XXI VI NOTICE
jouent les premiers rôles. Un de leurs plus zélés admirateurs est un vieux courtisan qui a Toreille fort dure^ devant qui on lit le plan d'une tragédie nouvelle, et qui, voyant tout le monde s'extasier, crie encore plus fort que les autres : La voilà, la bonne comcdle^.
Nous connaissons les amis qui occupaient Tesprit de mademoiselle de Lespinasse: passons à ceux qui remplirent son cœur. Si nous en croyons Grimm, toujours un peu médisant, ce serait presque une galerie. Parlant de la dernière passion qui consuma et qui peut-être abrégea sa vie, il ajoute : « C'était, dit-on, la cinquième ou la sixième qu'elle avait eue dans sa vie; et voyezslly i plus de sûreté avec la philosophie et les philosophes
t.inq actes et en vers, en 1780. Grimm noui apprend {Correfp. litt,, t. IX, p. 316) qu'on avait appliqué à mademoiselle de Lespinasse les vers 6ui%&iiti d« la première de ces deux pièces :
CALLlcis.
Voyez beaucoup Églé»
Car il faut que de vous chez elle on ait prtrlé. Si vous voulez souper eu bonue compagnie .■ Et jouir des honucurs atiachés au géuie.
F0RLI8.
Vous savez que de moi le sexe est adnré, Quand l'esprit est chez lui par les prAees paré* C< s traits ne font pas ceux de l'Eglé qu'on roflomme* Elle parle, elle pense, elle hait comme qd homm».
(Acte II. 80. 1.)
I. Grimm, Corre^p. lilt.^ 1830, t. IX, p. 79. Dans un autre paMicge, postérieur de sept années à celui-là, et écrit à l'occasion de la mort de d'Alembert , il a dit encore à ce sujet : t Rn observateur impartial, il faut avouer que cette domination philosophique ne fut jamais universellimcnt reconnue; qu*aai Ncux de beaucoup de gens, il l'avait plutôt usurpée que conquise; qu'aux yeux tiîême du grand nombre, la supériorité de ses titres littéraires contribua beaucoup moins à l'y maintenir que la subtilité de ses intrigues et de sa politique. Cette politique, tout habile qu'elle était, se trouva plus. eurs fois en défaut; on remarqua même qu'elle avait peidu sensiblement à la mort de mademoiselle de Lespinassr, dont la ûuesse et le tact servaient merveilleusement la grande ou la petite ambition de son ami. . . La société de M. d'Alembert fut plusieun années une des sociétés les plus brillantes qu'il tût possible de réunir; elle fut infiniment plus mêlée, et, par là même, inûniment moins agréable après It perte de ton amie » (t. XII, p. 1 8^.
SUR MADEMOISELLE DE LESPINASSB. ZXXVU
aa'avec la grâce et ses directeurs *. » Il est vrai qi^e mademoiselle de Lespinasse ne se piquait nullement de philosophie à cet égard, ou, si Ton préfère, qu'elle s'en piquait trop. C'est elle-même qui a écrit : a Tout entière au bonheur d'aimer et d'être aimée,... j'ai tant joui, j'ai si bien senti le prix de la vie, que, s'il fallait rrcommencer, je voudrais que ce fût aux mêmes conditions. Aimer et souffrir, le ciel, l'enfer, voilà à quoi je me dévouerais, voilh ce que je voudrais sentir, voilà le climat que je voudrais habiter, et non cet état tempéré dans lequel vivent tous les sots et tous les automaies donl nous sommes environnés... J'aime pour vivre, je vis pour aimer 2.
Après cette espèce de confession, faut-il citer, sur ce besoin de l'âme, et peut-être des sens de mademoiscUi; de Lespinasse, Marmontel, qui la représente comme un c étonnant composé de bienséance, de raison, de sagesse, avec la tête la plus vive, l'âme la plus ardente, l'imagination la plus inflammable qui ait existé depuis Sapho. » — « Ce feu, ajoute-t-il, qui circulait dans ses veines et dans ses nerfs, et qui donnait à son esprit tant d'activité, de brillant et de charme, l'a consumée avant le temps •. » Mais le témoignage le plus précieux à recueillir sur ce point est celui de d'Alembert et de M. de Guibert. « Pourquoi a-t-il fallu que l'amour, lui disait le premier, que l'amour, fait pour adoucir aux autres les maux delà vie, fût le tourment et le désespoir de la vôtre *? » — « Elle entendait si bien le langage des passions*, » a dit le second.
Sans parler de ce jeune Irlandais, sir Taaff, qui s'éprit très-vivement de mademoiselle de Lespinasse, lorsqu'elle
t. Grimm, Corresp, /i«., t. IX, p. 8î. î. Voir p. 191.