XLIV NOTICE
tour I 0 toi qui fus cet objet, Gonsalve f — c'est ainsi qu'il désigne M. de Mora — heureux Gonsalve 1 tu devais te croire sous le climat brûlant de l'équateur, aimé d'une des filles du soleil. La mort t'enleva au milieu de ta carrière ; mais, en quelques années, tu épuisas tout le bonheur que le ciel peut accorder aux hommes sur la terre: *tu fus aimé d'Éliza^ »
Vu à distance et dans le calme de l'histeire, cela ressemble à du délire : mais n'oublions pas que nous sommes à l'époque où Ton s'arrache la Nouvelle Héloïse, où on la prend pour modèle, à l'époque où une autre Manon, celle du Paysan perverti de Rétif de la Bretonne, trouve des admirateurs ; où l'on se fait presque honneur d'être dominé par la passion, de- s'abandonner à sa « sensibilité. » Et qu'on ne croie pas que M. de Guibert, de nature déclamatoire, substituait, dans le passage que nous venons de citer, l'imagination à la vérité. Non, ce n'était qu'un écho affaibli du chant à la Sapho qu'il avait un jour entendu. C'est à lui en effet que mademoiselle de Lespinasse a écrit :
« Ah ! si vous saviez, si vous saviez comme j'ai fait jouir une âme forte et passionnée du plaisir d'être aimée. ^ Il comparait ce qui l'avait aimé, ce qui l'aimait encore; et il me disait sans cesse : « Oh 1 elles ne sont pas dignes d'être vos écolières ; votre âme a été chauffée par le soleil de Lima, et mes compatriotes semblent être nées sous les glaces de la Laponie. » Et c'était de Madrid qu'il me mandait cela 1 * »
Que pouvait le paisible d'Alembert près d'une personne dont la passion était montée à ce ton ? Jouer un assez triste personnage. Fort triste assurément, et qui eût été pis encore s'il n'avait pas eu sur les yeux le plus épais
i. Élotje (VÉliza, voir p. 359.
i, Leiire 96; p. 185.
des bandeaux. Il faut convenir, si Marmonlol et Grimin n*onl rien • exagéré, que la conduite de mademoiselle de Lespinasse fut plus que cruelle à son égard. Agnès, dans VÉcole des femmes, ne Test pas davantage pour Arnolphe, Angélique, pour Georges Dandin, qu'elle ne le fut pour ce secrétaire perpétuel de l'Acadéuiie française, pour cet homme réputé l'un des plus grands esprits de son temps. aD'Alembert, dit Marmontel, était auprès d'elle comme un simple et docile enfant ^ » Bleu sim])lo en effet, et vraiment trop docile I On en jugera par co récit du même témoin :
«Mademoiselle de Lespinasse n'était plus la mOme avec d'Alcmbcrt, et non-seulement il en essuyait des froidours, mais souvent des humeurs chagrines pleines d'aigreur et d'amertume. Il dévorait ses peines et n'en gémissait qu'avec moi. Le malheureux! tels étaient pour elle son dcvouemcut et son obéissance, qu'en l'absence de M. de Mora, celait loi qui dès le matin allait quérir ses lettres à la poslj, et les lui apportait à son réveil *. »
Grimm, qui au moment de la mort de mademoiselle de Lespinasse garde le silence sur ce point, ne se croit plus obligé à. la môme réserve sept ans plus tard, et fait à peu près le même récit, mais en termes plus sévères encore :
«Rien ne peut se comparer à l'ascendant prodigieux que mademoiselle de Lespinasse avait acquis sur louîrâ *Bes pensées et sur toutes ses actions. Pour s'être révolte quelquefois contre une tyrannie si dure, il n'en supportait pas moins le joug avec un dévouement à toulc éj)rcuve. Il n'y a point de malheureux savoyard à Paris, qui r<iss« autant de courses, autant de commissions faliiraulcs, qu»^ le premier géomètre de l'Europe, le chef de la société encyclopédique, le dictateur de nos académies... u'eu faisait