‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 83 sur 89 · LETTRE LXXII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXII

Onze heures du soir. [177 .

J 'ai lu votre billet . Il est bien doux, il est bien honnête; votre conversation avoit été bien dure, bien cruelle même : j'en suis restée abîmée. Jamais, non jamais mon ame n'a été si abattue, et mon corps plus souffrant . Vous aviez formé le projet de ne me voir jamais. Eh bien! pourquoi changer? Vous me donniez la force d'accomplir le mien, de satisfaire au besoin le plus actif de mon ame ; et tous deux nous aurions été soulagés et délivrés ; moi, d'un fardeau qui m'accable: vous , du spectacle de la douleur qui vous gêne souvent, et qui vous pèse toujours. Non, je ne vous rendrai point grâce : je préférois votre premier mouvement à votre réflexion. En me faisant mal, vous me donniez de la force ; et en me consolant, en venant à mon secours, je vous l'ai dit mille fois, vous me retenez, mais vous ne

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m'attachez pas. Oh! c'est peut-être vous qui me faites sentir, d'une manière plus profonde et plus déchirante, la grandeur delà perte que j'ai faite. Rien ne m'auroit amenée à comparer, à rapprocher ; ce mouvement involontaire me jette souvent dans le désespoir : et dans cette disposition, je ne sais lequel m'est le plus affreux , de mes regrets, ou de mes remords. Mais que vous importe tout cela? l'opéra, la dissipation, le tourbillon de la société vous entraînent, et cela est trop juste; je ne me plains pas : je m'afflige. Je voudrois pourtant que vous vinssiez demain avant d'aller souper : vous pourriez parler à M. d'Alembert , et peut-être à M. de Vaines . Vous avez vu qu'il m'a mandé qu'il viendroit probablement. — J'ai vu ce soir M. Turgot, il y avoit plus de six mois que je n'avois été tête à tête avec lui. J'étois morte: ainsi je crois qu'iL aura regret au temps qu'il m'a sacrifié. Bonsoir. J'ai une chaleur ardente : la fièvre me consume. Ah! c'est mourir trop lentement. Vous me hâtiez ce matin : pourquoi me retenez-vous ce soir ?

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