‹ Lettres de maréchal de Saint-ArnaudChapitre 20 sur 21 · A MADAME LEROY DE SAINT-ARNAUD · texte numérisé non relu

A MADAME LEROY DE SAINT-ARNAUD

Alger, le 2 marB 1844.

Chère sœur , le Courrier de France est enfin arrivé en vue d'Alger; dans quelques heures nous aurons nos lettres et j'espère recevoir de vos nouvelles. J'en ai besoin, car depuis mon arrivée aucun courrier n'a touché la plage. africaine. Quel temps I quel vent 1 que de tempêtes déchaînées sur cette pauvre Méditerranée ! Ici nous ne vivons que par la France et par ce qu'elle nous envoie. Pas de nouvelles, pas de lettres, plus de vie ; tout languit.

J'ai repris mes habitudes africaines, et j'ai besoin de beaucoup m'occuper pour regretter moins tout ce que j'ai laissé derrière moi à Paris. Mère, frères, sœur, enfants, voilà bien des doux liens. Il faut sou: haiter de ne pas avoir le temps de trop y penser^ Je

vais beaucoup chez le maréchal, qui me donne quelquefois de l'ouvrage. Je vois un peu le monde , je travaille mon métier oublié dans les déJices de Capoue, je monte à cheval tous les jours. Je cherche enfin à me fatiguer le corps, en même temps qu'à m'occuper l'esprit. J'ai trouvé mon beau cheval, mon laOuled, dans un état pitoyable. Il en est des vétérinaires comme des médecins ; plus on eii appelle au^tour du malade, moins on est sûr de le sauver. J'ai réformé les vétérinaires, je n'en ai gardé qu'un en qui j'ai confiance ^ et malgré tout, je ne sauverai pas mon pauvre cheval que j'aime comme un ami. C'est un véritable chagrin. Il y avait quatre ans qu0 nous vivions ensemble, moi dessus, lui dessous. Nous nous sommes battus ensemble, nous avons eu de bons et de mauvais jours. Il s'en ira le premier, et je le pleurerai.

Avant de clore ma lettre, que je ne fermerai qu'après avoir reçu le Courrier de France, je vous charge de toutes mes commissions pour la famille, k. Notre cousin Léon de Lâge s'embarque pour France par le bateau du 10, Je lui donnerai une lettre pour ma mère....

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A M. LEROY DE SATNT-ARNALD, AVOCAT A PARIS.

Blidafa, le 5 avril 1844-

Cher frère , à ma rentrée de ma tournée dans les camps, je trouve deux lettres de vous... Ma sœur a dû recevoir un petit collier arabe que je lui ai envoyé par une occasion.

J'ai été dans ma tournée jusqu'à Milianah, où j'ai reçu une ovation dont j'étais presque honteux. C'était à qui me ferait fête. J'ai été favorisé par le temps , qui, beau pendant tout le coursde mon excursion, s'est gâté le jour de ma rentrée et, depuis, nous inonde de torrents de pluie. On fait des routes superbes ; celle de Cherchell à Milianah, sur un développement de dix-neuf lieues, sera magnifique. Elle est militairement tracée , mais il faudra du temps pour qu'elle soit bonne partout. J'y ai enfoncé jusqu'au ventre de mon cheval.

Je ne reconnais plus l'Afrique. Jamais je n'y avais vu les bêtes féroces en foule et malfaisantes comme cette année. On ne parle que de victimes des lions et des panthères. Ce sont les neiges et la faim qui les ont fait descendre des montagnes. Dans ma tournée, j'ai vu un lion et deux panthères. Une d'elles surtout a passé à vingt pas de moi, s'est arrêtée en me fixant, et mon cheval effrayé a fait un bond de côté. Après réflexion, elle s'est dirigée sur Aquae-Calîdaî, à ma

grande satisfaction. Je n'avais que mon sabre, et mon domestique était sans armes. On voyage à présent en Afrique comme en France. Le maréchal a mis à prix toutes les bêtes féroces : 50 francs pour un lion, 25 pour une panthère, 20 francs pour une hyène. On en tue beaucoup, mais il y a toujours des victimes.

Blidah, le 18 avril 18M.

Je suis de retour à Blidah depuis hier, pour me préparer à faire une des plus belles expéditions qui aient été entreprises en Afrique. Le maréchal m'a donné le commandement de l'infanterie de la colonne du général Marey qui, partant de Médéah, va à Aïn- Maïdi. Comprends-tu cela? Aïn-Maïdi. Prends ta. carte, cherche Médéah , passe par Boghar, traverse le désert d'Angad, laisse derrière toi les montagnes du Djebel-Amour, dirige-toi sur Laghouat et pointe sur Aïn-Maïdi. Nous verrons l'ennemi d'Abd-el- Kader , le fameux Tedjini , nous prendrons le café dans sa ville si bien défendue, nous entrerons dans cette Troie africaine qui a arrêté l'émir si longtemps. Nous aurons ou nous n'aurons pas de coups de fusil, mais nous aurons fait la plus longue et peut-être lai plus intéressante expédition que l'armée française

ait encore entreprise. Nous resterons cinquante jours dehors. J'ai sous mes ordres quatre beaux bataillons. Je quitte Blidah le 23 ; le 28 nous serons à Boghar, où nous séjournerons avant de nous diriger sur Aïn- Maïdi. A nous les autruches, les gazelles du désert ; à nous la gloire d'avoir montré si loin le drapeau tricolore; heureux, mille fois heureux si nous le rapportons troué de balles fondues peut-être à Tombouctou! L'avenir est de rose; c'est ici le moment de te parler de mes affaires particulières, qui, sous le rapport de l'avancement, paraissent marcher admirablement. Chasseloup a reçu de son frère, le conseiller d'État, député, une lettre à la date du 2 avril ; le ministre lui-même lui a dit : « Comman est nommé » général , Saint-Arnaud le remplace au âS*. Votre » frère sera peut-être nommé, s'il y a des places. » Plusieurs lettres sont arrivées de France, toutes dans le même sens. . . . Quel que soit l'arrêt du sort, je vais toujours faire une belle et bonne expédition qui me donnera encore de nouveaux droits.

10 a?rîl.

Cher frère, je reçois une lettre de l'aide de camp du ministre, qui m'annonce que le travail est irrévocablement arrêté et que je suis nommé coloneU Cette bonne nouvelle te sera sans doute parvenue, car on en aura prévenu de suite M. de Forcade. Je n'aurai peut-être pas mon brevet avant mon départ pour l'expédition, car je quitte Blidah le 22.

Boghar, le 5 mai 1844.

Cher frère, si je t'avais écrit il y a quelques jours, ma lettre so serait ressentie du chagrin qu« j'épi^ouvais. C'est le âO avril au soir, veille de mon départ de Médéah, que je croyais quitter comme colonel, que j'ai appris que je n'étais pas nommé. J'étais tellement certain de mon affaire, d'après la lettre que j'avais reçue, que le coup a^té rude. J'ai dû dissi* muler mon étonnement, ma douleur, et montrer un visage indilîérent et un cœur ferme. En cela j'ai réussi, et la réflexion m'a rendu en peu de temps toute ma philosophie.

Au reste, pendant l'expédition qui commence, je trouverai sans doute quelque occasion de me distinguer. La bienveillance du gouverneur auquel j'ai écrit ne se lassera pas, et nous aurons au retour ung cinquième proposition qui n'aura peut-être pai^ le. sort des quatre précédentes. En réfléchissant à mem affaire , je n'y vois qu'une explication : c'est encore la fatalité qui a jeté sur mon paissage le duc d'Aumalè et son affaire de Biskra, pour m'enlever une seconde fois mes épaulettes de colonel. Enfin, tous ceux qui sont nomméâ sont plus anciens que moi, et rigoureusement il n'y a rien à dire. C'est égal, j'ai vidé une coupe amère. L'amour-propre et le oosttr

sont plus froissés que l'avenir n'est atteint. L'épreuve est dure, et je m'estime assez de l'avoir supportée. Vous avez tous dû être bien désappointés, car après la lettre qu'avait provoquée de ma part la nouvelle que j'avais reçue de Paris, vous deviez considérer ma noinination comme certaine. Tout le monde le pensait ainsi.

Tu peux me suivre sur la carte par Boghar, Chabonniah, Taguin, Beijda, les montagnes du Djebel- Amour, Tedgemond, Aïn-Maïdi, Laghoiiat Ce Laghouat, auquel on prêtait vingt-deux mille habitants, n'en a que deux mille. Quelle chute ! c'est un pays très-pauvre ; on ne se nourrit que de dattes et de légumes. Les maisons sont bâties en terre. C'est un trou comme Aïn-Maïdi , moins la chemise en pierre haute de dix-huit pieds , que nous abattrons comme un château de dominos, si besoin il y a.

Nous avons un temps affreux pour le mois de mai ; tous les jours des orages et des torrents de pluie. Si hier nous n'avions passé le Chélif à trois heures, nous n'aurions pu le traverser de trois ou quatre jours. Nous avions de l'eau jusqu'à l'estomac, et le soir, il n'était plus guéable,même pour les chevaux. Ce temps n'a qu'un avantage, c'est de nous faire trouver de l'herbe pour nos chevaux dans le désert. Quant à nous, impossible de faire des provisions pour quarante-cinq jours. Nous souffrirons au retour, heureux si nous avons toujours de l'eau à boire ! En attendant, j'ai déjà un œuf d'autruche. J'ai mangé ce matin l'intérieur ep omelette et j'emporte la coquille.

J'ai reçu d'Adolphe de Forcade une lettre char^ mante qui me félicitait par avance. Pauvre garçcMi! ses compliments arrivaient, au milieu du désappointement, comme un fer rou^e dans une plaie. Enfin, tout cela est passé ; remercie notre frère de sa lettre en l'embrassant pour moi. Je lui répondrai dès que j'aurai un moment de libre; aujourd'hui, je suis occupé de tous les détails d'une organisation.

' . ,6 mai.

Le temps continue si mauvais et nous avons tant de chameaux à réunir qui marchent mai dans la boue, tant de rivières à traverser, que le général ne se décide pas à partir. Je voudrais déjà être en route, car nous mangeons nos provisions inutilement, et Boghar n'offre aucune ressource pour le ravitaillement. Nous sommes bivouaques, depuis ce matin seulement, dans une forêt de pins où nous faisons des feux superbes.

AU MÊME

Taguïn, désert d'Angad, le 15 mai 1844.

Je t'écris sur le lieu même où le duad'Aumale a pris la smalah d'Abd-el-Kader, il y aura demain un an. J'examine le terrain, je me fais expliquer la po-

sition de la smalah et celle du prince, et hîen que ce fait d'armes m'ait coûté un régiment, je persiste h dire que c'est un coup d'une hardiesse admirable. Avec la prise de Constantine, c'est le fait saillant de la guerre d'Afrique. Il fallait un prince jeune et ne doutant de rien, s'appuya nt sur deux hommes comme Morris et Yusuf, pour avoir le courage de l'accomplir. A mon sens, la meilleure raison pour attaquer. c'est que la retraite étant impossible ; il fallait vaincre ou périr. Vingt-quatre heures plus tôt ou*plus tard, il ne revenait pas un Français de la colonne. Assez de ces glorieux faits d'armes princiers auxquels on sacrifie tout et dont je suis une des victimes I Je n'ai plus à en douter aujourd'hui : j'ai reçu une lettre de Paris. Le travail était arrêté , j'y figurais avec Latorre. Le rapport sur l'expédition de Biskra est arrivé, et Latorre et moi, nous avons été rayés pour faire place aux officiers de la division du prince. On convient même au ministère, que ce n'est pas employer son influence d'une manière bien politique ; mais personne ne dira cette vérité aux princes. Les événements la leur apprendront peut-être un jour. Du reste, on me dit de ne pas perdre patience, d'autant plus que le ministre est décidé à me donner un régiment.

En attendant, je continue mon expédition, l'arme au bras et prêt à croiser la baïonnette et à marcher au pas de charge, si l'occasion se présente. Jusqu^à présent nous n'avons pas vu un Arabe ni une hutte; nous nageons en plein désert. J'ai tué une jeune ga-

zelle d'un coup de pi^olet. J'ai pris une gerboise que je n'élèverai probablement pas. Nous avons mangé des truffes du désert qui sont excellentes. C'est un tubercule ombilifère d'un goût parfait. Les Arabes ont^ pour le trouver, l'instinct du cochon. Nous quitterons Taguïn le 17. Nous serons le 22 à Aïn-Maïdi. Il faut deux journées pour aller d'Aïn-Maldi h Laghouat. Je ne sais pas ce que les événements nous réservent de ce côté.

A M. HARGBAND, CONSEILLER D^BTAT.

Taguin, \e 15 mai 1844.

Mon cher Armand, tu ne te doutes guère, en ce moment, qu'il y a dans le désert d' Angad à Taguïn, sur le lieu même rendu célèbre par le brillant coup de main du duc d'Aumale sur la smalah d'Abd**el- Kader, un homme qui, $ous sa tetite échauffée par un soleil de ploiDb, pense à toi et t'aime de tout son cœur. Voilà une pensée, mon amr, qili aura da che^^ min à parcourir pour arriver jusiqu'à t(ri, lïiais elle arrivera et, j'en suis sûr, elle sera cordialement accueillie.

Depuis deux mois je remets de jour on jour le plaisir de t' écrire. Je voulais t' annoncer que j'avais un régiment. Aujourd'hui je suis fixé à cet égard. Lu

promotion nou&est connue, et on a pensé que qaelques mois d'ancienneté de plus devaient l'emporter sur des services réels rendus par moi pendant quinze mois de commandement supérieur à Milianah... Pas un lieutenant-colonel, peut-être même pas un colonel ne s'est trouvé dans une pareille position où m'avaient placé sans doute des antécédents propres à me faire remarquer de mes chefs. Je ne me plains pas, je raconte et je te dis cela, à toi, parce que je sais que tu le comprendras... Le maréchal Bugeaud, toujours excellent pour moi et persévérant dans sa bienveillance autant qu'on l'est peu ailleurs, me reproposera une cinquième fois, et nous verrons alors.

Aujourd'hui, je travaille à conquérir de nouveaux titres. Je commande l'infanterie du général Marey, Nous allons voir des pays tout à fait neufs, tout à fait inconnus; dans quelques jours nous serons sous les murs d'Aïn-Maïdi... Nous aurons traversé la zone des gazelles, celle des autruches et nous serons dans la troisième, celle des dattes. On nous en promet beaucoup pour nous et nos chevaux... Quel pays^ mon ami ! pas de végétation, pas d'eau, pas un arbre. Un arbre dans le désert, mais c'est une maison, un palais, un temple!... Des ondulations de terre comme les vagues d'une mer sans bornes, un horizon grisâtre qui recule toujours et ne finit jamais, pas un objet où l'œil fatigué puisse se reposer; de loin en loin un troupeau de gazelles qui fuit: le cœur bat, c'est un peu de vie et cela annonce de l'eau; quelques gerboises effrayées qui rentrent dans leur trou; sur

nos tètes, le vautour, le milan qui, par instinct, suivent la colonne. Quel que soit le résultat de notre expédition, elle est trop intéressante, trop aventureuse pour ne pas avoir du retentissement.

Tu me rendrais bien heureux si tu m'écrivais quelques lignes dans tes moments perdus... Donnemoi des nouvelles de toute ta famille.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Laghonat, le 27 mai 184ii.

Depuis ma lettre de Taguïn, cher frère, j'ai traversé bien des pays et visité quelques villes curieuses, s'il est permis d'appeler villes ces constructions bizarres et si loin de nos idées qu'on se les imagine à peine quand on lésa vues... J'ai parcouru le désert dans des circonstances toutes différentes de celles que j'attendais. Après quelques jours d'un soleil brûlant, nous avons rencontré un tel froid que les 18, 19, 20 et 21 mai et surtout le 24, nous avons conservé nos burnous à cheval et que le feu au bivouac était nécessaire. Nous voici donc en plein désert de Sahara. Derrière nous, sont les dernières chaînes de l'Atlas qui vont en s' abaissant ; devant nous, l'immensité du désert sans fin , sans bornes pour nos yeux ; de loin en loin quelques palmiers qui élèvent

leur tête comme les mâts d'un immense vaisseau sur une mer calme. C'est sublime à voir, mai3 c'est triste. L'œil, après avoir erré dans toutes les directions sans pouvoir s'arrêter sur rien, à force de fixer, se crée des mirages extraordinaires; mais l'âme se replie sur elle-même: ce désert incommensurable, c'est l'image de l'éternité. Je voudrais pouvoir monter sur un cheval ailé et faire une longue pointe dans le désert, pour revenir le jour même sous cette oasis appelée Laghouat, où nous bivouaquons.

En quittant Taguïn, nous nous sommes dirigés sur Tedgemont où nous étions le cinquième jour de route. Tedgemont est une charmante décoration d'opéra, vue de loin cependant ; car la ville, comme toutes les villes arabes, n'offre que ruines, murs en terre mêlés de quelques pierres, sans ouverture au dehors, d'une grande élévation et avec des portes grossières trèsbasses. On marche entre deux hautes murailles grises, jusqu'à ce qu'on soit arrêté par des monticules de ruines que l'on franchit pour marcher encore avec les mêmes accidents de terrain. Tedgemont, bâti sur une hauteur, avec sa ceinture de jardins, entourés eux-mêmes d'une rivière d'argent coulant sur un sable fin et blanc, offre un coup d'oeil ravissant. Sur la verdure foncée des abricotiers et des caroubiers » figure-toi une foule de palmiers et dans le fond les coupures grisâtres de la ville, tout cela sous un cîei d'Afrique, et admire ce paysage, un des plus gracieux que j'aie vus en Algérie.

A Tedgemont, nous devions faire séjour, et nous

n'étions plus qu'à six lieues d'A&i-Maîdu.. J'offris d'y aller moi-même ^vec ce qu'on voudrait me donner, et d'entrer dans la place. Le lendemain matin, le général Marey me fit demander à six heures/ et me dit: t Vous allez partir avec quelques offiders que » vous choisirez dans toutes les armes pour représeiv * ter l'armée, j^ vous donnerai douze chasseurs à » cheval et cent hommes du goum , et vous entrerez » à Âïn-Maïdi. Le kalifat Zenoun vous accompagnera. » J'espère que vous serez bien reçu. Soyez prudent: » vous visiterez la ville, ferez vos observations, vous » ferez aussi lever des plans et me rendrez compte. » Je désire que vous soyez rentré avant la nuit. » Ravi de ma mission, je suis parti du camp, à huit heures du matin, avec un état-major de dix officiers et la petite escorte de, cent quinze chevaux environ. A onze heures et demie, j'étais sous les mursd'Aïn^ Maïdi , je faisais venir les principaux habitants audevant de moi, et je leur disais : « Que nous venions » en amis, qu'ils s'étaient soumis et que nous leur » devions protection, mais que partout les Français » étaient maîtres, et que rien ne les arrêtait pour en- 9 trer où il leur plaisait d'entrer. » Ensuite j'ai fait prendre douze des principaux comnie otages ; je les ai mis entre les mains de six chasseurs et de quelques cavaliers du goum, avec ordre de les bien traiter, mais de ne les lâcher qu'après mon retour, et je suis entré dans Aïn-Maïdi avec mes dix officiers, six chasseurs et quelques chefs des goums. Je me suis pro^ mené partout à cheval^ pendant le temps nécessaire

pour parcourir la ville , qui est petite et en ruines , puis, j'ai mis pied à terre et je me suis encore promené à pied. Nous avons été reçus dans la maison d'un chef, qui nous a donné des dattes à manger. Nous les avons dévorées, nous mourions de faim. Des dattes ont été portées par les gens de la ville à notre escorte. A midi, j'avais envoyé un courrier au général Marey avec deux lignes : t Je sais que vous êtes in- 9 quiet , rassurez-vous. Je suis entré dans la ville » sans coup férir et je m'y promène. Nous avons été » bien accueillis. Ce soir, à six heures, je serai au I» camp. » Quand à Tedjini , se renfermant dans sa dignité de marabout et de chérif descendant du Prophète , dignité qui lui défend d'admettre en sa présence un chef chrétien, il était resté fort inquiet dans sa maison. Par le moyen du kalifat Zenoun , je Tai fait engager à recevoir mon chargé d'affaires arabes, le capitaine d'état-major Durieu , qui le rassurerait sur nos intentions toutes pacifiques et conciliantes. Il y a consenti après bien des hésitations. Tedjini est un homme de trente-six à quarante ans, replet, bien portant, la peau cuivrée , se gardant dans sa maison comme dans une forteresse. Ainsi, frère, je suis le premier Français entré avec bien peu de monde dans cette ville , qui a retenu devant ses murs pendant neuf mois Abd-el-Kader, alors tout-puissant, et toute son armée. Du reste, Aïn-Maïdi est une ville forte pour des Arabes. Il y a un 3 enceinte de murailles élevées d'environ dix mètres et cinquante centimètres d'épaisseur. Les jaixiins entourent la ville et ont

une petite enceinte insignifiante qui nuirait à la dér fense et protégerait beaucoup l'attaque, car on se logerait dans les jardins à l'abri du feu de la place. 11 peut y avoir dans Aïn-Maïdi un millier d'âmes et trois cents fusils. Les maisons sont aussi bâties en pierre et en terre, mais il y a plus de pierre qu'à Laghouat où la terre domine dans une grande pro^ portion. Plus du tiers de la ville est en ruines. L'intérieur des maisons est misérable. La seule casbah de Tedjini a un étage. Les maisons ont des terrasses droites. Aïn-Maïdi est moins important que Laghouat , qui compte trois mille habitants et cinq cents fusils. Comme Tedgemont, comme Laghouat^ Aïn-Maïdi est une oasis dans le désert. Hors l'enceinte des jardins, plus un arbre, plus la moindre végétation : des sables , des terrains rocheux.

Le soir, à six heures, j'étais au bivouac, où j'ai reçu des compliments du général Marey. Le lendemain nous quittions Tedgemont, et pour servir la politique du kalifat Zenoun, nous faisions une pointe sur El- Aoueta, autre ksaur du désert. On appelle ksaur un gros bourg, une petite ville : beaucoup de palmiers^ de jolis jardins traversés par la rivière , un trou de ville, une bicoque, de sales chaumières en terre et en boue, de vilains habitants. Deux jours après nous étions à Laghouat. Là, toute la population mâle et militaire, environ cinq à six cents Arabes, sont venus au-devant de nous, faisant de la fantazzia, tirant des coups de fusil, et musique en tête. Laghouat est fort grand. En comptant l'enceinte des jardins, il y a en-

viron une lieue et demie à deux lieues de tour. La Ville sépare les jardins en deux , et est séparée ellemême par un rocher sur le haut duquel est bâtie la casbah. Du haut de cette casbah la vue est admirable : à Test et à l'ouest le désert, derrière, les contours de la rivière J au nord et au sud les deiix parties de la ville, avec ses hautes murailles grises sans ouvertures que des portes de trois pieds de haut, et plus loin les jardins, avec des forêts de palmiers si élevés, que les autres arbres paraissent au-dessous absolument comme des plants de fraisiers-ananas. Du reste cette ville, l'une des plus importantes du désert, est pleine de malheureux qui meurent de faim. Je suis entré dans plusieurs maisons. 11 y a de jolies ' femmes à côté d'horribles créatures. La décrépitude chez les femmes y paraît prématurée. J'ai vu vingt vieilles auxquelles j'aurais donné plus de cent ans; elles n'en avaient pas cinquante. On fait commerce de burnous, de peaux d'autruches et de dattes. J'ai acheté des couvertures pour mes chevaux. Elles sont curieuses ; il peut pleuvoir des mois sans que l'eau les traverse. J'ai deux œufs d'autruche très-beaux* Je te les réserve, s'ils résistent au voyage. Nous sommes arrivés le 25 sous Laghouat, et nous le quittons demain 28. Nous rentrerons à Taguïn par le pays des Ouled-Naïl. Nous avons quelques ksaurs curieux à visiter, mais le grand intérêt de notre course a cessé. Nous n'allons plus en avant dans le désert ; nous faisons une pointe dans l'est.

En fait d'animaux curieux, nous n'avons vu qu'une

grosse espèce de lézard, famille d'ichneumons, tenant du caïman en petit; des vipères à cornes, de fort beaux et fort longs serpents, des gangas ou perdrix du désert, des outardes, force milans et vautours' chassant les lièvres sous nos yeux. Le lièvre est âbon^' dant; je n'ai pas vu une autruche, à mon griand regret. Quelques troupes de gazelles ont fui devant nous. On en a mangé beaucoup dans le camp. Pas une bête féroce. On nous a amené deux méarys. Je les renie pour être de la bonne race. Ce sont tout simplement deux dromadaires bien dressés. Le méary n'a pas de bosse, et fait plus de soixante lieues par jour.

Jusqu'ici nous n'avons souffert ni de là chaleur ni des privations, mais les chaleurs vont arriver comme la foudre, et les privations aussi; car les provisions s'épuisent, et nous souffrirons pour arriver à Taguïn , où nous serons dans dix ou douze jours. Là, nous pourrons sans doute nous ravitailler , et nous aurons encore cinq mauvaises journées pour rentrer à Boghar.

Tu sauras plus tôt que moi ce qui se sera passé aux colonnes du gouverneur, dans l'est, à Constantine, et dans l'ouest du côté de TIemcen. Par ici on ne parle pas plus d'Abd-el-Kader que s'il n'existait pas. On le dit retiré dans le Maroc.

Lagfaoaat, le i** juin 1844.

Nous voici revenus à Laghouat, frère, après une excursion de quatre jours. Nous avons été deux journées en avant au sud-est, et nous sommes revenus. Nous avons vu d'assez jolis ksaurs : Âssiphia, El- Aîran. C'est toujours ia même répétition et pour les maisons, et pour les jardins, et pour les habitants: de hideux démons qui ont des jardins du ciel. En parlant du ciel, il nous a retiré ses faveurs; plus de pluie, plus de vent frais, un soleil brûlant, du sirocco, des tourbillons de sable ; on étouffe. Sous ma tente j'avais ce matin quarante-huit degrés centigrades, et cela ne fait que commencer. Nous sortons d'un pays où les couleuvres à cornes dont je t'ai parlé sont si nombreuses, qu'il y a des localités que les Arabes sont obligés de leur abandonner. On en a tué plus de vingt dans la colonne. Hier soir, au bivouac, un sous-lieutenant de chasseurs d'Orléans en avait une dans sa tente. Il l'a tuée à coups de sabre; on en emporte plusieurs. J'ai de belles branches de palmier pour faire des cannes pour toi et notre frère.

J'ai écrit au gouverneur, suivant son désir, une longue lettre. Il a eu une belle affaire dans l'est. Avec deux mille hommes il a battu Ben-Salem et dix mille Kabyles.

AU MÊME

Tedgemont, le 3 juin 18ii4.

Cher frère, je reçois ici, dans le désert, avec cinquante deux degrés de chaleur et un sable brûlant qui vous aveugle, tes deux lettres de Paris et de Noisy des 4 et 12 mai. Cela me rafraîchit un peu. Tu vois l'état de l'Afrique : à cent cinquante lieues d'Alger, les Arabes nous apportent notre courrier. Qu'on le sache, qu'on se le dise, et qu'on nous rende justice. Ce sont des résultats évidents.

Nous rentrons, il est temps; plus de provisions, plus rien que de la chaleur....

A C MBME.

Au bivouac de Sidi-Bouzied, le h juin 1844.

Cher frère, je croyais rentrer tranquillement à Médéah d'abord, à Blidah ensuite, et me reposer sur mes souvenirs du désert, d'Aïn-Maïdi, de Laghouat, mais les Arabes ne veulent pas que je me repose si tôt. Je ne sais quel bruit harmonieux de guerre, quels rassemblements sur la frontière du Maroc a

jeté l'émoi dans T ouest, mais le gouverneur est parti pour Oran avec quatre bataillons, et nous avons reçu l'ordre de nous porter en toute hâte sur Tiaret, poste fortifié près de Tékédempt. Nous allons entrer dans la province d'Oran, et je sais par expérience qu'on s'en dépêtre difficilement.

Combien durera cette expédition nouvelle? 11 est impossible de le prévoir. Cela dépend de la tournure que prendront les événements du côté de Tlemcen. Comprend-on ce vieux fou d'Abder-Rhaman, qui, déjà mal avec l'Espagne, veut se battre avec la France? C'est une espèce de roi-soliveau, tout à fait mené par ses chefs et ses sujets, et il a été forcé de faire cette sotte levée de boucliers pour AM-el-Kader, qui n'en profitera pas. Il est trop bas pour remonter, et il va entraîner l'autre dans sa chute. Nous allons en finir avec le Maroc.

Nous n'avons plus ni pain, ni vin, ni sucre, et nous ne trouverons rien à Tiaret ; jolie perspective ajoutée à celle de se promener encore un mois ou deux avec un soleil de plomb. Nous aurons des malades. . . Le gouverneur ne nous laissera pas le temps d'arriver. 11 battra les Marocains comme il a battu les Kabyles, et nous arriverons, comme certain marquis, trois jours après la bataille. Le maréchal nous donne à tous un tel exemple d'activité qu'il faut s'y laisser entraîner. A peine les affaires de l'est terminées, il court mettre ordre à celles de l'ouest. On ne remplacera jamais cet homme-là en Afrique, et partout où on le mettra il sera remarquable.

AU MÊME

Tiaret, le 14 Juin 1844.

Nous sommes ici depuis deux jours, cher frère, et avec la perspective d'y rester longtemps à rien faire, sous un soleil brûlant, sani^ un arbre pour noua donner de l'ombre et de la fraîcheur. Nous ^périonjsi trouver des ordres à Tiaret.,.. Rien? Le courrier d'Oran est arrivé hier ; rien n'a transpiré depuijs l'en-t gagement du 31, où le général Lamoricière a battu les Marocains et leur a tué une soixantaine d'boramea et pris quatre drapeaux. Le maréchal a dû arriver sur la frontière du Maroc vers le 10. Il ne saur«t notre arrivée ici que dans cinq joura. 11 en faudra^ sept pour que ses ordres nous parviennent NîQUH avons huit colonnes en position dans la province d'Oran, pour nous opposer aux trouées et pointes que voudrait tenter l'émir. Nous sommes les plus malheureux ; car, arrivés les derniers, nous sommes en troisième ligne,

Nous sommes donc oisifs et dans la plus raauv^isq condition possible. Voilà deux jours que. je ne sors pas de ma tente. Je suis là, entouré de ma smalah, mes chevaux au piquet devant moi, mes domestiques auprès et un factionnaire gardant tout cela. Au bivouac les chevaux sont de la famille. Par nécessité on s'occupe beaucoup d'eux. C'est leur moment heu-

reux, quand ils ne sont ni blessés, ni fatigués et qu'ils ont de quoi à manger. Les miens sont dans de bonnes conditions; ils ont un peu maigri, tourmentés qu'ils sont par les mouches, impitoyables pour eux comme pour nous. Nous avons allégé nos bagages à Taguïn ; j'ai renvoyé bien des choses à Médéah, mes plumes d'autruche, mes œufs, mes cannes, une petite gazelle que j'ai forcée à la course, à cheval bien entendu, mais je crains bien qu'elle ne vive pas. Elle est trop jeune et a été trop fatiguée de sa chasse. J'ai lu quelques journaux jusqu'au 26 mai et j'ai vu la fameuse note du prince de Joinville. Ce n'est point une œuvre ordinaire. Ce sont des idées justes, remarquables, bien exprimées et qui auront l'approbation générale, mais le fait est grave et aura du retentissement. En agglomérant tous ces faits, en regardant autour de nous, en Europe et dans les autres mondes, en rassemblant avec soin toutes les petites attaques aigres de peuple à peuple, présage de mauvaise intelligence, il est impossible de ne pas prévoir prochainement des événements sérieux. Il ne faut qu'une étincelle pour tout enflammer, et l'étincelle partira du point le plus inattendu, du Maroc, d'Haïti, des Marquises, d'un cabinet ou d'un boudoir....

AU MÊME

Tiaret, le 21 juin 1844.

J'ai reçu hier' cher frère, ta lettre du 20 mai et celle d'Eugénie*, datée de son ermitage de Noisy. Vous allez bien tous les deux, je m'en réjouis et dans mon horrible désert de Tiaret, où je lutte en désespéré contre l'ennui et cinquante-deux degrés de chaleur, ma vie se passe dans la position horizontale. Bientôt je ne saurai plus ni marcher, ni me tenir debout. Je n'ai plus de force que pour bâiller... J'ai reçu vos lettres, comme j'aurais accueilli une bonne pluie d'orage, avec délices. Monsieur mon frère, il vaut mieux pérégriner de Paris à Noisy et de Noisy à Paris, que de rôtir à Tiaret. Je n'ai nulle envie de vous plaindre, malgré vos doléances. Que n'y suis-je moi à Noisy? Mon Dieu, comme je serais tranquille et heureux! Je reprendrais, enfin, l'usage de mes jambes, je me promènerais dans les bois.... Oh ! que j'aime les bois ! Depuis mon voyage dans le désert, je ne rencontre pas un arbre sans lui ôter respectueusement mon chapeau. Je ne vois plus de ruisseau couler sans lui payer le tribut de quelques larmes d'attendrissement. A Tiaret, nous n'avons que des sources. Sans bois, sans eau, où est la vie?

* Madame Leroy de Saint-Arnaud.

Conserve soigneusement tes modestes tilleuls de Noisy.

Quant à notre triste colonne, tristement servie par le sort, elle est là en troisième ligne, attendant les événements qui ne viendront pas. Nous n'avons pas de nouvelles du maréchal. Il ne doit cependant pas rester inactif; ce n'est pas son habitude.

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