LETTRES A C * ELEVE DE STANISLAS, TOURMENTE DE SCRUPULES
Laigle, 22 juin 1859.
Mon cher enfant,
-£ji e prie Notre-Seigneur de te bénir et de développer chaque jour en toi cette bonne et sainte vie intérieure, qui n'est autre chose que son union avec toi et ton union
avec lui. Tu vois, à l'empressement que je mets à te répondre, combien ta lettre m'a fait plaisir.
Soignes-tu bien toujours tes communions ? N'en omets aucune par ta faute ; dans la piété, je regarde l'omission d'une seule communion comme un grand mal, capable de séparer beaucoup une âme de Notre-Seigneur. Les négligences sont souvent plus redoutables que les péchés proprement dits ; elles blessent profondément en nous la délicatesse divine de l'amour de Jésus- Christ.
Laisse-moi te recommander de nouveau, mon cher enfant, d'apporter une bonne mesure et beaucoup de tact dans le bien que tu fais autour de toi. Tâche d'être toujours le plus aimable, le plus doux, le plus complaisant, le plus modeste de tous ; gagne-toi l'affection et l'estime de ceux à qui tu veux être utile, et prêche d'exemple, cent fois plus que de paroles. Je te recommande surtout de supporter patiemment les humeurs contrariantes, et, en particulier de te lier avec le bon X***, malgré la différence de vos caractères ; à vous deux, vous pouvez beaucoup.
Sers Dieu rondement et droitement, sans retours inutiles sur toi-même ; pour bien marcher, il faut regarder devant soi et non pas derrière.
Garde avant tout la paix de ton cœur, par la simplicité, et par une absolue confiance en l'amour de ton bon Dieu. C'est dans cet amour, que je reçois pour te le donner, que je t'embrasse paternellement, mon cher fils, et que je te béni? au nom du Sauveur.
Laigle, 3 juillet 1859.
-£^igî~eci n'est pas une lettre, mon cher enfant, - (fi^z-mals seulement quelques lignes tracées yH! 5ur une feuille de papier pour te dire que l'on t'aime bien et qu'on sera fort aise de te revoir samedi prochain. Ne te trouble pas outre mesure des petites misères dont tu me parles : c'est beaucoup et ce n'est rien; ce sont des maladies rarement mortelles, qui s'en vont comme elles viennent et qu'il faut traiter avec de la tisane de patience. Que les collèges de France seraient heureux, grand Dieu ! si leurs meilleurs sujets valaient les moins bons des nôtres ! Je t'embrasse tendrement et je te recommande toujours la douceur, la bonne édification et l'énergie à bien faire.
Les Nouettes (Laigle-Orne), 21 août 1859. Monsieur mon fils,
(~M£-ffl e reçois à l'instant ta lettre et tes dot?^ [§2 léances très légitimes ; c'est, en effet, $3«Lfe)un très triste métier que d'être scrupuleux , et je sais par une expérience de huit mois consécutifs ce qu'est cette petite maladie. Ne t'en effraie pas plus qu'il ne faut, mon pauvre enfant. Quand cela sera passé, ce sera une excellente leçon pour l'avenir. « Infirmitas hœc non est ad mortem, sed ad gloriam Dei. »
Tu fais comme les vers à soie, qui s'ingénient à se faire eux-mêmes leur prison et à s'étouffer sous les plis et replis du petit fil de leur soie. Le scrupule provient d'une attention trop grande à tout ce que l'on fait, à tout ce que l'on dit, à tout ce que l'on pense ; c'est une manie de vouloir sans cesse se juger soi-même, juger ce premier jugement , puis ce second, puis ce troisième, et ainsi de suite. Tu conçois que ça n'a pas de fin, comme le filet de soie du pauvre ver. C'est la caricature d'une bonne conscience, mais ce n'est pas dutoutla conscience : c'est une illusion qui vient du démon lui-même et que ce vieux séducteur veut nous faire prendre pour la conscience. La con-
science c'est la voix de Jésus en nous, qui nous juge, nous approuve ou nous condamne. Le scrupule, c'est la voix du démon qui singe le bon Dieu et nous trouble.
En pratique, mon cher enfant, saute à pieds joints sur ces petites idées qui ne reposent sur rien.
Puisque tu sais que tu es scrupuleux, traite-toi en scrupuleux et présume toujours en ta faveur, lorsqu'il n'y a pas une certitude complète que tuas consenti librement au mal. Cela t'arrivetrès rarement; console-toi donc. Méprise absolument les imaginations mauvaises que tu prends à faux pour des pensées coupables ; le péché des mauvaises pensées ne consiste pas à avoir dans l'esprit la pensée du mal, mais à se représenter volontairement de mauvaises actions comme les faisant et comme y prenant un plaisir volontaire. Médite bien cette définition ; tu verras que tu n'as jamais de vraies mauvaises pensées, et que toutes les bluettes que le diable éparpille devant tes yeux, lorsqu'il s'agit de communier, ne sont que des feux follets dont il ne faut pas seulement s'inquiéter.
Puis, mon cher ami, demande instamment et humblement au bon Dieu la paix de son amour ; cette paix est une grâce que la prière seule attirera en toi. Communie le plus souvent que tu le
pourras, et toujours avec la simplicité d'un petit enfant; avec le pur désir de mieux aimer le bon Dieu et de le servir avec plus de fidélité. La sainte communion est le remède des péchés véniels, comme l'absolution est le remède des mortels. On ne communie pas parce qu'on est bon, mais pour devenir meilleur. Les demi-consentements dont tu me parles sont de la graine de niais qu'il faut planter dans ton potager à l'ombre des cornichons.
Adieu, mon enfant très cher. Je t'embrasse tendrement.
Laigle (Orne), le irr septembre i8>9.
ue Notre-Seigneur continue de bénir tes ■: j /vacances, mon cher fils! Je le remercie L-î-^ft^de ce qu'il te donne, et je te supplie de lui en témoigner aussi ta reconnaissance par une vie très pure, très douce et tout embaumée de sa paix et de sa bonté. Je me réjouis avec toi des bonnes dispositions que tu remarques en plusieurs de tes camarades ; mais je renouvelle ma petite recommandation du commencement : prends garde de les fatiguer en insistant un peu
trop. Il vaut mieux se faire désirer que de rassasier.
Garde bien la paix de ton cœur, méprise également les scrupules et les mauvaises tentations. Dans le doute, incline toujours du côté de la confiance, et marche rondement, comme un bon et simple enfant de Dieu. Rappelle-toi surtout que la sainte communion faite avec bonne volonté est le remède des remèdes, la force de l'âme, la lumière de l'esprit, le secret de la vraie piété, que rien ne remplace, et que Dieu a instituée pour être le foyer de son amour, et le centre de la vie chrétienne.
Adieu, mon enfant. Je t'embrasse comme je t'aime, c'est-à-dire de tout mon cœur. Que la sainte Vierge te sanctifie et te conduise !
Laigie (Orne,), z septembre 1850.
I ers donc le bon Dieu dans la simplicih s|îet dans la joie, mon cher enfant. « Si '■ fvous ne devenez comme des petits enfants, nous dit-il. vous n'entrerez point dans le royaume de Dieu. » Ce royaume que tu portes en toi avec Jésus lui-même est avant tout dans la paix et dans l'amour : « In pacelocus eju>. » Le
séjour de Jésus est dans la paix ; plus ton cœur sera paisible, bon et simple, et plus Jésus s'y complaira.
Que veulent donc dire, mon cher bonhomme, ces craintes et ces hésitations ! Ne sais-tu pas que Dieu t'aime, et infiniment ? S'il t'aime lors même que tu pèches gravement, que tu te détournes de lui, que tu es dans le péché mortel, combien plu^ maintenant que tu l'aimes et que tu fais, en somme, sa sainte volonté ! Tu n'es pas parfait, il le sait mieux que toi, et, malgré tes imperfections, il t'appelle à lui, il t'aime, il te caresse, et, au Saint Sacrement, il te presse sur son cœur comme le bon saint Jean.
Ce n'est pas avec la crainte qu'il faut recevoir ses avances ; l'amour seul paie l'amour, et c'est la confiance la plus entière qu'il te faut. La crainte seule que tu as de ne pas assez plaire à Notre-Seigneur et de l'avoir offensé n'est-elle pas une preuve certaine que tu es à lui, et que si par malheur il t'était arrivé de faire quelque faute, cette faute est plus que vénielle et ne doit pas t'arrêter un moment?
Souviens-toi de ce que je t'ai écrit dernièrement au sujet des mauvaises pensées et de l'effet de la sainte Eucharistie sur les péchés véniels. La communion brûle toutes ces pailles, en
rallumant en nous l'amour de Jésus-Chrisl.
Pour Dieu, mon cher enfant, va sans scrupule à la Sainte-Table, et reçois-y, avec Jésus, la lumière, la force et la paix. Continue à être cordial et prudent dans ta correspondance avec tes amis. Il faut faire comme sainte Marthe, sœur de Madeleine ; Marthe parlait peu de Dieu à Madeleine encore pécheresse, de peur de l'ennuyer et de lui faire peur. Mais, en revanche, elle parlait beaucoup de la pauvre Madeleine à Dieu, priant incessamment pour sa conversion.
Adieu, mon cher fils. Je t'embrasse mille fois.
P. S. Prends bien garde aux inquiétudes d'esprit, aux retours sur toi-même, au trouble ; rien de tout cela ne vient de Dieu et ne peut mener à Dieu. Pax tecum.
17 juin i860i
Mon cher enfant,
'avais commencé à te répondre immédiatement après avoir reçu ta bonne illettre. Obligé de m'interrompre, je recommence aujourd'hui. Non, mon bon ami, le<