‹ Lettres de Mlle de LespinasseChapitre 105 sur 128 · AUX MANES DE M"-" DE LESPINASSB · texte numérisé non relu

AUX MANES DE M"-" DE LESPINASSB

?AR d'aLEMBERT ^

lî juillet 1776».

0 VOUS qui ne pouvez plus m'entendre, vous que j'ai si (endremeni et si constamment aimée, vous dont j'ai cru être aimé quelques momens, vous que j'ai préférée à toul, vous qui m'auriez tenu lieu de tout si vous l'aviez voulu; hélas! s'il peut vous rester encore quelque sentiment dans ce séjour delà mort après lequel vous avez tant soupiré, et qui bientôt sera le mien, voyez mon malheur et mes larmes, la solitude de mon ûme, le vide affreux que vous y

1 . Paru pour la première fois dans les Œuvres posthumes de d'Alembert, Paris, Pougens, 1799, iii-8», t. U, p. 43. — Autographe, vente Charavay, 1858, n«»219.

2. Voici cumment Mar monte! a peint l'état de d'Alembert après la mort de mademoiselle <ie Lcspinasse : a Malheureux de survivre à celle dont l'amitié lu aurolt adouci toutes les peines de la vieillesse, et pour laquelle il avoit écrit eet vers aimables en lui envoyant son portrait :

De ma (endre amitii ce portrait est le gage;

gult soit dans tous vos maux votre plus Terme ippol; t dites quclqiiefoi?» en voyant cette Image : De tous ceux que j'almalf qui m'aima comme InlT

dans cet état de solitude, qui est la viduité de Time, il avoue que son courage ne surBt point à son malheur. Il ne va point fatiguer de son deuil ce monde impatient de tout ce qui l'attriste; mais il assemble autour de lui des amis dignes de le plaindre, et il n'a pas l'orgueil de craindre leur pitié : il sait de quel respect elle est accompagnée dans le cœur de l'homme de bien. Mais toujours ennemi du faste, il n'a pas même celui de la douleur; et en se montrant alQigé, il soulage lui-même le cœur de ses amis du poids de son affliction. J' espère j disoit-il, en se servant de ce beau mot de son ami Voltaire, j'espère en celui qui console. Ce n'est plus cette gaieté vive qui lui étoit si naturelle, c'est une douceur qui sourit amèrement, mais qui sourit encore ; c'est ce tou • chant désir de plaire qui avoue le besoin d'être aimé; c'est une attention délicate et suivie de reudre sa société intéressante à ceux qui la composent, soit et. y répandant ce qui, par intervalles, lui revient encore d'enjouement, soit ciy jetant ces lumières dont son esprit rayonne encore, et qu'il semble verser avec plus d'abondance aux approches de son couchant. » {Éloge de d'Alembertf lu à l'Académie française le lo août 1787.)

^^^H avezfdt, el l'abandon cruel où vûns me lak&essl Mais poo^

^^^H qiiol vous pai'lCT de ia Ejollhide où je me vais depuis qui

^^^B voui n't^Les plut^l Ahl mon injusSe et cruelle amie, il u\

^^^H piïs tenu k voiis quû cette solitude accablante n'ait coim,

^^^M mencÊ pour moi dans le temps où vous c^i^iàtlez onc.jr&

^^^1 Pourquoi me n'pélieï-voua, àïx mots avant votre morf^ qui

^^H j'éioU (oujoun ce que vous i In^rissiei le plos, l'obJLt le pliîî

^^H nécessaire à votre bonheur, le seul qui vons attachât à 1|

^^^1 vi(% lorsque ?ous éliez à la velllû de me prouver si crnellft

^^^B ment le caEiEr^Jr&? Par quel motif que je ne puis ni conï;

^^^1 prendre ni ^oupQonnerj ce senti rneul ù û\mx pour mol, qui

^^H vous éprouvie* peut-être encore dans le dernier momeal

^^^L où vous m'en avex assuré, a' est-il chan^'L' tout à coup m

^^^m L^loîgnemeat et en aversion? Qu'avois-je fait pour vous

^^^B i!(^ plaire? Que ne vous plaigniez- vous à moi^ si vous aviez l|

^^^B vous en plaindre? Vous auriez vu lu fond de mon cœur, d^

^^V ce cœur qui n'a jamais cessé d'être â vou*, lors ni(}mo qu0

^m vous en doutiez, et que vous le rebutiez avec tacit de dûretâ

H ci de sécher esse*. Ou plu tût, machfire Julie {car je ne pcru*

H vois avoir de tort avec vous), aviez- vous avec moi quslqu^

H Lort que j'igaoroisi et que J'aurois eu lant de douceur I

~ vous pardonner si je l'avois su? Vous avez dit à un de moM

amis, qui voug reprocholt la manière dont vous me traiUeî,! 1 vA dont vous vous accusiez vous-mi>me, que la cause de

volrechagrin contre mol étoit de ne pouvoir m*ouvnr voire I f*mc, et me faire voir les plaies qnî la df'cbiroienï ; ahl

vous saviez par expérience que je 1l*s avois fermées plus d'une fois, de quelque nature qu'elles fussent] et si vous nvîez manqué à ma tendresse, vous m'iivez ûté le plaisir si doux de voua dire comme Orosmaue:

Ta grâce eit duti moo cœur j prononce, elle t'attend*.

Maïs pourquoi ai-jc ignoré moi-môme la peine que vous (éprouviez de ne pouvoir me parler de vos maux? Pourquoi u'nî-je pas été au devant de votre confiance, et pn^-enu par toute la mienne répanchement où vous désiriez de vous abandonner avec moi? J'ai vingt fois été au moment de me jeter entre vos bras» et de vous demander quel étoit mon crime; mais j'ai craint gue vos bras ne repoussassent

I , Voir page t4ï. i|

J. Ziîirtt acie iV, m» i.

DE MADEMOISELLE DE LESPïXàSSE.

les mieni que j'aiirois leadus vers vous. Votre contenance, vos discours» voire silence môme, lout sembloîi me dcftiodre do vous approcher. Je me (lit lois quelquefois de rous rappeler p;ir mes larmes; iiiai^ le (risle éUl de Totre LûachiDe souiïrunfe et délruîtCj me faisoit craindre môme de vous allendrir. Pendant neuf mois J'/iî cherché le moraenlde vous dire lout ce que je souiTrois et toul ce qutt je seuloisj mais pendant neuf mois jl* vous ai loiij'ours trouvée trop foible pour résister à la trisle peinture et aux tendres reproches que j'avoîs à vous luire. Le seul instant où j'auroispu vous montrer à découverl mon ûme abaltue et conslernéCj a été Tinslant funeste où, quelques beureu avant de mourir, vous m*avez demanda' ce pardon di^cbl. ranl, dernier témoignage de ¥olre amour, et dont le souvenir cher et cruel restera toujours au fond de mon cœur. Mais vous n'aviez plus la force ni de me parler, ni de m'cnlendrc; il a fallu, comme I%ôdre, me priver de mes pleurs 'i qui auroienl Iroablé vos derniers momaus; et j'ai t>erdu sans retour Tin^taol de ma vie qui m'eût été le pliia précieux, celui de vous dire encore combien voua m^étici chère, combien je parlageoid vosmaux^ combien je désiroîs de (Jnir avec vous les miens. Je paierois de lout ce qui me reste à vivre cet instant que je ne retrouverai plus, et qui^ en vous montrant toute ta tendresse de mon cœur, m auroit peul-êlre rendu toute celle du v^llre. Mars vous nVtes plus! Vous ^îes des^cendue dans le tombeau, pcrsundco que mes regrets ne vous y suivroient pas! Ah! si vous nruvie* Beulement témoigné quelque douleur de vous st^parer de moi, avec quelles délices je vous au rois suivie dans l'asile éternel que vous habitez! Mais je n'oserois pas môme demandera y être mis auprès de vous, quaud la mort aura fermé mes yeux et tari mes larmes : je craindrois que votre ombre ne repoussât la mienne, et ne prolongeiU ma douleur au-delà de ma vie. Hcbis! vous m'avez lout ôlé, et la j^ouceur de vivre, et la douceur même de mourir. Cruelle ^t malheureuse amiel il semble qr'ea me chargeant de Tcxécution de vos dernières volonléSi vous ayez encore voulu ajouter à ma peine. Pourquoi les devoirs que celte l'AÔculion m*imposoit, m'ont-its appris ce que je ne devo» i oint savoir, et ce que j'auroia désiré d'ignorer î Pourquoi ne

f— — ai ordoDïié de brûler, sans Fou vrîr, ce|

riii«ncsle',qtie j*ai cru pouvoir lire saa^ y trouver | I ae uuu«eaax sujets da douleur, et qui m'a appris que^ depuis hiiit aûjsau moïtisje n'ëloispltis le premier objet de voire tfEui% malgré toute ra&suranco que vous Dû*en aviei ' si souvent donnÉcïQui peut me répondre, après celte aiïli- ^ geanîe lûclare, que pendant les hnîtou.dix autres annéefl qye je me suii cru tant airaé de vous, vous n'avez pas] encore trompO ma tendresse I Hélisl n^âi-j€ paâ eu sujet de4 m le croire, lorsque j'ai vu que, daua €eUe nQuUitude { ^ imracQ&e de lettres qvie vous m'avez cliargé ûe brûler, vous J n'en avici pas gardé une seule des miennes? Par quel malr liear pour moi vous étoient-elleia devenues si indifTéreiitee, 1 I malgré les expressions de sensibilité, d'abnndon et de dévaueuienï dont elles étoient remplies? Pourquoi dans ce I lectamenl, dont vous m'avez Tait le niatbeureus exéeufenrT ftvez-vous laissé à un antre ce qui devnil mVUre le plus cher^ CêB manuscrilâ qui vous auroient rappel*?e mm cesse à mol, et Qù !l j avoit tant de chosei écrites de ma main et de la vOlt-e? Qui avoit donc [ju vous rerroidir à ce point y pour Finrorluné à qui vous disiez, il f a dix ans, que vnlr^ ' Êeiilimeut pour lui vous rendoit heureuse jusqu'à ôlrft ellrayés de votre bonheur? Vous vous êtes pkinïe, je le saîs, et plainte avec amertume, surloat dans les dcrnîets mois dû vGtre vie, de ma bien [aisance pour la malheureuse famille d'un domestique coupublfl*i vous avez laissé croira que ma compassion pcyr de pauvres enfana innocens que ce misérable lai^soiî dans l'abandon et dans rindigence, tenoil à un principe, moins lûUïible que mon invincible pifié. pour les malheureux : vous n'avez pas rougi de penser, et. peut-ôlrede dire, que j'étois le père de ces créatures infoFlunées; vous avez fait celte cruelle injure à rhonnôteté de ' monûme, dont vous avez vu tant de preuves, et à celle de mes senlimens pour vous; et vous avez supposé le motirie plus vil à l'aclion peut-être la plus vertueuse de ma vie! Muis pourquoi vous faire des reproches dont vous ne pouvez plus vous justifier si vous ne les méritez pas? Pourquoi troubler vos cendres de mes regrets, que vous ne pouvez

i. Ces MémoireSf sans doute, que mademoiselle de Lespioasse avait écrit! •ur elle-même, à partir de Sa liaison avec M. de Mora. Voir p. 365.

2. Piobabiement ce secrétaire qui avait été impliqué dan^ rafTaire du p«m« j hlel coutre &[. Deva'nea, \ù\t v» ^4» ï^^<>û l«

pluB soulager? Adieu, adieu, pour jamais I Hélas, pour jatnaîsl ma chère et infortunée Julie! Ces deux litres m'intéressent bien plus, que vos fautes à mon égard ne peuvent m'offenser; jouissez enfin, et pour mon malheur, jouissez sans moi de ce repos que mon amour et mes soins n'ont pu vous procurer pendant votre vie. Hélas! pourquoi n'avezvous pu ni aimer, ni être aimée en paix? Vous m'avez dit tant de fois, et vous m'avez encore avoué en soupirant, quelques mois avant de mourir, que de tous les sentimens que vou? avez inspirés, le mien pour vous et le vôtre pour moi étoient les seuls qui ne vous eussent pas rendue malheureuse. Pourquoi ce sentiment ne vous a-t-il pas sufflî Pourquoi a-t-il fallu que l'amour, fait pour adoucir aux autres les maux de la vie, fût le tourment et le désespoir de la vôtre? Pourquoi, lorsque je vous donnai mon portrait, il y a un an, avec ces vers si pleins de tendresse,

Et dites quelquefois, en voyant, cette image :

De tous ceux que j*aimai, qui m^airaa comme lui ^ f

poni^oi n'y avez-vous pas vu tout ce que j'étois encore pour vous, tout ce que je vouloîs être? Pourquoi n'avez- vous trouvé dans ces vers que de la bonté, et ne les avez-vous loués que par ce mot cruel? Mais surtout, pourquoi n'avezvous cru trouver que dans la mort le bonheur et la tranquillité? Hélas 1 s'il reste encore quelque chose de vous, puissiez-vous jouir de ce bonheur que votre vie m'a fait goûter si peu, et que votre mort m'a fait perdre pour jamais! Vous me faites éprouver, ma chère Julie, que le plus grand malheur n'est pas de pleurer ce qu'on aimoit, mais de pleurer ce qui ne nous aimoit plus, et ce que pourtant on ne peut plus retrouver. Hélas! j'ai perdu avec vous seizeansde ma vie; qui remplira et consolera le peu dannées qui me restent? 0 vous, qui que vous soyez, qui pourriez sécher mes larmes, duns quel endroit de la terre étesvous? J'irois vous chercher au bout du monde. Aliî quelque part que vous existiez, si je suis assez heureux pour que vous existiez quelque part, entendez mes soupirs, voyez mon cœur, et venez à moi ou m'appelez à vous. Délivrezmoi de la situation accablante où je suis, de l'affreux abandon qui me fait dire à chaque moment que je rentre dans

l« Voir p. 171, le complément de eeiTcn,

AUX MAHKS

ma triste demeure : persmm ne maftenâ et m m'aitendra pltts^ Tout ce qui s'offre k moi ne aerî qu'à me rendra ura^ iolilude ï>!us ani^re. Tout ce que je vois, tout ce que jâ ^ rencontre a un premier objets un attuchcmenl qui accupÊ et remplit sa vie; tl moi je n'en ai plus^ je n'ose plus eo espérer; il n*y a plus de placé pour moi dans le coeur de personne, Âhî ma pauvre nourrice ï "ous qui avez eu tant de 5010 de mon enfance, qui m'avei mieux BÏmé que vos propres erifuns; vous avec qui j'ai passé vinghcînq années, les plus douces de ma vie; vous que j*ai quiUée pour obéir à un âenlimt^nt plus tendre; vous que j'aorois dil ne quitter jamais; vous que j'ai perdue si quatre-vingt-dou^e ans| pourquoi n'existez-vous plusî jirois demeurer avec %'oui, i'irois fermer vos yeuT, ou mourir entre vos bras; el j'au» rois du moins encore, pcudant quelques momens^ la consol'idoniit? penserqu'il est quelqu'un au monde qui me pre- TL're à [oui le re*le. lU vous, ma ch*^îre et cruelle amie^ cm je ne puîâ m'cmpOeher de revenir toujours à vous, et mon ipn liment m'entraîne au mouieut môme où je croîs que le vôIre me repousse ; voua qui m'avez dèdnigni^ aprùs m'avoir aimé, qui avez cessé de sentir le prh de mon cœur, qui peut-être, hôlaal ne l'avei senti jamais, où pouviezvotn trouver une flme plua faîle pour la vôtre? Tout, jusqu'à outre sort commun, sembloit fait pour nous réunir- Tous deux sans paréos^ sans famille^ ayant éprouvé, dès le moment de notre naissance^ Tabandon, le malheur et Pinjustice; la nature sembloit nous avoir mis au monde pour BOUS chercher, pour nous tenir Ton à Tautre lieu de tout, pour nous servir d'appui mutuel, comme deux roseaux qui, battus par la tempête, se soutiennent en s'altachant Tun à Tautre. Pourquoi avez-vous cherché d'êtres appuis? Bientôt, pour votre malheur, <îes appuis vous ont manqué : vous avez expiré en vous croyant seule au monde, lorsque vous n'aviez qu'à étendre la main pour retrouver ce qui éloit si près de vous, et que vous ne vouliez pas voir. Ah I si votre vie eût été prolongée, peut-être la nature, qui nous avoit poussés l'un vers l'autre, nous auroit rapprochés encore pour ne nous séparer jamais. Peut-être eussiez-vous senti, car votre âme, quoique trop ardente, étoit honnête, combien je vous étois nécessaire, par le besoin môme que j'avois de vous. Peut-être eussiez-vous enfin cessé de voua faire le reproche que vous vous faisiez quelquefois dans des

moQiéns de calme et de justice, d*ôlre aimée comme vous réliez par moi, et de n'être point heureuse. Mais vous n'êtes plus! me voilà seul dans l'univers 1 II ne me reste çue la funeste consolation de ceux qui n'en ont point, cette mélancolia qui aime à s'abreuver de larmes, et à les répandre sans chercher personne qui les partage. Dans le triste état où je suis, une maladie seroit un bien pour moi; elle adouciroit mes peines morales en aggravant mes maux physiques, et peut-être me conduiroit-elle bientôt à la fin iésiréedes unes et des autres. Un pressentiment secret, qui pénètre et adoucit mon âme, m'avertit que cette fin n'est pas éloignée*. Mais, hélas I quand je fermerai mes yeux pour la dernière fois, ils ne retrouveront plus les vôtres; ils n'en verront pas môme qui donnent des pleurs à mes derniers momensi Adieu, adieu, ma chère Julie : car ces yeux que je voudrois fermer pour toujours, se remplissent de larmes en traçant ces dernières lignes, et je ne vois plus le papier^sur lequel je vous écris.

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