LETTRE LXXI
V otre lettre de jeudi matin étoit dure et injuste ; celle d'une heure avant étoit accablante par l'excès de vérité et d'abandon avec lesquels vous me disiez que vous ne m'aviez jamais aimée, et que désormais vous ne pouviez plus vivre pour personne, etc.. etc. Mais savez-vous bien que cet aveu a fait de mes remords de la bonté? Je n'ai plus osé penser à moi sans horreur, et j'ai détourné ma pensée de vous : je ne voulois ni vous juger, ni vous haïr. Hier vous êtes venu si tard, vous étiez si pressé de vous en aller, qu'en effet vous m'avez prouvé que vous n'aviez fait que céder à mon billet, et cela me paroît tout simple. Je ne vous en parle que pour vous dire que je sais bien que vous ne serez pas contrarié de ne me pas voir ce matin. J'attends M. l'archevêque d'Aix : il a à me parler. Ma porte sera fermée.
Je vais cet après-diner faire des visites, et je ne rentrerai qu'à huit heures. Demain je dîne chez
M. le comte de C , et je ferai des visites
jusqu'à huit heures . Je vous dis mes arrangemens, non pas que je croie qu'ils doivent influer sur les vôtres, mais seulement pour vous épargner la peine de songer à me voir, ou à m'éviter. La personne qui dispose de vous et de votre temps, ne vous laissera pas vous livrer au dégoût que vous avez du monde et de la société. Vous trouverez la dissipation, la paix, le plaisir, le bonheur avec elle et chez elle ; et vous n'éprouverez plus le dégoût mortel 'qui doit être attaché au malheur de tromper ce qu'on aime le plus. Ah! ce n'étoit pas la peine . Vous devez vous trouver bien coupable envers elle ; du moins abandonnez-vous cette fois-ci sans retour au penchant invincible qui vous entraîne, et ne l'offensez plus, en mettant quelque parité entre le sentiment que que vous lui devez et celui que d'autres peuvent vous inspirer. Mais, mon Dieu ! je ne sais pourquoi je vous parle de ce qui vous occupe : c'est sans doute par l'habitude où je suis d'aimer ù vous plaire .
Nous avons lu hier au soir un éloge de la raison qu'on a trouvé excellent; j'aurois voulu que vous l'eussiez entendu. La lecture n'a fini qu'à près de dix heures.
r' I MADEMOISELLE Dl LESPINASSE. 201
LETTRE LXXU.
0;izj heures du soir, '177) .
/vu, mon Dieu! que vous avez bien fait de ne pas venir au spectacle ! je n'ai point d'expressions pour rendre l'ennui que j'y ai éprouvé; j'en avois un mal-aise physique, qui étoit presque de la 'douleur; enfin il a été au-dessus de mes forces de passer la soirée avec madame de Chatillon. à qui je l'avois cependant promis .
Je sens qu'il y a un degré de malheur qui ôte la force de supporter l'ennui : il m'est affreux de me rendre passive pour entendre des trivialités, souvent révoltantes , et presque toujours aussi bêtes que basses . Oh. la détestable pièce ! que l'auteur est bourgeois, et qu'il a un esprit commun, et borné ! que le public est bête ! que la bonne compagnie est de mauvais goût ! que je plains les malheureux auteurs qui auroient le projet d'acquérir de la réputation par le théâtre 1 Si vous saviez comment ce public a applaudi! Molière ne pourroit pas prétendre à un plus grand succès. Il n'y a de noble que les noms et les habits : l'auteur fait parler les gens de la Cour et Henri IV. du ton des bourgeois de la rue S. Denis. Il est vrai qu'il donne le même ton aux paysans. En un mot, cet ouvrage est pour moi le chef-d'œuvre du mauvais goût et de la platitude; et les gens du monde qui en parlent avec éloge, me semblent des valets qui disent du bien de leurs maîtres. Mon ami, si vous êtes encore contre moi dans le jugement que vous porterez de cette
comédie, j'en serai bien fâchée : mais je n'en rabattrai pas un mot, parce qu'il ne s'agit pas de savoir jusqu'à quel degré cela est bon ou mauvais ; cela m'est mortel à moi, et nous étions quatre dans la loge accablés du même ennui. En voilà bien assez, et vous trouverez que j'ai conservé l'ennuyeux de l'ennui : peut-être aussi n'aurai-je pas la cruauté de vous envoyer ma lettre ; mais, en vous rendant compte de ma journée, je m'en console. — Avez-vous eu des nouvelles de madame votre mère? est-elle mieux? et le retour de M. votre père est-il certain? Il n'y a que cela qui puisse me consoler de ce que vous avez quitté le faubourg ? Et vous, mon ami, qu'avez-vous fait de votre journée? Pas un mot de ce que vous aviez dit, n'est-ce pas? et demain vous ne travaillerez point : et ainsi toujours une activité qui fait cent projets, et une facilité qui fait céder au premier prétexte; des regrets, des désirs, de l'agitation et jamais du repos. Oh, mon amiîilfautvousaimeravantquedevousconnoître, comme j'ai fait : car, en vous jugeant, ce seroit se dévouer à l'enfer que de lier son bonheur à vous . — Je vais vous dire toute ma journée de demain dimanche, pour que vous puissiez me donner les momens qui vous seront les moins incommodes. D'abord la messe, et puis une visite chez une malade jusqu'au dîner. Je dîne chez madame de Chatillon; à cinq heures j'irai à l'hôtel de la Rochefoucauld, et je ne rentrerai qu'à six heures et demie pour ne plus sortir. Adieu, mon ami. Je vous aime; mais je me sens trop triste et trop bête pour savoir vous le dire.
Mon ami, puis-je, sans vous offenser, vous prier de m' apporter un jour, la lettre 'de l'abbé
de B ***? car je n'ai garde d'oser réclamer des pages arrachées de mes lettres. J'ai tort de m'en être apperçue, et en vous en parlant, je vous cause de V indignation. Ce mouvement est bien juste : aussi je n'ose m'en plaindre. Ah! je suis trop difficile, trop exigeante, trop acariâtre. J'ai tous les défauts d'une malheureuse créature qui aime avec abandon, et qui n'a plus qu'un mouvement et une pensée. Adieu donc.