‹ Lettres de Mlle de LespinasseChapitre 16 sur 128 · Voii p. 34 o, Porlrait de inaJi. oir.elle de Lespinatiê · texte numérisé non relu

Voii p. 34 o, Porlrait de inaJi. oir.elle de Lespinatiê

*. Voir plus loin, lettre 69, p. 147.

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chose d'élégant, ûe noble, de doux, d'animé... Elle ne pou* vait supporter ce qui sentait l'effort et l'apprêt. Elle aurait presque préféré le rude et l'ébauché à ce qui était trop gracieux ou trop fini... Elle disait souvent, et le plus souvent des choses simples, mais elle ne les disait jamais d'une manière commune, et cçtart qui semblait n'en être pas un chez elle, ne se faisait jamais sentir, et ne la faisait jamais tomber dan- la recherche et dans l'affectation... Ce qui m'a toujours le plus frappé en elle, c'est le rapport qui régnait entre ses pensées et ses expressions. Ses mouvements, son visage, tout, jusqu'au son de sa voix, formaient un accord parfait avec ses paroles... Elle était instruite, et n'en avait pas la prétention; son instruction était si heureusement fondue dans son esprit, et son esprit dominait si bien sur elle, que c'était toujours lui qu'on sentait davantage... Son esprit, tc^ut aimable, tout animé qu'il était, réunissait le mérite de la justesse et de la solidité... Le tact si rare, si difficile des personnes et des convenances, voilà encore ce qii'elle possédait au suprême degré; elle semblait avoir le secret de tous les caractères, la mesure et la nuance de tous les esprits*.»

D'Alembert insiste particulièrement sur ce tact exquis en toutes choses: «Co qui vous dislingue surtout, lui disait-il, c'est l'art de dire à chacun ce qui lui convient, et cet art, quoique peu commun, est pourtant bien simple chez vous : il consiste à ne parler jamais de vous aux autres, et beaucoup d'eux. C'est un moyen infaillible de plaire. Ce désir de plaire à tout le monde vous a fait dire un mot qui pourrait donner mauvaise opinion de. vous à ceux qui ne vous connaîtraient pas à fond. Ah 1 que je voudrais, vous ètes-vous écriée une fois, connaître le faible de chacun^. » — Et La Harpe : «Je n'ai point connu de femme qui eût plus d'esprit naturel, moins d'envie d'en montrer, et plus de talent pour faire valoir celui des autres'. » — Marmontel enfin : « L'un de ses charmes

|. Éloge d'Éliza, passim.

î» Portrait de mademoiselle de Lespinasse, voir p. 346, 'drretp. litl.f t. I, p. 3»6«

SUR MADKMOISELLE DE LESPINASSE. IIV

était ce naturel brûlant qui passionnait son langage, et qui communiquait à ses opinions la chaleur, rintérôt, rcloquence du sentiment. Souvent aussi chez elle la raison s'égayait : une douce philosophie s'y permettait un léger badinage^ »

L'on' comprend aisément l'influence que devaient avoir sur la société de cette époque de telles qualités d^esprit. Aussi, si l'on ajoute à celte influence personnelle à mademoiselle de Lespinasse celle très -grande de d'Alembert, chef reconnu du parti philosophique, et joignant à sa gloire de savant une renommée littéraire qui plus tard le fit choisir par l'Académie française pour son secrétaire perpétuel, l'on aura une idée exacte de ce qu'était le salon de mademoiselle de Lespinasse, plus littéraire que'celui de la marquise du Deff*and, plus aristocratique que celui de la bourgeoise madame Geoffrin. Les dîners et les soupers, qui tenaient une si grande place dans la gloire des Mécènes de celle époque, n'entraient pour rien dans la célébrité du salon de la rue de Belle-Chasse. L'on n'y dînait ni les lundis ni les mercredis comme chez madame Geoffrin, ni les vendredis comme chez les Necker ; et l'on n'y soupait jamais-, mais Ton y causait tous les jours, de cinq heures à dix heures. Pendant douze ans,- de 1764 à 1776, Ton peut dire que pas un seul jour la société la plus nombreuse, la plus choisie ne manqua à mademoiselle de Lespinasse, ei que pas un seul jour, mademoiselle de Lespinasse ne manqua à cette société. Présents, ses amis n'auraient, pour rien au monde, failli à se rendre à ces fêtes quoli-

i. Uarmontel, Mimoires, t. 11^ p. 295,

î. Grimm a dit, dans un de ses prônes facétieux adressés aux fidèles de Téglise encyclupOdique : i Sœiu* de Lespinasse fait savoir que sa fortune ne lui permet pas d'utTrir ni à diner ni à souper, et qu'elle n'en a pus moius ■reiiTic de recevoir chez elle les frères qui voudront y venir digérer. L'Kglise b)'oi donne de lui dire qu'elle s'y rendra, et que, quand on a autunt d'ospril et de mérite, on peut se passer de beauté et de fortune. > (jCorreap, lill.t t. YI, p. 3i9.)

XXYI NOTICE

(liennes de l'esprit, de la grâce et du goût; absents, ils ne songeaient qu'à y revenir. Ainsi faisait Caraccioli :

« Ma première pensée a été d'écrire à mademoiseJle de Lespinasse, elle doit avoir reçu ma lettre... Je Tai priée de présenter mes respects à madame Geoffrin, et de saluer, de ma part, tendrement tous nos chers amis, tous I33 fidèles de nos charmantes soirées du petit coin de la rue Saint - Dominique, entre autres MM. de Condorcet,Suard, Guibert, llevaisnes, Morellet, et l'abbé Arnaud, à condition qu'il nous laisse saine et sauve notre musique italienne... Oh! si vous saviez combien je regrette les avant-soirées du coin de la rue Saint-Dominique, vous seriez persuadé que je ferai tout mon possible pour me remettre bien vite dans le chemin de Paris *. »

Ainsi dut faire ce spirituel abbé Galiani, lui qui avait gravé dans sa mémoire jusqu'aux plus petits détails de ce salon : « Mademoiselle de Lespinasse se souvient donc encore de moi î Je fais bien plus : je me souviens d'elle, de sa chienne, de son perroquet, grand diseur de sottises^. )) Y revenir, c'est comme pour l'oiseau revenir au toit familier. « Il est impossible, par le temps qu'il fait, écrivait h d'Alembert Morellet, le moins sensible des abbés, d'aller passer la soirée avec mademoiselle de Lespinasse : je vous prie de lui dire que j'ensuis trôs-faché, et que je lui reviendrai avec les hirondelles*. »

Les autres salons avaient leurs habitués, leurs amis en titre et dominant : chez madame duDeffand, c'étaient le président Honault, Pont de Veyle, les Beauvau, les Choiseul, Horace Walpole, dans ses trop rares voyages à Paris; chez madame Geoffrin, c'éiîient Marmontel, Thomas; chez le baron d'Holbach, Diderot et Grimm; chez mademoiselle de Lespinasse, ce n'était pas même

t . Lettre à d'Alcmbert, 18 août 1774. Œuvres posthumes ie d'Âlembertf t. ;, y, 361.

î. Lettre à d'Alembert, 25 septembre 1773 j ibid., I, p. 411. i. Lctlre à (l'.^Icnibert, tôiJ., l, 455.

d'Alembert. Mais là était reçu sur un pied de parfaite égalité, en quelque sorte sans préférence marquée, tout ce que Paris avait d'illustre dans les lettres, dans les sciences et dans les arts. Aux intimes était réserve ce que Caraccioli appelle les « avant-soirées du coin de la ruo Saint-Dominique; » mais quand cinq heures avaient sonné, les préférences disparaissaient pour faire place h une attention à la fois gériérale et parliculitTe qui harmonisait ces esprits si divers, et partout ailleurs si discordants. D'AJembert n'était plus qu'un visilour ordinaire : tinus inter patres. Et son talent de causeur lui faisait encore la place fort belle.

« Sa conversation particulière offrait tout ce qui peut instruire et délasser l'esprit. Il se prêtait avec autant de facilité que de complaisance au sujet qui pouvait plain^. 1'^ plus généralement, avec un fonds presque inépuisable et d'idées et d'anecdotes et des souvenirs curieux. Il n'est pour ainsi dire point dtî matière, quelque sèche ou quelque Irivolo qu'eire fût en elle-même, qu'il n'eût le secret de rendre intéressante- Il parlait très-i)ien, contait avec beaucoup de précision, et faisait jaillir le trait avec une prestesse qui lui était particulière. Tous ses mots d'humeur ont un caractère d'originalité fine et profonde *. »

La variété, tel était le caractère propre du salon de mademoiselle de Lespinasse. C'est bien \h le tableau que Grimm nous en a laissé :

« Sans fortune, sans naissance, sans beauté, elle était parvenue à rassembler chez elle une société très-nombreuse, très-variée et très-assidue. Son cercle se renouvelait -tous. les jours depuis cinq heures jusqu'à neuf heures du soir*,

i. Grimm, Corrcsp. litt.^ t. XII, p. <9.

t. La Ilarpi: <lil i',\% hfurcs : « Dicul6t la inaisou de m:!(l«.'inuiç ^!lc de Lespinasse rassembla la société la plus choisie et la plus agiéulilc i-ii tout {renie, riepniscinq J^eures du soir jusqu'à dix, on était sûr d'y trouver rélite do tom Ici états, hommes de cour, hommes de lettres, ambassadeurs, spigii''urB élran- |eri} femmes de qualité ; c'était presque un titre de considération d'èlrc reçu dus cette société. • (Cornsp. litl., t. I, p. 38G.)

XXVin NOTICE

On- était sûr d'y trouver des hommes choisis de tous les ordres de l'État, de l'Église, de la cour; des militaires, les étrangers et les gens de lettres les plus distingués. Tout le monde convient que si le nom de AI. d'Alembert les avait attirés d'abord, elle seule les avait retenus. Dévouée uniquement au spin de conserver cette société dont elle était rârae et le charme, elle y avait subordonné tous ses goûls et toute? ses liaisons particulières. Elle n'allait presque jamais ai spectacle et à la campagne, et lorsqu'il lui arrivait de faire exception à la règle, c'était un événement dont tout Paris était instruit d'avance... Politique, religion, philosophie, contes, nouvelles, rien n'élait exclu de ses entretiens, et, grâce à ses talents, la plus petite anecdoti3 y trouvait, le plus naturellement du monde, la place et l'attention qu'elle pouvait mériter. On y recueillait les nouvelles de tout genre et dans leur primeur'. »

L'âme de cette société, c'était mademoiselle de Lespînasse : c'était elle qui lui donnait l'unité, la chaleur, la vie. Sous son regard, tantôt tendre, tantôt incisif, toujours animé, à sa voix excitant le calme de ceux-là, modérant l'ardeur de ceux-ci, tout se transformait, s'harmonisait. Les gens d'esprit n'avaient tout leur esprit que là, et ceux qui en manquaient d'ordinaire en avaient auprès d'elle. Nul n'a mieux point que Marmonlel cette influence de mademoiselle de Lespinasse sur sa société; n'a mieux fait sentir celte sorte de souffle créateur qui, de ce chaos, tirait un monde brillant et harmonieux.

« Je ne mets pas au nombre de mes sociétés particulières rassemblée qui se tenait les soirs chez mademoiselle de Lespinasse; car à l'exception de quelques amis de d'Alembert, comme le chevalier de Ghastcllux, l'abbé Morellet, Saint- Lambert et moi, ce cercle était forme de gens qui n'étaient point liés ensemble. Elle les avait pris çà et là dans le monde, mais si bien assortis, que lorsqii'ils élaient là, ils s'y trouvaient en harinonie comme les cordes d'un instrument monté par une habile main. En

i. Grimm, Corresp. lill.^ t. IX, p. 8i,

BUll MADEMOISELLE DE LESPINASSE. XXIX

Buivant la comparaison, je pourrais ai. ^ qu'elle jouait de cet instrumtint avec un art qui tenait du génie; elle semblait savoir quel son rendrait la corde qu'elle aliail toucher; je veux dire que nos esprits et nos caiaclères lui étaient si bien connus, que, pour les mettre en jeu, elle n'avait qu'un mot à dire. Nulle part la conversation n'était plus vive, plus brillante, ni mieux réglée que chuz elle. C'était un rare phénomène que ce degré de clialeiir tempérée et toujours égale où elle savait l'entretenir, soit en la modérant, soit en l'animant tour à tour. La co UinuelL» activité de sou àme se communiquait à nos e>pi'it.s, ma avec mesure : son imagination en était le mobile, sa raison le régulateur. Et remarquez bien que les tèles qu'elle remuait à son gré n'étaient ni faibles, ni légères : les Comdillacs et les Turgots étaient du nombre; d'Alembert était auprès d'elle comme un simple et docile enfant. Son tabnt de jeter en avant la pensée*, et de la donner à débat! r*' à des hommes de cette classe; son talent de la discuter ellemême, et, comme euîc, avec précision, quelquefois awx éloquence; son talent d'amener de nouvelles idées et de varier l'entretien, toujours avec l'aisance et la facilité d'une fée qui, d'un coup de baguette, change à sou gré la scène de ses enchantements; ce talent, dis-je, n'était pas celui d'une femme vulgaire. Ce n'était pas avec les niaiseries de la mode et de la vanité que, tous les jours, durant quatre heures de conversation, sans langueur et sans vide, elle savait se rendre intéressante pour un cercle de bons esprits». »

Le véritable secret de mademoiselle de Lespmasse,

1 . Grimm a insisté à peu près sur les mêmes traits : a Elle possthlaît dans le degré le plus éminent cet art si difficile et si précieux de Taiic valoir re^init des autres, -de l'intéresser et de le mettre en jeu sans aucune apparence do contrainte ni d'effort. Elle savait réunir les genres d'esprit les plus .ifféronts, quelquefois mêu.e les plus opposés, sans qu'elle y jcrûl preiidie la nioiuJie peine ; d'un irot jeté i'.droitcment, elle soutenait la conversation, la raniiuait et la ▼ariait ï s-jd gr>. Il n'était rien qui ne parut à sa pniiée, rien qui ne parût lui plaird c» 'Qu'elle ne sût rendre agréable aux autres, » [Corr--iii>. lUt., 1, IX, p. 80.) — La Harpe dit également: o Personne non plus ne savait ojeux faire les honneurs de sa maison ; elle mettait tout son n ■()u,le à sa phi.;e, et chacun était content de la sienne. Elle avait un grand usage du monde, et Tespèce de politesse la plus aimable, celle qui a le ton de riulérèt. • [Correip. /i«., t. I, p. 386.)

i. Harmuulel, Mémoires, 1804, t. H, p. 293.

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XXXII NOTICIS

le gôPie de mademoiselle de Lespinasse était présent partcat, et Ton eût dit que le charme de quelque puissance invisible ramenait sans. cesse tous les intérêts particuliers vers le centre commun^ »

Comme dans tous les salons de cette époque, les lectures aussi y étaient nombreuses. C'est là que Bernardin de Saint-Pierre lut pour la première fois son Foz/a//^ à /7fede-France, dont mademoiselle de Lespinasse, guidée par sa sensibilité autant que par son goût, prit la défense'. Bien d'autres œuvres y affrontèrent les périls de la publicité : en 1770, c*estle Barneveit de La Harpe'; en 1775, ce sont les Mois du poëte Boucher, pour lequel elle se passionne en apprenant Thistoire touchante de ses amours avec la jeune femme qu'il vient d'épouser. Madame duDeffand, dans une de ses lettres, a tracé ainsi, fidèlement, bien qu'avec une intention trop ironique, une de ces soirées chez mademoiselle de Lespinasse.

« Notre ambassadeur (Caraccioli) soupahierchez moi avec Sa Divinité (madame de Beauvau); il avait passé son

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