‹ Lettres de Mlle de LespinasseChapitre 36 sur 128 · LXIV NOTICE · texte numérisé non relu

LXIV NOTICE

n*aviez plus la foi'ce ni de me parler, ni de m'entendre; il a fallu, comme Phèdre, me priver de mes larmes, qui auraient troublé vos derniers moments; et j'ai perdu sans retour Tinstant de ma vie qui m'eut été le plus précieux, celui de vous dire encore combien vous m'étiez chère, combien je partageais vos maux... Vous êtes descendue dans le tombeau, persuadée que mes regrets ne vous y suivraient pas. » Bien que fait par quelqu'un qui lui était moins attaché, le récit de La Harpe est peut-être plus touchant : << Dans les derniers temps de sa vie, elle ne voyait plus que ses amis intimes; ils étaient tous dans sa chambre la nuit de sa mort, et tous pleuraient. Elle passa les trois derniers jours dans un affaissement qui lui permettait à peine quelques paroles. On la fil revenir un peu avec des cordiaux, on la souleva : Est-ce que je vis encore ? dit-elle : ce furent ses derniers mots^,» Par une heureuse fortune, au moment où nous corrigions les épreuves de cette notice, il nous a été donné de tenir entre nos mains et de lire la lettre suprême que mademoiselle de Lespinasse adressa à d'Alembert. Cette lettre, datée de jeudi, 6 heures du matin, a dû être écrite le jeudi 16 mai, ou même le jeudi 23, jour de sa mort : et dans l'un comme l'autre cas, elle contient certaineuient les derniers mots que sa main, encore ferme quoique mourante, ait tracés. Si nous ne sommes pas autorisé à transcrire cette lettre en entier, du moins nous est-il permis d'en reproduire ici la suscriplion où s'est exprimée la dernière pensée de mademoiselle de Lespinasse* et aue l'on ne saurait lire sans émotion.

d A J\L d'Alembert, € Je veux être enterrée avec la bague que fai au doigt,

1, La Harpe, Corresp. liU.^ t. 1, p. 388. — Suivant madame du Deffsad^ «tfp mourut Je m, à deux heure» après miauil. \oit p. %'èl.

faites remet ire tous ces paquets à leur adresse. Adieu, mom «iwi, pour jamais^, »

M. de Guibert, fondant en larmes, avait dit aux amis de mademoiselle de Lespinasse rassemblés près de sa tombe : «Nous voilà tous séparés, et on peut nous appliquer ces paroles de l'Écriture : « Le Seigneur a frappé le berger, et le troupeau s'est dispersé. » Son salon, en effet, malgré la présence de d'Alembert, ne lui survécu! pas. Le lien était rompu qui avait uni tous ces homme? de caractère, d'esprit, de conditions si divers; ils se dispersèrent. D*Alembert, d'ailleurs, quitta bientôt la rue de Belle-Chasse, pour prendre au Louvre le logemenl. auquel il avait droit, comme secrétaire perpétuel de l'Académie française, et où il languit plutôt qu'il nr vécut jusqu'en 1783.

Mais le souvenir de mademoiselle de Lespinasse, de son esprit, de son charme, ne périt pas, et, après cire resté gravé dans le cœur et dans la mémoire de ses derniers contemporains, Marmonlel, Suard, Morcllet, il s'est perpétué auprès de la postérité, comme celui d'une de.i plus exquises expressions de la société polie de cette brillante époque. Elle a oublié, si graves qu'elles aient été, les fautes de l'amante et de l'amie, pour ne voir que les qualités d'esprit, les grâces de la femme, les mérites de l'écrivain. Nous avons essayé de donner une idée de l'une, & nous reste à apprécier l'autre.

Comme écrivain épistolaire, mademoiselle do Lespinasse se distingue profondément de ses émules en ce genre littéraire : elle n'a ni le trait de madame de Sévigné, ni la vivacité mordante de madame du Deffand; mais elle a quelque chose qui lui est propre, c'est Tdaie,

t. Xous devons celle communication à M. Ludovic Lalauiic, dont l'oMiçeance égale l'éru'iition, et auquel nous sommes heuieux de donner ici ub t<!fnoignage public de notre gratitude.

Page 1