A MADAME D£ FORCADE
Au bivouac, sous Tiaret, le 37 Juin 1844*
Chère mère, ma dernière lettre était, je crois, bien joyeuse et bien fière ; je me croyais colonel. Mon âme a résisté noblement au chagrin qui l'a suivi de si près. Quand on n'a rien à se reprocher et qu'on ne lutte que contre l'injustice ou la fatalité, il faut s'armer de philosophie. C'est ce que j'ai fait. Au lieu de regarder au-dessus de moi, j'ai regardé au-dessous et j'ai vu bien loin de moi beaucoup de braves gens qui, il n'y a pas bien longtemps, marchaient mes supérieurs ou mes égaux, et j'ai pu sourire avec espérance. Et puis les événements sont venus à mon secours. J'entreprenais une longue et aventureuse expédition. On me donnait encore une belle position. Je me suis appliqué à en profiter et j'ai réussi.
Aujourd'hui, au milieu même des graves événe-
ments qui se pressent autour de nous, l'expédition du général Marey aura du retentissement. Le rapport du général est parti et j'y ai une belle page. Mon rapport particulier sur l'occupation d'Aïn-Maïdi est joint au rapport général et envoyé au ministre. A tout cela se joint encore une proposition pour le grade de colonel. Cela prouve la bonne volonté de tout le monde et le désir de réparer le tort qui m'a été fait et dont personne ne veut s'avouer coupable. D'ailleurs, je touche à la droite des officiers de n^on grade en Afrique. Je suis le plus ancien lieutenantcolonel de la province d'Alger et le troisième dq l'armée d'Afrique. A moins donc d'une nouvelle fatalité, je passerai à la fin de juillet, s'il y a des promotions, et bien certainement à la fin de l'année, si on nous traite avec rigueur.
Cependant, comme on craint la guerre, on nous ménagera. Je vien$ de lire tous les journaux ju^ qu'au 12, et en les analysant froidement et sans passion,, j'y vois bien des chances de guerre européenne. M. de Forçade rira de mon idée, mais cette fois je ne laisse pas à un long avenir le soin de me donner raison. Le maréchal est dans le Maroc et a occupé Ouchda.
Donne à mes enfants les baisers que tu me destines. Si j'étais nommé colonel en France, j'accepterais pour me rapprocher d'eux, et je serais, d'ailleurs, plus près des événements en cas de guerre....
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Alger, le 2& Juillet 1844.
Cher frère, je suis ici depuis hier, j'ai vu le général de Bar, chez lequel je dîne aujourd'hui.... Rien de nouveau, que tu ne saches, dans le Maroc. Le maréchal agit vigoureusement, mais avec une grande prudence. Sa page est maintenant belle dans l'histoire. Mon Dieu, qui aurait dit cela en 1833? Et, cependant, moi je lui prédisais un avenir que je pressentais.
Vous avez aussi la guerre au palais, avocats ! Vous avez beau vous envelopper dans la dignité de votre robe et mettre votre toque sur le coin de l'oreille, le président Séguier vous a donné un coup de boutoir que vous n'avez pas voulu recevoir, et bien vous avez fait. C'est le Changarnier de la magistrature. Où viendra aboutir ce scandale ? Plaiderez-vous, ne plaiderez-vous pas ? En attendant, les affaires souffrent, et Thémis laisse tomber en pleurant d'inutiles balances. . . .
AD MÊME
Alger, le 10 août 1844*
Tu en sais autant que moi sur les événements politiques qui nous entourent dans un cercle de feu.
Le prince de Joinville a bombardé Tanger et rasé les fortifications. Au moment où je t'écris, Mogador aura eu le même sort. Tout cela se passait le 6 , et dans les journaux de France on était, le 5, tout à la paix. C'est un plaisir d'être servi comme cela et d'avoir un gouvernement si prévoyant. Le maréchal écrivait, le 9, qu'il avait devant lui trente mille Marocains, et qu'on en attendait encore. On parle toujours d'accommodement ! Il estévident qu'à la nouvelle des événements de Tanger, ils auront attaqué. Le maréchal dit qu'avec sa petite armée de sept mille baïonnettes, quatorze cents chevaux et douze pièces de canon, il contiendra et battra toute cette masse barbare. Je le crais, j'en suis sûr ; heureux ceux qui seront de la fête I
Tout cela se dessinera d'une manière ou d'une autre. Ayons la guerre ou la paix, mais cessons de nous injurier comme des portefaix et d'aboyer comme des chiens qui n'osent mordre. Il faudra en venir aux coups tôt ou tard, parce que l'esprit national et la masse de la nation, raisonnable ou non, entraînera et débordera le gouvernement lui-même. Papaëti et la reine Pomaré apportent aussi à la masse leurs nauséabonds embarras et, pour combler la mesure, Ibrahim s'avise, bien mal à propos, de prendre la place de Méhémet-Ali... Enfin tout se complique tellement, que la bombe éclatera et ses éclats tueront bien des médiocrités, et nous. . . nous monterons. Encore quelques semaines, quelques mois peut-être, et nous verrons le commencement de la fin. Et au milieu de
si gi-aves événements, les ministres se promènent , vont aux eaux et dans leurs terres....
AU MÈMB»
Blidah, le 28 août ISUh.
Tu le sais avec plus de détails que moi peut-être, le maréchal a livré, le 14, une vraie et savante bataille aux Marocains et les a battus comme il battra tous ceux , Marocains ou autres , qui viendront se frotter à lui. Ses dispositions étaient admirables, et je veux te les tracer grosso modo pour t'en donner une idée. Un grand carré de douze bataillons, deux bataillons en réserve; ces bataillons disposés en masse pouvant former de petits carrés, isolés^ échelonnés à soixante pas ; le maréchal et son état-major derrière le 1" bataillon, l'artillerie derrière lui, prête à jouer où besoin sera, dans les intervalles des bataillons ; la cavalerie à droite et à gauche dans l'intérieur, pouvant sortir et charger par les intervalles; au centre les bagages, l'ambulance et les deux bataillons de réserve. C'est dans cet ordre égyptien admirable, que le maréchal a passé l'isly, et aussitôt sa petite armée a été attaquée, enveloppée par une nuée de cavaliers qui tourbillonnaient autour de ces carrés formidables où le feu le plus nourri les rece-
vait. C'est ainsi qu'ils ont fait le tour de l'armée.^ Alors, le maréchal a lancé Morris et ses escadrons par sa droite. Morris a chargé avec une vigueur extrême et est tombé au milieu de trois à quatre mille Kabyles. Il a formé ses escadrons en carré et a envoyé prévenir le maréchal qui lui a envoyé les deux bataillons de réserve. Alors, il a chargé de nouveau et a tout renversé. Les spahis ont été enveloppés par vingt mille cavaliers ; pendant une demi-heure, ori ne les voyait plus. Que de courage, que de persévérance il a fallu pour trouer cette masse et la chasser, et cela s'est fait } mais on a perdu du monde et de braves gens. Tu connais le reste et les résultats* C'est une brillante et glorieuse affaire, qui nous relève en Europe. Le maréchal a prouvé ce qu'il pouvait faire dans une grande guerre, et la confiance de l'armée en lui est sans bornes.
Eynard est arrivé le 22, et il a apporté des nouvelles que tu sais probablement. L'empereur de Maroc aurait fait prendre Abd-el-Kader par quatre cents cavaliers de sa garde , et il le tiendrait pour s'en servir au besoin. Il paraît que le maréchal croit à la paix ou à une trêve, puisque nous ne bougeons pas et que le 48" et le ÛQ^ vont rentrer en France. On attend le maréchal dans dix ou douze jours ; j'irai le voir à Alger.
Que se passé-t-il donc dans vos tribunaux ? Perrin Dandin est encore en courroux. Thémis est toujours émue. M. d'A.... vient d'avoir à son tour une affaire avec le barreau. Cela devient amusant.... Comme
Henri IF a été maltraité au concours général ! De Wailly n'est pas heureux. Charlemagne grandit ^ bravo I Bourbon comnnience à s'élever, grâce aux efforts deM. Bouillet, l'ancien professeur de philosophie de notre frère. Louis-le-Grand est toujours estimable et convenable. M. V. Leclerc a essayé de faire entendre un excellent discours. Je me le suis rappelé en chaire et j'ai ri de mes souvenirs,..^ souvenirs d'enfance,... toujours doux!
Je ne me porte ni bien ni mal, mais plutôt mal que bien. Le climat est affreux , le temps change six fois par jour. On étouffe, on gèle et on meurt beaucoup.
AU MÊME
Alger, le 6 septembre 18i)4.
Cher frère, le maréchal a débarqué hier, à huit heures du matin, dans sa capitale. Le bateau à vapeur qui l'a ramené du théâtre de ses exploits avait mouillé dans le port à deux heures du matin, et c'est pour ne pas désappointer la population algérienne , qui avait préparé un arc de triomphe et une réception digne de son gouverneur, que le maréchal n'a pris terre que le matin. Instruit par une lettre d'Eynard , j'ai quitté Blidah à deux heures de l'après-
midi et à six heures et demie du soir j'étais à Alger.
Le maréchal m'a embrassé devant tout le monde et ne m'a laissé partir que la nuit, vers une heure. Ce matin j'ai déjeuné avec lui. Il est superbe de simplicité et de génie, lorsqu'il raconte sa victoire si complète, si bien gagnée, si habilement préparée. Il n'a pas douté une minute du succès, malgré quelques inquiétudes manifestées un moment par Lamoricière.
Le maréchal est vraiment un homme indéfinissable, s'occupant de tout et causant de tout, et bien et avec feu, et avec esprit et surtout avec un bon sens remarquable et, malgré tout, sans littérature, ne sachant pas expliquer un dicton , un proverbe latin, mais organisé pour tout et taillé dans un bloc de granit. Je le reverrai ce soir, demain, et je finirai ma lettre qui ne partira que le 10.
0 septembre 184^
Tu ne te fais pas d'idée de ce que le maréchal a fait pour moi, frère, et de loin, au milieu de s^s triomphes, sans que ma présence, mes sei*vices; fussent là pour lui rappeler et mon dévouement et ma personne. Il a écrit le lendemain de la victoire au ministre pour lui dire qu'il demandait que je fusse le premier colonel nommé, et qu'il désirait particulièrement qu'on me donnât le régiment des zouaves dans lequel j'avais servi , et qui me convenait sous tous les rapports. Ensuite il a fait dresser un état par rang de mérite des lieutenants-colonels de l'armée
d'Afrique, et j'y figure avec le nM, et une note qui insisté pour qu'on me donne les zouaves. Les deux Cavaignac sont proposés et le maréchal presse pour leur nomination. Morris est proposé pour commandeur. Le maréchal est enchanté de lui... -,
Alger, le 19 septembre ISftft.
Cher frère , le colonel Eynard est parti hier pour France. Il porte à Paris vingt-trois drapeaux, le parasol et la tente, glorieux trophées de la bataille d'isly. Il doit les remettre au roi à la revue du 29. Eynard est mon ami, je lui ai donné une lettre pour toi.
Nous avons aussi notre grande revue dimanche prochain. Quinze cents cavaliers arabes y feront la fantazzia devant le maréchal, auquel on a donné lundi dernier une fête comme personne n'en a encore eu en Afrique. L'enthousiasme était au comble. Brave maréchal, il comptera de belles journées sut le déclin de sa vie. Lui qui rejetait la popularité, il en savoure aujourd'hui tout le parfum.
. Je suis en pleine inspection générale. Elle ira vite heureusement, car je ne suis pas bien portant J'attribue cela à la grande chaleur et à mes occupa-
tion3, qui me font courir et me fatiguent. Après Finspection je me reposerai...
AU MÊME
Alger^ le 22 septembre 1844*
Cher frère, il est midi, et dans deux heures je m'embarque pour Dellys avec un bataillon et demi. Je serai arrivé dans la nuit, et à la pointe du jour j'aurai, je l'espère, battu les Kabyles. Le maréchal vient à l'instant de recevoir une lettre de Périgot, commandant supérieur à Dellys. Les chefs mécontents des Kabyles, profitant de l'absence des grands chefs ralliés qui sont à Alger pour la revue d' aujourd'hui, ont rassemblé quinze cents à deux mille Kabyles et deux cents cavaliers qui veulent attaquer Dellys. Je pars pour les recevoir. Ne sois pas inquiet de moi, j'éèrirai quand je pourrai...*
AU MÊME
Dellys, le 24 septembre 1844«
Cher frère, je t'ai écrit d'Alger deux lignes à la hâte pour t' annoncer mon départ précipité pour Del-
lys. On craignait un soulèvement général dans Test. Bcn-Salem et Bel-Cassem, deux chefs anciens non replacés et mécontents, et tenant toujours pour Abdel-Kader, avaient intrigué et remué les montagnes. Us n'ont réussi qu'à rassembler quinze cents ou deux mille vagabonds, qui, au moment d'agir, se sont débandés. Quand je suis débarqué hier à cinq heures du matin à Dellys, j'ai trouvé que la montagne était accouchée d'une souris. Ben-Salem et Bel-Cassem sont aujourd'hui à la tête de quelques centaines de fantassins et cavaliers. J'ai déjà envoyé hier une reconnaissance contre eux. Cette nuit, à minuit, je pars avec toute ma colonne, composée de trois bataillons, quatre pièces d'artillerie et cinq cents chevaux , et je vais essayer de les enlever dans le fort de Sebaou où il sont, dit- on, retirés.
Une colonne est partie d'Alger sous les ordres du général Comman, mais elle ne sera arrivée que dans trois jours.
Un hasard singulier va bien surprendre ta femme. Un jeune sous-lieutenant belge , M. de Mérode, fils du minisire, a été envoyé par les ministres de la guerre français et belge pour venir en Afrique suivre les opérations militaires. Il a été présenté à Alger, et nous sommes venus à parler de la Belgique et de ton beau-père, le marquis de Trazegnies. Il se trouve allié à la famille de Trazegnies et à ta femme. La présentation avait lieu samedi et dimanche. M. de Mérode s'embarquait avec moi, autorisé par le maréchal, comme mon officier d'ordonnance. Il fait
partie de la reconnaissance que j'ai envoyée hier ; il va revenir à midi, et à minuit il partira avec moi, 11 faut bien qu'il goûte tes douceurs de la guerre...
Al] MÊME.
' Au bivouac 4c Tendat, le 2 octobre 1844.
Cher frère, j'ai reçu hier, au bivouac de Sebaou, ta lettre du 21 septembre, et j'ai joui pleinement du plaisir de recevoir une lettre de toi au. bivouac, au milieu de ces montagnes gigantesques de l'est, peuplées de fourmilières de Kabyles.
Cette course est intéressante pour moi , qui ne connaissais paa cette partie poétique de nôtre Afrique. Le bassin de la Nissa, qui mène près de BougiOi dont nous ne sommes éloignés que de quinze lieucfi, est magnifique. Les beaux orangers que mon vandalisme va abattre ! Que ne puis-je t' envoyer cette jolie forêt-là à Noisy ! Ta femme serait bien heureuse. Je brûle aujourd'hui les propriétés et les villages de Ben-Salem et de Bel-Cassem-ou-Kassi, qui remueront longtemps encore les brouillons et les voleurs.
Voilà mon maréchal duc d'Isly ! Où s'arrêtera-t-il ! Que la destinée est une curieuse chose! Aurions -nous rêvé tout cela dans notre prison de Blayé?...
AD MÊME
Dellys, le 8 octobre 18^.
Cher frère, nous rentrons à Dellys après une assez insignifiante course dans les montagnes... Quelques soumissions, quelques coups de fusil, et en somme rien de décisif, puisqu' après nous être ravitaillés, séchés et décrottés, nous nous remettrons en route le 11 ou le 12, si le temps qui nous a prodigué des torrents de pluie se remet. Nous retournerons causer avec les Kabyles un peu plus sérieusement. Nous n'avons fait que la moitié de notre besogne bien juste. Le général Conmian nous a rejoints et nous avons pataugé ensemble dans les boues.
Des lettres, arrivées à la colonne hier, me donnent le 53' régiment, Ladmirault aurait les zouaves, Leflô le 19* léger et Chasseloup le 26*. Déjà une fois, il y a cinq mois, je t'ai annoncé que j'étais colonel, et il n'en était rien. Cette fois je crois que C'est plus sûr, parce que le maréchal s'y est pris de manière à ce que cela ne pût pas manquer. Si je suis nommé, écris de suite à Dufay de Launaguet'. Dis-lui de me faire connaître ses intentions au sujet de son fils. Je suis prêt à le prendre dans mon régiment. . .
* M. le baron Dufay de Laanagaet, ancien camarade du Maréchal^ aux gai des du corps, aujourd'hui maître des requêtes de première classe au conseil d*Êtat.
AU MÊME
Au bivouac de Jtf anselt-ét-Ma6Iha, le 17 octobre ISAA»
Cher frère, je rentre du plus chaud, du plus meurtrier comt)at que j'aie soutenu en Afrique depuis Constantine. Quinze cents hommes à {)eine, nous nous sommes battus pendant plus de six heures contre huit mille Kabyles acharnés. A la têteiie mon régiment , j'ai enlevé successivement quatre positions parfaitement retranchées et défendues, j'ai payé cher ma victoire : huit officiers blessés, onze sous -officiers ou soldats tués, et cinquante -deux blessés presque tous grièvement.
Mon régiment a été superbe ; je l'ai admiré. Aussi ma nomination de colonel du 32" me trouve-t-elle froid. J'aurais été heureux comme un enfant si j'avais eu le 53'. Au surplus mes épaulettes de colonel sont glorieusement étrennées. Je remercie Dieu qui m'a conservé sauf au milieu des balles sifflant autour de moi comme raremient je lès avais entenduei? siffler avec mes vieilles oreilles africaines. J'en suis quitte pour une contusion assez forte au côté gauche sur la hanche, mon pantalon et ma capote troués en deux endroits^ mon cheval touché à la cuisse et ma fonte droite de pistolet brisée. Mon étoile brillé encore, j'ai retrouvé son éclat de Constantine et de Djidjelli. Notre colonne ôôt affaiblie pàf lèâ mala-
dies et nos pertes d'aujourd'hui. Nous avons en tout quarante morts et cent -vingt blessés. Les Kabyles ont éprouvé des pertes considérables; nous marchions sur leurs cadavres. Ces gens -là se battent bien ; ils nous attendaient à bout portant.
Mérode s'est très-bien battu. J'ai été content de lui et je vais tâcher de le faire, décorer.
Je suis harassé de fatigue, gelé dans ma tente où je veille, parce que l'on nous a annoncé quelques coups de fusil pour cette nuit. Mais le froid me chasse de mon tabouret, je vais m'enterrer tout habillé sous mes couvertures et essayer de rêver à votre joie, quand vous recevrez cette lettre....
AU MÊME
Au bivouac, sous Dellys, le 22 octobre 1844.
Cher frère, la lettre que je t'ai écrite hier était pleine de faits*. J'étais encore sous l'impression de
^ Cette lettre, communiquée à quelques amis, a été égarée. Voici le résumé de cette affaire de Dellys, emprunté aux journaux du temps : « Les Kabyles, réunis en grand nombre dans les montagnes, occu- » paient une forte position à laquelle ils avaient i^outé des retranche* » mcnts en pierre sèche. Le général Comman les fit attaquer de front » par deux bataillons du 53*, commandés par le colonel Saint-Arnaud, n pendant que deux bataillons du 58*, sous les ordres du général, » tournaient la position. Le. 53* enleva toutes lies positions. Mais la )) colonne tournante ayant rencontré des obstacles insurmontables,
la chaude et bonne réception du maréchal, accouru d'Alger à la nouvelle de notre combat.
Commejete l'ai dit, notre superbe affaire du 17 fait beaucoup de bruit, et, rassasié du parfum de la louange, je cherche quelque chose de plus positif. Mon nom se lie maintenant au 53'. Le maréchal l'a senti et a écrit pour q^i'on m'y laisse. La place sera peut-être donnée ; dans ce cas, ce serait une mutation à faire. Le ministre y consentira-t-il? Je serais content de rester au 53% j'aurais un bon régiment tout fait. Mon affaire du 17 m'a placé haut et je puis beaucoup demander, quand ce n'est pas tout à fait pour moi. .
Nous repartons le 24 avec le maréchal Nous avons douze bataillons. Je commande la colonne du centre, composée de quatre bataillons; nous marchons droit à l'ennemi.... Notre expédition ne peut pas durer plus de dix à douze jours. Le maréchal veut partir le 17. Il a un congé de deux mois,..*
» dut se jeter sur la droite et ne put opérer que fort tard la Jonction » avec la colonne d*attaque de front. Les deu\ bataillons du 53*, qui » ne comptaient pas plus de six cents combattants, restèrent aux. » prises pendant plusieurs heures avec toutes les forces des Kabyles, » qui ne purent cependant reprendre les positions perdues, malgré » plusieurs attaques acharnées. »
Cette brillante affaire a fourni à un peintre distingué, M. Longuet, le sujet d*un tableau qui parut k l'Exposition de 1845.
A M. DB FOflGADB^ JUGE DE PAIX, A PARIS.
Au bivcmac, sons Dellys, le 33 octobre 1844.
Mon cher beau-père, merci mille fois de vos bonnes et cordiales félicitations, mais elles me sont encore moins agréables que celles que vous me devrez quand vous aurez lu le journal qui contiendra le rapport de la belle affaire que nous avons eue le 17. A la tête de deux petits bataillons du 53% pas plus de six cents hommes, j'ai enlevé successivement quatre positions retranchées défendues par des Kabyles acharnés, quatre ou cinq fois plus nombreux que nous. Je les ai attaqués à la baïonnette sans tirer un coup de fusil. Ils m'ont attendu à bout portant. C'était une rude et chaude affaire. L'affaire a un grand retentissement. Les journaux voiis donneront les détails. En vérité, je suis trop bien traité dans le rapport. Ai-je bien étrenné mes épaulettes de colonel? Ai-je noblement répondu à ceux qui me les ont fait attendre aussi longtemps? Soyez tranquille, mon cher beau-père, si je ne suis pas tué» et je ne le serai pas, vous me verrez dans trois ans général et commandeur, et nous pourrons discuter tranquillement sur la guerre européenne. Pai mis ma fille à Saint-Denis, mon fils à Henri IF; je me suis fait colonel avec un assez beau renom et, fils de mes œuvres, je serais trop heureux entre ma bonne
mère, mes frères, mes enfants et vous, si de temps en temps les vieux péchés ne venaient me faire rider le front..*.
A MADAME DE FORCADB.
Excellente mère, es-tu contente? Garde un peu de ta joie pour une nouvelle occasion. La lettre que j'écris à ton mari te mettra auT courant. Quand tu auras lu le rapport du général Comman, où il y a en toutes lettres: •Ju colonel Saint-Arnaud l^hon* » neuT de la journée^ » tu monteras chez ton voisin le colonel Renaud de Vilback et tu lui dir^s, de la pari de Comman, que voilà comme nous travailicms.
J'ai eu du bonheur, bonne mère , d'échapper à cette grêle de balles, et je t'assure que j'étais trop occupé pour avoir le temps d'y penser.... 11 est probable que je garderai le 53*. Le maréchal le désire et l'a demandé au ministre.^
A.bd-el-Rader recommence à se remuer. Il a quitté le Maroc et s'est montré dans le sud de Sd3* dou. Cela ne finira jamais. Tant mieux, nous aurons le temps d'entrer dans les constellations.
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Au bivouac de TArbi, le 30 octobre 184/^.
Cher frère, je commence une lettre que je ne finirai probablement qu'à Dellys, où nous serons le 6 ou le 7. Cette campagne m'aura été bien favorable. Inattendue, tombant comme un coup de foudre, elle m'a fait monter encore dans Topinion du maréchal et de l'armée. Notre combat du 17 a été fécond en résultats, car l'ennemi a été tellement battu ce jour-là et a perdu tant de monde, qu'il n*a plus tenu devant nous et l'honneur de la campagne nous restera tout entier.
Le 28, nous avons eu un combat assez vif. A la tête d'un bataillon de mon régiment, j'ai enlevé toutes les crêtes par des chemins horribles. J'ai brûlé plus de dix villages magnifiques. Ce pays est riche et peuplé ; toutes les maisons sont en pierre, recouvertes en tuiles. Les Kabyles tenaient peu. S'ils s'étaient battus comme le 17, en considérant les positions que nous avons dû leur enlever, le terrain que nous avons parcouru, nous aurions perdu cinq cents hommes et nous n'avons presque rien à regretter. Nous voulions la correction sévère de deux tribus , les Flissa-el-Bahr et les Beni-Djenad. Les premiers se sont soumis ; les autres, brûlés, ruinés, battus, délibèrent et vont venir. Le but du maréchal
est donc rempli. Nous retournerons à Dellys en traversant le pays soumis ou non des Beni-Djenad, nous corrigerons en passant les fractions insoumises et nous rentrerons par la vallée du Sebaou. Nous se^ rons à Alger le 9 ou le 10, puis nous prendrons nos quartiers d'hiver. Le maréchal m'a dit : « Je ne vous » proposerai pas pour commandeur. On dirait que » je vous pousse trop. G' est encore trop tôt et, d'ail- » leurs, cela ne peut vous manquer. Pensons au » solide: que vous ayez le 32* ou le 53% vous irez » commandant supérieur à Orléansville et dans deux » ans et demi vous serez maréchal de camp. » Que puis-je désirer de mieux ? Sans doute, c'est encore un bien long exil loin de vous tous, mais quelle belle position ensuite !
Orléansville est un affreux désert, poussiéreux, sablonneux, sans un arbre. N'importe, j'irai et mes enfants auront une belle position, car je ne puis plus manquer de devenir lieutenant général avant dix ans
Al} MÊME.
Alger, le 10 novembre 1844.
Cher frère, je ne suis pas destiné à tenir garnison dans cette ville et à m'y reposer. Depuis huit ans
que je suis en Afrique, je n'ai pas pu rester trois mois de suite dans la capitale. ...
Parlons de choses importantes et biep vite, car j'ai de la besogne par-dessus la tête. Et, d'abord, je suis colonel du 53' et non du 32*. Le ministre, par ordonnance du 29 octobre, m'a donné ce régiment, auquel je tiens par toutes les raisons que je t'ai dites. Maintenant, je m'occupe de le rhabiller, réorganiser, remonter par d'excellents éléments, et j'aurai un régiment remarquable.
Le maréchal m'envoie définitivement à Orléans^ ville, commander la subdivision. C'est un poste de général. Je vais donc faire bien des jaloux et pourquoi, mon Dieu ! Pour un exil de trois ans où je vais me tuer la santé, car il y a énormément à faire et à créer, quoique Cavaignac ait mis tout sur ^un bon pied. Lui succéder ne m'effraye nullement.
Mon régiment me suit à Orléansville où j'aurai cinq bataillons, trois escadrons, section d'artillerie, génie, etc. ; brigade complète.
Allons, frère, voilà une année mal commencée et brillamment finie. Le maréchal en me donnant la subdivision d' Orléansville, un des postes les plus importants de l'Afrique, militairement et politiquement, m'a nommé par avance général ; mais, que de soucis, que de travail ! Les expéditions, la guerre me réjouissent, je suis né pour cela. Mais l'administration française et arabe ne m'amusent guère. C*est souvent une triste chose. J'ai un état-major monté comme un général. M. de Courson, capitaine d'état-
major, est mon chef d'étaUmajor. J'ai pour aide de camp le fils du receveur général de Bordeaux, M. Carayon-Latour. Tout ira bien, car je travaille sans relâche.
Le maréchal part le 16 pour France. Il restera huit jours à Paris. Eynard te verra et te portera quelques souvenirs : canne d'Aïn-Maïdi en palmier, canne de Bel-Cassem en oranger, une peau de lynx ; enfin, une collection complète de dessins faits pendant la grande expédition Marey dans le désert. Cela pourra figurer encadré à Noisy. ou ailleurs. Encore un souvenir pour mes enfants !