec elle vingt-quatre ou vingt-cinq de ses amis intimes, et soixante à quatre-vingts autres personnes qui lui étoient absolument nécessaires; et c'étoit avec beaucoup de sérieux, et surtout beaucoup de sensibilité qu'elle nous apprenoit le besoin de son ame. Ce que jaurois voulu que vous vissiez, c'est l'étonnement qu'elle causoit à milord Shelburne. Il est simple, naturel ; il a de l'ame, de la force : il n'a de goût et d'attrait que pour ce qui lui ressemble, au moins par le naturel . — Il a été voir M. de Malesherbes ; il est revenu enchanté. Il me disoit : « J'ai vu pour la première fois de ma vie, ce que
je ne croyois pas qui pu: exister : jmme
dont e est absolument. .:ainte
et J - :e, et cepen lant est pleine de vie et
de chaleur. Rien dans la nature ne peut troubler sa paix: rien ne lui est nécessaire, et il s'intc vivement à tout ce qui est bon »; en un mot. a-til ajoute : a J'ai beaucoup voyagé, et je n'ai :
.^orté un sentiment S ;efais
« quelque chose de bien dans tout le temps qui « me reste à vivre, je suis sûr que le souvenir de « M. Malesherbes animera mon ame ». Mon ami, voilà un bel éloge, et celui qui le fait est à coup sûr un homme intéressant. Je le trouve bien heureux d'être né anglais : je l'ai beau. a, je l'ai écouté celui-là : il a de l'esprit, de la chaleu l'élévation. 11 me rappeloit un peu les deux hommes du monde que j'ai aimés, et pour qui je voudrais vivre ou mourir. Il s'en va dans huit jours, et j'en suis bien aise : il est cause qv . des arrangements de socicte. j'ai dîne tous les jours avec quinze personnes, et cela me fatigue plus encore qu'il ne m'intéresse. Il me :";.. repos: ma machine est détruite. Bonjour, mon ami. J'attends la poste: voilà ce qui m'est nécessaire.