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pour M. de Guibert, et dont il nous reste à parler. Telle est la vanité de toutes ces passions où Tamour croit s'éterniser, dont il prétend faire l'unique objet de la vie, Tunique besoin de l'âme, qu'il est à peu près certain que M. de Mora pouvait se faire le même reproche d'inconstance à Tégard de mademoiselle de Lespinasse que celle-ci devait s'adresser à elle-même. Ce culte de l'amour avait abouti à une double infidélité, à une double apostasie, et c'était peut-être assez naturel. Voici ce que madame Suard nous a appris sur cette mutuelle faiblesse de M. de Mora et de mademoiselle de Lespinasse : « Il était en route pour la voit, et mourut à Bordeaux d'un crachement de sang, au moment où elle l'attendait. Il fut trois ans absent S et, d'après ce que j'ai appris, ils avaient à se faire une confidence réciproque '• »
Vers le milieu de l'année 1772, la cour et la ville, les t>alons littéraires et les salons aristocratiques furent mis en grand émoi par l'apparition d'un livre qui, sous un litre exclusivement militaire, ne visait à rien moins qu'à réformer l'État. Publié sans nom d'auteur, par son sujot on l'eut attribué à un soldat, émule de Folard ou du maréchal de Saxe, par le fond un encyclopédiste ne l'eut pas dét^avoué. En réalité il était l'œuvre d'un jeune gentillionniic qui poursuivait l'une et l'autre gloire, d'un soldat philosophe. Ce livre était l'i^'^sû/sz/r/û tactique, et il avait pour auteur le comte de Guibert, alors colonel de la Icgiuu corse. Dédié un peu emphatiquement a ma patrie, il L'iuil tout entier dans un discours préliminaire où, tra-
1. C'est une erreur: un peu moins de deux ans, du 7 aoûl 1772 ta 17 mai 1774.
S. Essais de mémoires sur M. Suard; Paris, 1820, p. 143.
çairt le plan « d'une France politique et militaire» » M. de Guibert critiquait les institutions de son pays, et, suivant l'expression de madame deSlaël, « prédisait d'une façon remarquable la Révolution^» qui devait éclalor vingt ans plus tard. C'était Tinvasion de ce qu'on appi-lail alors la philosophie dans l'art de la guerre, qui jusqn^î là n'en avait pas paru susceptible. L'on comprend la j<;i«.' qu'en durent éprouver les philosophes. D'un autre cOté, comme le livre émanait d'un écrivain que la noblesse pouvait réclamer pour un des siens, son succès était un peu considéré par elle comme une revanche prise sur la roture lettrée et académique. « On fut ('tonni';, dit Lo Harpe, de voir un jeune colonel écrire sui* le gouvornoment avec une hardiesse qu'on n'avait encore remarquée que dans quelques écrivains philosophes ^.. La cour et le grand monde se flattaient d'opposer un colonel, et ce qu'ils nommaient un des leurs, h toute la liiloratiu'e®. )> « A toute la littérature » était bien le mot, car M. de Guibert aspirait en môme temps à la gloire du théâtre et aux palmes du discours académique : il lisait dans les salons une tragédie du Connétable de Bourbon qui y était fort applaudie, et allait bientôt concourir pour un éloge du maréchal de Catinat. « Ce M. de Guibert, disait Voltaire, veut aller à la gloire par tous les
i. Éloge de M. de Guibert, œyiyrci de madame de Stacl, 1S21 ,t. YUI,p. 2Td. ^' Aujourd'hui le livre de M. de Guibert a perdu presque tout son iiil>'i et à co point de irue; mais il en conserve encore un trèa-gran.l pir la maniiro dont y eil développée celle opinion, que la cause de la chuli* «les ompiii-s doit êtr.' en grande partie chercbtîc o daus la perte de la discipline d.s ainii^i>?, d:)i:< 1m variations d'armes et de lactique, dans les vicissitn.ics dt^ l'art lui.iluiro, dani sei pas vers la pcrfoclioa ou la décadence. ■
ï. La Harpe, Corr(sp. Htt.y t. VI, p. 59.
3. Ibid.i t. 1, p. 319. — Le 26 février 1773, madame du DelFan^l émisait i H. Walpolo, en lui envoyant V Essai • • Si ce livre que je vous cnvoe ne vou plait pas, prenez- vous-en à lui (M. Buike); il me i'a tant vanîo, q ir j«î œ tufs ima^née qu'il vous ferait plaisir. On a quelques diiTicnKé^ à l'av.tir ; m en a fait une seconde édition, à laquelle on a mis des cartons, celle-ci n'eu a point; c'est le discours préliminairp qui charme tout le monde, i (Corr^su. ie madame du D-ff-ind. H 65. t. rv- o iM .\
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chemins. » C'était le héros littéraire du moment. « Les femmes surtout, dit La Harpe, le prirent sous leur protection.». J'ai entendu dire à une grande dame, qui ne manquait pourtant pas d'esprit : C'est Corneille, Racine et Voltaire fondus et perfectionnés. Et dans un grand cercle on agita pendant toute une soirée celte question: lequel était plus à désirer d'être la mère, la sœur ou la maîtresse de M. de Guibert ^ »
Né en 1743,1e comte de Guibert* était fils d'un lieutenant général des armées du roi, gentilhomme originaire do Montauban, et d'assez petite noblesse, mais doué de courage et de talent militaire, qui avait longtemps servi dans le régiment d'Auvergne, l'un des plus braves de l'armée française, et s'était distingué à Dettingen, à Raucoux, et en dernier lieu dans la guerre de sept ans où il avait servi de major général au maréchal de Broglie. Lui-même, après d'assez bonnes études à Paris, mais plutôt ébauchées que finies, avait, en 1756, âgé de treize ans seulement, commencé l'apprentissage des armes dans ce même régiment d'Auvergne, que son pore avait commandé, et où servait encore ce chevalier d'Assas qu'une mort héroïque allait bientôt illustrer. Il avait pris part aux trois dernières campagnes de la guerre de sept ans dans l'état-major de l'armée du ma-
1 . La Harpe, Corresp. litt.f t. VI, p. 6. — Grimm a dit : « Partout il i'es't vu comblé d'éloges. Une j<îune duchesse de dix-huit ans, ne sachant comment expi imcr l'estime qu'elle avait conçue pour lui, dit avec naïveté : « Mon Dieu! que l'on serait heureuse d*ètre la mère d'un tel homme 1 ■ ^Corresp. de Grimm, t. VIII, p. 199.)
2. Voici l'acte baptistaire de M. de Guibert, td qu'il a été relevé par H. Forestié dans sa Notice biographique, Monlauban, 1855, in-8' : Jacques- Antoine-H ppolylc, fils légitime et naturel de messire Benoît de Guibert, capitaine au régiment d'Auvergne, et dd dame Suzanne Rivail, mariés, de notre paroisse, né le cnzicme novembre 1743, fut baptisé le lendemain. (Reg. de l'église Saint Jacques.) — Reçu àTAcadémie française le 13 février 1786, en remplacement de Thomas, maréchal de camp le 9 mars 1788, il mourut le 4 mai 1790. Un oncle de son père, le chevalier de Peyrillcs, brigadier, lieutenant-colonel de Roynl-Vaissean, était, au dire de Guibert, • uu homme du plui grand mérite, ■ et mourut au siège de Lintz en I74S
récbal de Broglic. Remarqué par son courage h Filinghausen (HOl), où il avait eu un cheval lue sous lui, il avait fait preuve, sinon de beaucoup de discipline, du moins d'une véritable intelligence militaire en modifiant, d'après les circonstances, un ordre qu'il avait été chargé de porter. Les loisirs forcés que lui avait faits la paix de n63, n'avaient pas été perdus pour lui : retiré, avec son père, dans leur modeste domaine de Fonlncuvc , sur la route de Caussade h Montauban, il y avait complété son éducation, et médité sur l'organisation militaire prussienne qu'il avait pu apprécier dans la dernière guerre, et que son père avait étudiée de plus près encore dans une captivité de dix-sept mois, conséquence de la défaite de Rosbach. Cette retraite studieuse avait été, d'ailleurs, assez vite abrégée par la faveur du duc de Ghoiscul qui avait appelé le père à Paris pour y élaborer la réforme dos ordonnances relatives aux manœuvres des troupes. \a\ mrnie faveur ministérielle s'était étendue au fils, auxiliaire de son pèpe dans cet important travail. Désigné pour prendre part, en 1768, à la guerre de Corse, sous les ordres du maréchal de Vaux, le jeune comte de Guibcrt se distingua tout particulièrement h la journée de Pontenuovo, qui décida la soumission de l'île enti^re, et gagna sur le champ de bataille tout à la fois le grade de colonel et la croix de Saint- Louis. Il avait alors vingt-cinq ans. Dans les années qui suivirent son retour h Paris, le jeune officier, dont la disgrâce de Choiseul vint sans doute ralentir l'avancement, se tourna vers les lettres, et son début fut cet Essai sur la tactique, qui en un jour le rendit presque célèbre.
Tel, entouré du double éclat de la gloin^ des armes et de la renommée littéraire, M. de Guibert se présentait à mademoiselle de Lespiuasse, au moment même où le départ du marquis de Mora laissait un si grand vide dans son cœur. « Les feu^ à^ V\iv\\cN\^
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ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire, » a dit Vauvenargues. Cette aurore plus douce que l'aurore semblait se lever sur M. de Guibert. Mademoiselle de Lespinasse en fut éblouie et charmée. Leur première rencontre se fit sans doute dans ce salon de la :^ue de Belle-Chasse, dont M. de Guibert devait désirer les applaudissements comme une consécration de sa jeune renommée. Mais ce fut chez le peintre littérateur Walelet, dans sa charmante maison de campagne de Moulin- Joli, sous les frais ombrages que baignaient les flots paisibles de la Seine, et qu'encadraient de leurs lignes gracieuses les collines de Montmorency et d'Argeateuil, ce fut là, par une journée de ce mois d'août où l'été concentre toutes ses ardeurs, qu'eut lieu l'entrevue fatale, celle qui devait décider du sort de mademoiselle de Lespinasse. Y eut-il une scène à la Glarens où une autre Julie fit à ce nouveau Saint Preux les premiers aveux ? On peut le croire en lisant ce passage d'une lettre qu'elle écrivait à M. de Guibert, au mois de juin 1773 : « C'est un malheur dans ma vie que cette^ journée que j'ai passée, il y a un an, au Moulin-Joli: j'étais bien éloignée d'avoir besoin de former une nouvelle liaison; ma vie et mon âme étaient tellement remplies que j'étais bien loin aussi de désirer un nouvel intérêt; et vous, vous n'aviez que faire de cette preuve de plus de tout ce que vous inspirez à une personne honnête et sensible^ » C'est à cette rencontre et à ses conséquences qu'il faut vraisemblablement rapporter l'allusion douloureuse qu'elle fait ailleurs h une passion par laquelle elle se sentait fiitalemont entraînée : « Non, TOUS ne me devez rien : je déteste, j'abhorre la fatalité qui m'a forcée de vous écrire ce pre^iicr billet^ » Au
/. Voir p. 18.
i. /n/ra, p. iS.
mois de septembre suivant, tout retour on arrière était devenu impossible : mademoiselle do Lespinasse était liée h M. de Guibert par Je lien indissoluble do l'amour le plus violent et du remords le plus cruel. « Ah 1 mon Dieu, écrivait-elle en mai 1773, par quel charme ou jxir qut^llc fatalité, ôtes-vous venu me distraire? Que ne suis-jo morte dans le mois de septembre, je serais morte alors sans regret, et sans avoir de reproche à me faire ^ ù Toile sera désormais la triste destinée de madomoisello de Lespinasse : partagée entre ce nouvel amour qu'ollo ne peut vaincre, qui la domine chaque jour (lavantago, et le souvenir toujours présent et toujours cher de M. de Mora; déchirée par des remords qu'elle ne peut écarter; entraînée par un penchant qu'elle ne peut surmonter, elle usera ce qui lui reste de vie dans celte lutte tragique, et aspirera à la mort comme h une délivrance. Toutofois Ton peut croire, et Sainte-Beuve a pensé, que l'abandon complet de son âme et de sa personne à M. de Guibert devait être reculé jusqu'au 10 février 1774. Celte date serait bien réellement la date fatale et inéluctable. « Minuit sonne, mon ami, je viens d'être frappée d'un souvenir qui glace mon sang. C'est le 10 février de Tannée dernière (1774), que je fus en:.vréc d'un poison dont l'effet dure encore. Bans cet instant mémo il altère ia circulation de mon sang : il le porte h mon cœur avec plus de violence; il y ramène des regrets déchirants. Hélasl par quelle fatalité faut-il que le :>ienliment du plaisir le plus vif et le plus doux soit lié au niallieui' ie plus
accablant! Quel affreux malheur! \li! mon Du.hi! Il y
a un an qu'à pareille heure M. de Mora fut fi'appé du coup mortel; et moi, dans le môme instant, à deux cents lieues de lui, j'étais plus cruelle, etplus coup:ihlt; ({uelcs ignorants barbares qui l'ont tué. Je meurs deiegrel»;
i. infra^ p. t.
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mes yeux et mon cœur sont pleins de larmes '. » Si cette date est exacte, le retour de M. de Guibert d'un voyage en Prusse et en Autriche (15 mai-30 octobre 1773), voyage entrepris en apparence pour étudier Torganisalion militaire de ces deux pays, mais secrètement peutêtre pour échapper à des persécutions que V Essai sur la tactique lui faisait craindre', ce retour, disons-nous, avec ses joies el ses intimités plus grandes, aurait amené un dénouement jusque là retardé; et ressemblerait dans ces amours à l'épisode de Torage et de la grotte dans ceux de Didon et d'Enée. A ce moment M. de Mora vivait encore; mais il était absent depuis prôs de dix-huit mois, et l'on peut croire, à Thonneur de mademoiselle de Lespinasse, qu'avant de céder définitivement à sj passion elle avait lutté contre elle. La nouvelle, soudaine inattendue, de la mort de M, de Mora lui porta un coup d'autant plus terrible que cette mort aggravait sa faute à ses propres yeux. 11 n'est pas doi^teux qu'elle n'ait à ce moment songé au suicide. Seul M. de Guibert eut le pouvoir de la rattacher à' une vie que par lui cependant elle avait appris à haïr. M. de Mora avait succombé à Bordeaux le 27 mai, et c'est le 1" juin, le jour même où la nouvelle lui en parvient à Paris, qu'elle conçoit la pensée, et tente de le suivre dans la mort. « J'aurois été trop heureuse que le terme de ma vie fût venu le mercredi premier juin... Oui, je frémis, en pensant que je ne puis m*en prendre qu'à vous de tout ce que j'ai souffert depuis ce jour funeste '. » Ce reproche de l'avoir arrachée ce jour-là à la