XXXVIII NOTICE
était près de madame du Deffand*, deux passions, araentes, assez violentes même pour justifier ce nom de Sapho venu sous la plume de Marmontel, remplirent et dévastèrent les huit dernières années de sa vie : l'une pour le marquis de Mora, l'autre pour le comte deGuiberl. C'est au commencement de Tannée 1767 ou i768 qu'il faut faire remonter l'origine de la première. Fils aîné du comte de Fuentès, l'ambassadeur extraordinaire accrédité en 1764 par le roi d'Espagne Charles III près la cour de France^ N. Pignatelli, marquis de Mora, paraît avoir été doué de toutes les qualités qui pouvaient faire impression sur une personne aussi passionnée que mademoiselle de Lespinasse. Jeune, ardent, spirituel, porté vers ces idées philosophiques qui étaient alors un élément de succès, mais y mêlant assez d'esprit chevaleresque pour ressembler un peu à un descendant du Cid attardé dans le siècle de la poudre, des mouches et des petits vers à Chloris, appartenant à la noble maison sicilienne des Pignatelli qui avait étendu ses rameaux en Italie, en Espagne, et même en France, où l'un de ses membres , le prince Casimir Pignatelli , duc de Bisaccia, comte d'Egmont du chef de son aïeule héri-
1. Corresp. de âîadame du Deffand avec la duchesse de ChoitnU^ JlichelLévy, 1867, 1. 1, p. 31.
i. C'est le 5 septembre 1763, dans le mouvement ministériel et diploma» tique qui suivit la retraite de Dou Ricardo ^Vall, le célèbre ministre de Fer.- Mnand TI ci de Charles III, que DonJoachini rignatelli y Ârragon, comte de •uentès, marquis de Mora y Coscojuela, grand d'Espagne, chevalier de i'ordie de la Toison-d'Or et de Saint-Jacques, genlilbumme de la manc-he de S. M., précédemment ambassadeur à Turin et à Londres, avait été uununé anibassa* 'leur exlraordiiidire près la cour de France, eu remplacement du marquis di Grimaldi, appelé au ministère des affaires étrangères. Toutefois, il ne reaif ses lettres de eréauce que le 25 février 1764. Né vers 1724, il mourut Madrid le 13 mai 1776, âgé de cinquante-deux ans. II avait été nommé clieralier de l'ordre du Saint-Esprit le l*' janvier 1768 et reçu le 2 février. (Vu» a Gazette de France du 21 juin 1776, u" 50, de 17 64, n" 17, et le Bulleun de la Soc. de l'Histoire de France, aunée 1863.) — Quant à ce titre de roiulc de Fuentès, peut-être est-il entré dans la famille des Pignatelli, par 1^ (iianage d'Antoine l'ignatelli, huitième duc de Mouleleone, vice-roi de Nrpki^ avec 1» nièce d'un Mencadc, comte de Fuentès (1721).
tîère de celte illustre famille des Pays-Bas, avait épous'» en 1756 la fille du mar(^chal duc do Richelieu, si c^'lèbre depuis dans la société de son temps sous le tilre de comtesse d'Egmont, le marquis de Mora avait eu toiit d'abord les plus grands succès sur ce brillant théâtre do Paris et de Vci'sailles. Gendre du comte d'Aranda, le tout-puissant ministre de Charles III, qui venait de se rendre populaire dans le parti philosophique par I'cxt pulsion des jésuites (mars <767), le jeune Espagnol fut en quelque sorte accueilli comme une conquête de la libre pensée sur la superstition, et comme l'espoir de la philosophie sur la terre d'Espagne, celle forteresse où se retranchait encore « Tinfàme. » Aussi le voyonsnous, en 1768, patroné par d'Alembert auprès de Voltaire dans un de ces voyages, ou plutôt de ees pèlerinages de Ferney, qui étaient alors fort h la mode parmi la noblesse, et qu'il fit avec un de ses compatriotes, comme lui fort grand seigneur, le duc de Villa-llermosa. Dans la correspondance échangée à ce sujet entre les deux philosophes, l'on croirait entendre le Tn Marcellus eris de Virgile, redit à propos de ce jeune hispagnol, dont la courte destinée prête encore au rapprochement. Voici la lettre de présentation adressée à Voltaire par d'Alembert :
• Il y a ici un jeune Espagnol de grande naissance cl de plus grand mérite, fils de Tambassadeur d'Espagne à la cour de France, et gendre du comte d'Aranda, qui a chas.sé les jésuites d'Espagne. Vous voyez déjà que ce jeune seigneur est bien apparenté; mais c'est là son moindre mérite; j'ai vu peu d'étrangers do son âge qui aient l'esprit plus juste, pins net, plus cultivé, et plus éclairé. Soy».'Z sûr que, tout jeune, tout grand seigneur, et tout Espagnol qu'il est, je n'exagère nullement- Il est près de retourner en Espagne et il est tout simple que, pendant comme il fait, il dijïire do vous voir et de causer avoe vous. Il se propose do demeurer à Genève quelques jours, et d'aller de
XL NOTICB
]à converser avec vous aux heures qui vous gêneraient le moins... Il est destiné à occuper un jour de grandes places. et il y peut faire un grand bien * . » /
Dans une autre lettre il lui peint le marquis de Mora comme « un cœur suivant le sien, juste, sensible, éclairé, cultivé, sans pédanterie et sans sécheresse ! » A quoi Voltaire répondait :
(( Que l'Être des êtres répande ses éternelles bénédictions sur son favori d'Aranda, sur son très-cher Mora, et sur son bien-aimé Villa-Hermosa *. »
Le même jour, il écrivait au marquis de Villevieille à propos de la visite « des deux philosophes espagnols » :
« Le marquis de Mora, fils du comte de Fuentès, ambassadeur d'Espagne à Paris, gendre de ce célèbre comte d'Aranda qui a chassé les jésuites d'Espagne, et qui chassera bien d'autres vermines, est venu passer trois jours avec moi : il s'en retourne en Espagne , et ira peut-être auparavant à Montpellier. C'est un jeune homme d'un mérite rare, vous le verrez probablement à son passage, et vous serez étonné. »
Et au comte d'Argental :
« J'ai eu pendant trois jours M. le marquis de Mora que vous, connaissez. Je vous prie de faire une brigue pour qu'on l'associe quelque jour au ministère d'Espagne. Je vous réponds qu'il aidera puissamment le comte d'Aranda, son beau -père, à faire un nouveau siècle*. »
De part et d'autre la satisfaction fut égale, et si Voltaire fut enchanté du disciple, celui-ci ne le fut pas moins du maître. « Le marquis de Mora, écrivait un peu
i. Lettre du 5 avril 1769.