Trag(^die en rimes croisées de M. de Guibert
« Eu 1769 ;il n';ivait alors que vingt-cinq ans), il composa, dit madame de Guibert, la tragédie du Connétable de Bourbon. Elle fut représe^qiée deux fois au théâtre de Versailles : eu 177&, à l'occasion des fêtes pour le mariage de Madame Clotildt-, fille de France, et en 1776, lors du mariage [i)àe S. A. R. Mgr le comte d'Artois. L'honorable succès qu'elle obtint la fit applaudir contre toutes les règles d'usage à la cour. » Préface des Œuvres dramatiques do Guibert; Paris, !82î, in-8.
3. Allusion à des couplets alors fort à la mode, plus ou moins improvisés ])ar chacun, et dout le refrain était : Voilà la différence,,. Voici l^ ce?* 9tmbla7ice.
Dimanche, 20 juin 1778.
Mais, mon Dieu! ôtes-vous mort, ou auriez vous déjà oubli»5 que votre souvenir est vif et douloureux dans l'âme de ceux que vous avez quittés ? pas un mot de vous^ depuis le 24 mai! il est bien difficile de croire que ce ne soit pas un peu ▼otre faute. Si cela est^ vous ne méritez ni le regret que mon cœur sent, ni le reproche qu'il vous fait. J'ai su que M. d'Aguesseau * n'avoit pas eu de vos nouvelles. Je m'intéresse à vous d'une manière si vraie et si sensible, que j'aurois été ravie si j'avois pu apprendre que vous lui cuisiez donné la préférence sur moi : il la mérite sans doute à tous égards; mais ce n'est pas la Justice qui riglo le scnliment; crôyez-vous que, si cette vertu me gouvernoit, je dusse être inquiète de votre silence, et avoir besoin des témoignages de votre amitié? IlélasI non, je ne saurois môme m'expliqucr pourquoi je m'occupe de vous dans ce moment-ci. J'ai appris hier une nouvelle qui a abîmé mon flme de douleur; j'ai passé la nuit dans les larmes, et quand ma tôte et toute ma machine ont élé épuisées, quand j'ai pu avoir un mouvement qui ne fût pas une douleur, j'ai pensé à vous, et il me sembloit que, si vous aviez été ici, je vous aurojs mandé ce que je souffroîs, et peut-être que vous n'auriez pas refusé de venir ; dites-moi si je me trompe? quand mon âme souffre, ai-je tort de chercher de la consolation dans la vôtre? Au milieu de tant de mouvemcns, de tant d'intérêts si àifTércns de celui qui touche et atton dril, entendez-vous encore une langue qui est si étrangère à la plupart des gens entraînés par la dissipation, ou eni ▼rés par la vanité? elle n'est guère mieux connue de ceux qui, comme vous, sont occupés du désir de savoir, et de l'amour de la gloire. Vous êtes si persuadé que la sensibilité est le part.ige de la médiocrité, que je meurs de crainte que votre âme ne se ferme tout à fait h ce mouvement bien pljs déchirant qu'il n'est consolant. Il y a quinze jours que je ne vous ai écrit, et je croyois hier que je ne vous écrirois
I. chevalier, puis marquis d'Aguosseau, alors lieiitcuanl-coloacl dii rég* de U Couronne, marécliai de camp en 17S0, Cls de M. d*Ag'ies»S(?au de lu Lux, gouverneur de Beaumun' en ArKonnc. Il apparlcnail à la branche des'l'A;;ueS' ieau-d*lgnancourt, distincte de celle deFresacs,duut était le célèbre chaiicciijr^
que lorsque j*auroîs reçu de vos nouvelles. La souffrance a amolli mon âme et je lui cède. J'ai pris à cinq heures du malin deux grains d'opium ; j'en ai obtenu du calme qui vaut mieux que le sommeil; ma douleur est moins déchirante : je me sens accablée avec moins de ressort. On vient i\ bout de modérer la violence de l'ftme; je puis vous parler, je puis me plaindre : hier je n'avois point d'expression. Je n'aurois pas pu prononcer que je craignois pour la vie de ce que j'aime ; il m'auroit été plus facile de mourir que de proférer des mots qui glacent mon cœur. Vous avez aimé : concevez donc ce que sont de pareilles alarmes ; et jusqu'il mercredi je serai dans une incertitude qui fait horreur, et qui cependant me commande de vivre jusque-là! Oui, il n'est pas possible de mourir quand on est aimé, et cependant il est affreux de vivre ; la mort est le besoin le plus pressant de mon âme, et je me sens garrottée à la vie. Plaignez-moi; pardonnez-moi d'abuser de la bonté que vous m'avez montrée. Est-ce dans vous ou dans moi que je trouve la confiance qui m'entraîne? On dit que vous n'aurez pas trouvé le Roi à Berlin ^ ; aurez-vous été le rejoindre à Stettin, où il devoit être jusqu'au 20? mais je suis inquiète : il me semble qu'on pourroit avoir de vos nouvelles de Berlin. Que vous seriez coupable si vous aviez la moindre négligence •! et vous savez bien que vous m'avez donné voire parole d'honneur de me faire écrire, si vous t'tiez malade. N'allez pas vous servir de ce prétexle, qui contente les amiliés ordinaires, qu'on ne veut pas inquiéter : cela est détestable; je neveux pas élre ménagée; je yeux
i. Guibert écrivait le 4 juin, en revenant d'assister à la parade de la gar^^ nison de Dresde : « Vu, chei le feld-maréchal, un officier saxon qui revenait de Prusse et qui avait été aux revues de Potsdam et de Bcrlia. — Appris par lui qu'elles étoient finies ; que le roi de Prusse étoit parti tout de suite pour Drandcbourg, où il ne devoit rester que deux jours; que de là il se rendroit à Marienwerder, où il devait être le ô ou le 7 ; qu'au moyeu de cela, toute revue ou manœuvre de troupes étoit finie pour le printemps. — Regrets que j'ai eus d'avoir tant retardé mon voyage. ■ {Journaly 1, 134.)
2. U n'était pas du moins coupable d'oubli. A cette même date du 20 juin, à la veille de quitter Berlin, et surmené de courses, de visites, d'entrevues, il écrivait : « U y a aujourd'hui un mois que j'ai quitté Paris ; et que d'objets ont déjà passé devant mes yeux ! Un mois n'est rien pour l'homme qui sommeille : il est encore moins pour celui qui s'amuse ; mais qu'il est long pour celui qui est séparé de tous les objets de sou affection, pour celui qui, jeté dans une terre étrangère, voit tous les jours de nouveaux visages et n'échappe à i'ennui que par l'exercice continuel de sa pensée. » (.'ourwai, I, 236,^
■ouffrir par mes amis, pour mes amis; et Je cfii^ris mille foirpius les maux" qui me viennent par eux, que tout le bonheur qui est sur la terre, et qui ne tienl pas à eux, Bon- Jour; j'ai encore l'opium dans la tôle : il rend ma vue incertaine: peut-être me rend-il encore plus béie que de coutume; mais qu'importe? ce n'est pas mon esprit, ce sont mes maux qui vous ont intt^ressé.
Lundi au soir, 21 juin 1778.
le VOUS ai écrit hier, et je vous écris' ce" soir. Si j'attendois trois jours, c'est-à-dire, jusqu'à mercredi, peut-<5(re ne pépondrois-je jamais à votre lettre du iO S que M. le chevalier d*Aguesseau m'a apportée aujourd'hui. D abord (car il y a encore peut-Otre un avenir pour moi), il faut que je vous dise de m'adresser directement vos lettres; me les faire passer par Tontremise de M. d'Agucs^eau, c'est inclirc un hasard de plus contre moi : le chevalier d'Agucsseau peut aller à la campagne, voyager, etc.; enfin, c'est bien assez d*ôtre à mille lieues, n'y ajoutez rien. Ohl je m'en vais vous paroître folle : je vais vous parler avec la franchise et l'abandon qu'on auroit, si l'on croyoit mourir le lendemain; écoutez-moi donc avec celle indulj^encc et cet intérêt qu'on a pour les mourans. Votre lettre m'a fait du bien : je Taltendois toujours; maisj'avois cessé delà drsircr, parce que mon âme ne pouvoit plus avoir un mouvemenl qui ressemble au plaisir. Eh bien! vous le dirai-je? vous avez fait diversion pendant quelques monieui? à l'cfiroi qui absorbe toute mon existence. Ahl mon Dieu! jo crains pour sa vie, la mienne y est attacljée, et j'ai besoin Je \ous par-
I. Cette letire avait dû être écrite au déliotté, Gu^ljeit étant arr'wé h Berlin la 10 juin, à midi. Après être resté quatre jours à Drcsdo, il sélait dirigé sur Berlin, parTorgau, où la vue des lieux célèiires parla bataille du 3 iiov. 1 THO, d'abord perdue, puis regagnée par le roi de Prusse, lui fuit dire : « Le hasard, à la guerre, sert ainsi quelquefois mieux que la prudouc^- ; mais !i\s occasions heureuses du hasard sont saisies par le talent et perdues par ri;^:i<:raii*-e ; n par Luken^BarIith,Mit(euwalde, où il s'aperçoit à son dam que la poste très->lière et mal servie, est affermée au roi lui-même, • monopol*"'r de »'»u!. » {Journ^J.l, 150-.162.)
lep. Concevez-vous ce qui peut m'animer et ce qui m'entraîne vers vous? cependant je ne §uis pas contente de votre amilié : je trouve qu'il y a de la froideur et d^ la légèreté à ne noe pas dire pourquoi vous ne m'avez pas écrit de Dresde, comme vous me l'aviez promis; et puis, vous me faites sentir d'une manière trop prononcée que le regret de q'avoir pas trouvé à Berlin ce que vous espériez a détruit l'espùce de douceuj* et de plaisir que vous auriez pu éprouver par le témoignage et Texpression de mon amitié; et puis*, vous le dirai-je? je suis blessée de ce que vous me remerciez de Tintérôt que je prends à vous. Penaezvous que ce soit y répondre? vous me trouvez ))ien injuste, bien difficile; non, ce n'est rien de tout cela : je suis bien vraie, bien malade et bien malheureuse, ohî oui, bien malheureuse. Si je ne vous disois pas ce que je sens, ce que je pense, je ne vous parlerois pas. Croyez-vous que, dans le trouble où je suis, on ait le pouvoir de se contraiadre? par exemple, dois-je être touchée de celte manière rlo 5ie dire sur le premier intérêt de ma vie : liépondez-moi ^r tout cela, ce que vous pourrez, ce que vous voudrez ? Oh ! oui, ce que je voudrai, vous me laissez en effet une grande liberté, mais vous voyez à quoi je remploie : ce n'est pas à vous critiquer, mais à vous prouver ce que vous savez encore mieux que moi : C'est qu'on a le ton et l'expression de ce que Ton sent, et si je ne suis pas contente, ce n'est pas votre faute, et je le sais bien. Aussi je ne prétends à rien, sinon à cette espèce de consolation qu'on s'accorde si rarement, de prononcer toute sa pensée. On est toujours retenu par la crainte du lendemain ; je me sens libre comme s'il ne devoit plus y en avoir pour moi; et si, par hasard, je devois vivre encore, je crois pressentir que je me pardonnerois de vous avoir dit la vérité, au risque môme de vous avoir déplu ; n'est-il pas vrai? il faut que notre amitié soit grande, forte et entière; que notre liaison soit tendre, solide et intime, ou il faut qu'elle ne soit rien du tout. Ainsi, je ne puis donc jamais me repentir de vous laisser voir toute mon ame. Si ce n'est pas cela que vous vouliez, s'il y a de la méprise, eh bien l soyons de bonne foi : ne soyons ni honteux ni embarrassés : revenons d'où nous sommes partis, nous croirons avoir rêvé. Nous ajouterons
/. Édit i9lij elpuis encore*
eel article au chapitre de Vexpénenee, et nous nous coticlitîrom coiiuiivî les personnes bien élevées qui saveot qi/il û'csl pas poil do pmier de ses rêves, Nous nous tmroo^ : le silence esl si doux, lorsqu^il peut consoler riimour-propre! Von» ne voulez pas me dire quel rang vous m'accordez: éles-vous retenu par ia crainte de faire trop ou trop pinvl cela peut élre selon la juâfice; mais cela n'csl pas nohle, Cependanl lu jeunesse est si magnîRque, elle aime h donner jusqu'à la prodigalité, el vous voilà avare comme al vous tHitfz vieux ou riche. Mais, en vérilé, vous me deratiudt2 l'impossible : vous voulez que je vous plaigne de ce qifO vous fades volre volonlt'; il vous faul livrer des combati pour vous reudre à votre caraclèt'ti» Eii l mon Dieu I encoîc uapeu de lemps, el je vous répomls qa*il vous gouvernera en de-poîe : l'habilude de vaincre le fartifleraj el il en a si peu besoin ! Vous vous êtes dit (j'en suis tûre, et il va déjà luDglemp^) qu'il u'impnrLoil pus que vous fussiez beureu* * pourvu que vous fussiez grand* Laissez faire : je vou$ répouds que vous serez Irès-conséquent; il Q*y a de vague et de flottant en vous que votre sentiment ; vos pensive», VOS projets. sôntarrt^tLS d'une manière abiJoluG. Je s* ils bien trompée, ou vous seriez propre à faire le bontieur J'iino âme vaine, el le désespoir d'une ime sensiMe. Avonez-lemoi^ ce que je vous dis là ne voUi> d<5plaU point : vous me pardonncres de vous aimer moins lorsque je vous prouverai qu'on vous admire ja davantage. Vraiment voui me fai* tes une singulière question ; a-M7 de meilleures raisons que moi jjyur cette absence? \hl oui, il en a de meilleures : il eo a tyje absolue, et telle que, s'il vient à la vaincre, le sacrifice de ma vie ne pourroit pas m'acquît ter. Toutes les circonstances, lous les événemens, toutes les raisons raora* les cl physiques sont contre moi; mais il est si fort pour moi» qu'il ne me permet pas d'avoir un doute sur son retour- Cependant je frémis de ce que je peux apprendre menTcdi ; il n cnicbé le sang; il a élé saigné deux fois; au moment du départ du courrier, il éloil bien : mais l'ht^-morrliagie a pu rccoramencer; le moyen de se calmer avec cette pensive? luî-niùme en craignoit la suite; quoiqu'il ail pensé â me rassurcrt j*ai vu sa crainte, A présent dites moi si vous ne lavez pas de qui je vous parle, el dites-moi mieux encoic. c'est que vous l'avez su lorsque je vous ai <îcrit pour vous demander le Connétable? Esi-ce de la délicalcss^ ov^ dû V^
finesse qui fait que vous avez paru ignorer un nom que Je voustaisois? Mais je ne vous parle pas de votre voyage : c'est que précisi^nienl je n'ai rien à vous en dire, puisque vous môme, vous n'ôles pas encore décidé. Si je pouvois croire que je vivrai, et que vous n'irez jamais en Russie, je désireroia vivement que vous fussiez retenu à Berlin ; mais comme je crois que vous aurez toujours le besoin de faire des choses difficiles, je voudrois que, puisque vous voilà en train, vous fissiez le tour du monde, pour que cela fût fait; et puis, peut-on se reposer un moment dans l'avenir? A peine serez-vousderetourque vouspartirezpour Montauban *, et après, ce seront d'autres projets : car vous ne souffrez le repos que lorsque vous formez le dessein de faire mille lieues. Oui, en honneur, je pense que c'est un malheur dans ma vie que cette journée que j'ai passée, il y a un an, au Moulin-Joli •. J'étois bien éloignée d'avoir besoin de former une nouvelle liaison; ma vie et mon Ame éloient tellement remplies, que j'étois bien loin aussi de désirer un nouvel intérêt; et vous, vous n'aviez que faire de cette preuve de plus, de tout ce que vous pouvez inspirer à une personne honnête et sensible; mais cela est pitoyable l Estce que nous sommes libres? est-ce que tout ce qui est peut être autrement? vous n'avez donc pas été libre de me dire si vous m'écririez souvent? Pour moi, je n'ai pas la liberté de ne le pas désirer vivement. Après vous avoir bien grondéy