XLVI NOTICE
tous les matins pour le service de mademoiselle de Lespinasse, et ce n'était pas encore tout ce qu'elle osait en exiger. Réduit à être le confident de la belle passion qu'elle avait prise pour un jeune Espagnol, M. de Mora, il était chargé de tous les arrangements qui pouvaient favoriser cette intrigue, et, lorsque cet heureux rival eut quitté la France , c'était lui qu'on obligeait d'aller attendre au bureau de la grand'poste l'arrivée du courrier, pour assurer à la demoiselle le plaisir de recevoir ses lettres un quart d'heure plus tôt*. »
Disons à l'honneur de d'Alcmbert que, tant que vécut mademoiselle de Lespinasse, il ignora sa passion pour M. xMora, et qu'il ne la découvrit qu'après sa mort. Il en trouva alors la preuve dans les papiers que, par un touchant mais cruel témoignage de confiance, elle avait en mourant remis à sa garde*. Égoïste comme Test toujours la passion, celle de mademoiselle de Lespinasse pour M . de Mora fut du moins compensée pour d'Alemberl par des retours d'attentions et de grâces où l'amitié cherchait à faire oublier les torts de l'amour. Et plus tard, quand tout lui fut connu, l'ami trompé put dire encore : « Oui, elle était changée, mais je ne l'étais pas; elle ne vivait plus pour moi, moi je vivais toujours pour elle. Ah ! que n'ai-je à souffrir encore des moments d'amertume qu'elle savait si bien adoucir et faire oublier *. »
Si mademoiselle de Lespinasse faisait souffrir d'Alem* bert, combien ne souffrait-olle pas elle-môrac 1 L'heure de la séparation en effet allait sonner pour elle. M. de Mora, miné par une maladie de poitrine qu'il tenait de sa mère *, et qu'une vie de plaisir avait peut-être aggravée, dut quitter Paris au mois d'août 1772, quelque temps avant