‹ Lettres de Mlle de LespinasseChapitre 53 sur 128 · À Berlin · texte numérisé non relu

À Berlin

1. Gabrlellc-Iîmilic le Tonnelier de Breteuil, marquise Du Chàtelet, la célèbre et Irès-iiifidcie amie de Voltaire, auquel elle dunna Saiut-Lambcrt pour successeur. L'on sait que ce n*est pas positivemcut do regrets qu'elle noarat en 1749.

I. « On aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en point parler. • i]L%. Rochefoucauld, Maxime 138, édit. Gilbert, p. 87). — La Bruyère a dit également : « Un homme Tain trouve son compte à dire du bien ou du ^m1 de soi; un hcmme modeste ne parle point de sol. •

ta LBTTRBS DE MADEMOISELLE DE LEJîPINJLSSB.

j'aitache asscï d1n(érôl à noire liaison, poar étrô pressée ôe savoir ce qu'W y n eu de surprîiîe et de méprise dans ce qui nous a rnfprocht'S l*un de l'aulre, L*on dit qu'il n'y a rîeti de pins fnrt et do mieux fondé que les senJimens dont on ne peul pas se rendre raison. Si cola esl vrai, je dois compter sur votre amitié; mais vous ne voulez pas que j'y rega^^le; pourquoi cela? Tat ce que je ne serûia pas contente? Ne voyez-vous pas que le mouvement le plus naturel, lorsqu'on acquiert un nouveau bien, c'est de Texaminer, c'est de l'observer de tous les cotrs : celte occupation est peut't^tre la joui^sonre îa plus vive que donne la possession ; mais vous, vous ne connoissez pas tous les délai s et tous lc5 plaisirs de la sensibilité. Tout ce qui est ele\é, loul ce qui est noblf», lout ce qui est grand, vuill ce qui est de votre ressort. Les ht?ro8 de Corneille fixent voire atten* lioD : à peine avez-vous jeté les yeux sur les petils pAlresde Gcsâuer, Vous aimei à admirer, et moi je n'ai qu'un besoin, qu'une volonté, c*cst d'aimer^ mais qu'importe? nous n'aurons pas la môme langue; il y a une sorte d'itislinct qui auppîi5e i\ tout; mais rien ne supplée à mille tieuct de distance. J't^toîs îïi Iroubk^e la dernière fois, que je ne v jus ai nas dit que Diderot esl en Hollande j il y est si bien » il y a déjà tant d'amis qu'il n'avoît jamais vas, qu'il est fort possible qu*il ne revienne jumoîs à Paris, el qu'il oublie qu'il éloit eu fliemin pour aller eo Russie. C*e-t un bomnie extraordinaire : il n*esl pas à sa place dans la socicMé; il devoit tftre chef de secte, un philosophe grec, iostrtiiiianl, enseignant la jeunesse. Il me plaîl fort, mais rien de toute sa mani<>re ne vient à mon âme; sa sensibilité esl à fleur de [leau; il ne va pas plus loin que lï'molion»^Je n'aime rien de ce qui est à demi, de ce qui est itidi^cis, de ce qui n'est qu'un peu. Je n'entends pas la langue des gens du monde, ils s'amusent et ils bAillf nt, ils ont de^ auiis et ils û*aiment rien. Tout cela me paroît d^^plorable, Oui, j'aime mieux le tourment qui consume ma vie que le plaisir qui engourdit la leur; mais tivec cette manière J'élre» on n'est point aimable, mais on est aimé, et cela vaut mille foi^ mieux que de plaire.

Que je voudrois savoir ai vous irea en Russie » I Tespôre

1. Gtiiberl n'alla pas eu Ruisle. AprH uit séjour de tr«tfe jours 4 Dorlic {ifi'fSjaJsJf iî reprît U roule de Drfide U(»i4-f4! rendre k Vienne, p«j' \(\ cbamp d*

-îuenoa, et c'est, comme vous dites, parce que Je le désire. n ipe semble que, de nulle part au monde, les lettres ne ▼fconent si lentement que de la Russie. J'ai relu deux fois, ♦rois fois Toire lettre, d'abord parce qu'elle éloit difficile, et puis parce que j'y i5lois difficile. Ah ! si vous saviez combien de fautes d'omission j'y ai trouvées! Mais pourquoi n'en feriez-vous pas? AI. d'Alembert attend votre lettre avec grande impatiance. M. de Grillon * vous a prévenu,. Votre ami, M. d'Aguesseau, me parut, au moins le jour qu'il m'a apporté votre lettre, bien extraordinaire ; il d'air de quelqu'un qui est troublé; ses mouvemens ont quelque chose de convulsif. Il dit qu'il est malade, et je le crois; il a formé le projet d'aller à Spa. Je ne sais, mais je suis bien aise qu'il ne soit pas avec vous. Adieu. Je vous ai accablé de questions, vous ne répondez point. Je ne vous demande pas s'il vous seroit agréable de savoir les nouvelles, parce qu'il seroit au-dessus de mon pouvoir de m'en occuper.

bataille de Lowosi'z, où il note ceci : « MauTaise {lositioudes Autrichiens, étoit trop éloignée du débouché, et permit au roi de Prusse de se foi mer ; il est iaouï combien celte faute, si contraire aux principes, se commet sotivcot à la guerre. Seconde faute qu'ils firent en n'attaquant pas le flanc droit de l'armée prussienne, au moment où la cavalerie de celte armée fut obligi^e de se retirer en désordre à cause du feu de l'artillerie ; le flanc droit était en l'air ; • par Prague et Collin, Il aniva à Vienne le l^juillet et y resta jusqu'au 19.

K II existait alors deux Crillon : Louis- Alexandre-Nolasque Félix des Barbes de Bcrton, marquis de Crillon, né en 1742, et François Félix-Dorothée, comte de Crillon, né en 1748, tous deux fils du duc de Crillon-Mahon, maréchaux de etmp en 1784 et députés aux États généraux en 1789. Il s'agit du second, alors colonel du régiment de Béarn, très-répandu parmi les philosophes et ami du prince Emmanuel de Salm-Salm, ami lui-même de M. de Guibcrt. (V. les -Uém. de Malouetf I, p. 173.) D'Alembert, dans une lettre de présentation qu'il écrivait au roi de Prusse en sa faveur, comme il avait fait précédeuimont pour Guibert, «^exprimait aiusi à son sujet : t A ce titre (d'admirateur de Frédéric) H. le comte de Crillon en joint d'autres qui lui sont personnel- et plus faits encore pour toucher un monarque philosophe, des connoissances i)eu communes à son &ge, l'amour le plus vif pour les sciences, pour les lettres et pour l'étude, on mépris profond de toutes les frivolités qui occup» nt et dégraih-nt si fort la plus grande partie de la noblesse française, une honhèleté de caractère et une «mplicilé de mœurs dont ses pareils ne lui ofTreut guère rexciuple. eufm li candeur et la venu même jointes à un esprit juste, sage et cultivé. » (L'.ltre du 17 septembre 1773. OEuvres; Paris, 1805, XVII, 366.) Le comte de Crilloi a dû plus tard se reprocher un peu ces éloges, mêlés de trop de sévérité, poi '> l*ordre auquel il appartenait. Voltaire parlant à d'Alembeit du comte d' Crillon et du prince de Salm, qui étaient venus le visiter à Fcruey en 17"/ • , « tous deux iustTuits et modestes, tous deux très-aimables, » ajoute : «Tâchci ^e nous ayons une douzaine de comtes de Crillon et de priuf^es de Salm à la «our de France » {Corr.j édit. Beuchot, t. 67, p. 127, 2à7 *t iZ'^.)

Je sais ce qu'on ne sait point <încore dans le public, que ^'est M. d'Aranda * qui est nooimô ambassadeur d'tspigno à \a place de M. de Fuenlès •; que celui-ci a la première place de sa cour. Tout cela ne vous fait rien, et ce qui vous étonnera, c'est que cela me fait beaucoup. Ne faut-il pas Cire folie pour aller s'intéressera ce qui se passe à Madrid? Adieu encore une fois. Mon genre de folie est digne de votre piété. De vos nouvelles souvent, longuement; partagez, si vous pouvez, le plaisir que vous me ferez. Combien y a-t-il de lettres que vous seriez plus pressé d'ouvrir que la mienne? trois, dix?

Jeudi, l«f juillet 1773.

Ohlsi VOUS saviez combien je suis injuste! combien je vous ai accusé! combien je me suis dit que je nedevoisrien attendre ni désirer de votre amitié I et la cause de fout cela, c'est que je ne recevois point de vos nouvelles. Dites-moi donc pourquoi on attend, pourquoi on exige de quelqu'un sur qui on ne compte pas. Mais vraiment, je le crois, ^ous me pardonnez mes inconséquences; mais moi, je ne dois pas ùivc si indulgente; elles me touchent de plus prés que vous. Je ne sais plus ce que je vous dois; je ne sais plus ce que je vous donne ; je sais que votre absence me pèse, et je ne saurois me répondre que votre présence me fît du bien. Mais, mon Dieul quelle situation horrible que celle où le plaisir, où la consolation, où l'amitié, où tout enfin devient poison I Que faire, dites-moi? où retrou vit le calme? Je ne sais où je prends la force de résistera des impressions aussi profondes et aussi diverses? Oh ! combien de fois l'on meurt avant que de mourir I Tout m'afflige el menuit;etronm'ô!e la liberté de me délivrer du fardeau qui m'accable I Au comble du malheur, on veut que je vive; on me déchire égale-

1. Don P«nlro-Pablo Abaraca y Bolea, comte d'Aranda, le célèbre tiiinistre réformatour de Cliarles III, né le IS décembre 1718, mort en 1799. Écarté du ministère en 1773, il avait reçu en échange l'ambassade de Paris, qu'il ne quitta, eu 1792, que pour remplacer le comte de Florida Ulanc.i au ministère.

2. Comte de Fucntès, père du maïquis de Mura el ambassadeur extraordinaire d'n«pnînie eu France.

m^ftrvv:

ment et parle désespoir et par raltendrissement qu'on me cause. Eh I mon Dieu! aimer, être aimé, n'est donc pas un bient je souffre tous les maux, et j'ai encore à me reprocher de troubler le repos, de faire le nialheur de ce que J'aime! Mon ûme est épuisée par la douleur: ma machine est détruite, et cependant je vis, et il faut que je vive ; pourquoi le voulez-vous aussi? que vous importe ma vie? quel prix pouvez-vous y mettre? que suis-je pour vous? Votre âme est si occupée, votre vie si remplie et si agitée 1 comment vous reste-t-il le temps de plaindre mes maux, et comment avez-vous donc assez de sensibilité pour répondre à mon amitié? Oui, vous êtes trop aimable, vous avez le ton de l'intérêt, et il me semble que je ne devois point vous en inspirer. Mes lettres vous sont nécessaires, cela peut-il Otre ▼rai? oui, puisque vous le dites; mais pourquoi avez-vous donc été si longtemps à m'écrirc/ pourquoi nepasm'adresser directement vos lettres? Strasbourg les a retardées de deux ou trois jours. Ce n'est rien pour quelqu'un qui emploie huit mois à satisfaire sa curiosité; mais c'est beaucoup trop pour quelqu'un qui ne connoît plus qu'un genre d*intérét dans la vie. Je suis ravie (et c'est par là que je voulois commencer) que vous ayez été content du roi de Prusse. Ce que vous me dites sur cette vapeur magique qui Tenvironnoit*, est si charmant, si noble, si juste, que je n'ai

1. Nous retrouvons celte phrase dans le récit suiTant que Guibert a fait dus BOn Journalj de sa première eutrevue avec le roi de Prusse : — « Le 17 juin. Présenté à onxe heures du matin au roi, par le géaéral Krokow, dans 1a galerie au bout du palais. Première impression dout ou uc peut se défendre as abordant un roi grand homme. Son air graciâux et affable me remit bien vile. Je restai seul avec lui; le géuéial se retira au fond de la galerie. — Dé\m\. mr mon ouvrage : compliment flatteur; puis sur mou âge, sur mes services, eu mon grade, sur la guerre de Corse, sur lu politique de la France rclalivcment à celle île, sar M. d'Alemberl, sur notre littérature. — La conversaliou daim tr(HS quarts d'heure. Ou sorvoit sou dîner, et il me ramena vers la porte. le hasardai ma demande pour aller eu Silésie : accordée avec toute la grâce pOfBÎbie; — que cependant ma clairvoyance me reiidoit dangereux ; — qu'il MTÛt fort aise de m'y revoir ; — que mon ouvrage lui avoil duuué grand désir d'en connaître l'auteur. — Taille, visage, maintien de ce prince, conformes Atout ce qu'on m'en avoit dit. J'avoue cependant que, dans cette première «onversation, je l'ai mal observé : j'éluis tout à ses paroles et au désir d*y bie^ répondre. Une $orle de vapeur mwjique me sembloit environner sa personne; c'est, je crois, ce qu'on appelle lauréole autour d'un saint et la gloire autour d'm grand homme. Je me rapjielle actuellement ses traits comme ei je l'avois ▼0 en songe. Ce sont tous les dél.iils que je sais de sa vie privée, de sou caractère ; c'est son portrait ressemblant que J'si sous les yeuj, qui me font retro'iver

n r.ETTRUS DE MADEMOISELLE DE LË8PiNAS58, ■

jarnnii pu m*en luire; je IVi lu à tous ceux qni oieritoîciU de Teolendre. Madame Geoffrin* a voulu que je lui en donnasse uîie cupie. Jo l'ai envoyé plus loin, et cela sera bien ?.cnti. Vous n'allez dune pas eu Russie; cela me fait un plaisir sûnsibif. Oui, laissea-moi encore vous dire combien jô irouve aimable votre amiliô* Vous répondez à tout, vous e^iuscz, V0U5 êtes encore près» lorsque vous ^tes à mille lieuesf. Mail d'où vieol donc que celle femme ne vous aime p/is il lu Tolic, tomme vous voudriez l'élrts comme vous mé* riiez ik* lï^tre? A quoi donc peul-elle emplovr^r son Hmeel sa vie? Aliî oui, ellen*û ni goût,nî sensil)ililé,J*ensuis3Ûrc. Elle devroit vous aiuier» ne fût-ce que par vanité; mais dû quoi vûîii-j<? mr. mêler? vousôteâconlent^ou si voosne l'âtes pas, vous aimoz le mal qu'elle vous fait: pourquoi donc vousplaindroir-je? Mais celle autre malheureuse perron «e/ c'est elle qnî m'iotiTesse; !ui avez- vous écrit? son malheur esl-îl toujours aussi profond? Je dois vous dire que l'autre Jour, chez Îû corn (esse de Boufflers^ on paila beaucoup de vous et du Connétable; la jeune de BouCÛerî' me dit qu'elle TOUS croyoil fort amoureux; que cela lui avoit lait regarder avec altenlion madame de***. 11 y avoit Ll un homme, qui assura que vousne l'éliezpt us, que voua Taviez aimée, que cela étoil usé, Gl qu*il croyoil que vous ne seriez jîiumis longl'.mps heureux ou malheureux par la môme femme; que I activité de votre âme ne lui permultoit pas deselixerlong- Icnips au mûmc objet* et de U une disgerlation $i)mtU'ile sur des choses sensibles et sur la passion. La comtesse de HonfQers fini! par dire qu'elle nesavoilpas de qui vouBtStic»

en <|ne j'ai vu cmifubéwcut el aTec trout^tc. ■ (Journal, I, Î15, Voy. eticor« {Hïutfrii de iVAkmbi^H, 6dU. H(15, XVU, p, 3Ô7.)

J lUttilc-Tltérêse BgrJcl, dame Gci>irrin, née eu !<î9î), morlo cii 1777» célèbre par i^oti siiloo, qui succâda à celui de madame âet Tmmn et rfval|«9 dvcc celui de maJanie du Ueffaut. V. son Éto(ii\ par " ' ' ' Uet,

thitma ; kîi A/rmofir* de ^larnijntel^ les Souru niri de >o.

î» iîûriC'CharîuUc-îlîppol^'tede Cumpcl-SaujunUj filk . .^ ii»»

i!OnU« de? S&ujcoti^ el de Alirîe^LouiBi'-iBg^iSliquc de Barbeiin du- UcijjrtiACf née • Ptrli le \ B«*iiietnt)i'é l7iS« caariéir eu 1740 à Edouard, marquis de Daurderf' flauvcrcl, coimu ious le tilrt de comlc de Boufïlcrs- Sa liabon a*ec h prtact deCont, duut ulle tcaail lesalfm au Totiiple, l'avait faU Buruotnnier VlJale,

3. Aniâlie-Cont1aiic6 'udioi des Altcars, bcUe-fille ^c la préci^denle^ née vers 1749^ fdJe de Koïland I»uchol, cimte des Adcars, mort en 1754 4ii.liA2» saduur k CuostitilinopU^ cl d'une pHaccs^c Liihomîrska, nianéâ à Lout»* ^,di»(jari1t m a ri) lis de Bjufners. né le 3 dée, 1 746 ^ cmirrisonnée soui la Terreur, U m faut \]'it U coofoudre tirec Amélie de EourHers, duchesse de LautuD, ul« en 1 7& I , guaiotmée en 1 791 * Avec ion fiUi'éteigtiîten tS58 le nr^ni de Bouîè^ri.

.amoureux, luais que ce n'ùiuit plus de madame de***; et qu'elle Jugeoit, parles billets qu'elle avoit reçus de vous à voire départ, que vous étiez forlemcnt attaché, et que votre éloignement déchiroit votre âme; et puis cette réflexion si naturelle: et cependant pourquoi aller en Russie? Mais peul- 6frc c*est pour se guérir, peut-être est-ce pour étouffer le sentiment de la personne qu'il aime? Enfin, après bien de* conjectures sans intérôl, on vint à me demander si je vous aimois, si je vous connoissois beaucoup: car je n'avois pas dil un mot. Oui, je l'aime beaucoup, et quand on le connott un peu, il n'y a que cette manière de l'aimer. — Eh bien, vous savez donc ses liaisons? quel est l'objet ,de sa passion? — Ehl non, en vérité, je n'en sais rien du tout. Je sais qu'il est à Berlin, qu'il se porte bien, que le roi Ta reçu parfaitement, qu'il verra ses troupes; qu'il ira en Silésie. Voilà ce que je sais: voilà ce qui m'intéresse. Et l'on parla de l'Opéra, de madame la dauphine*, et de mille choses intéressantes. Je vous conte tout cela pour vous dire que je n'aime pas que tout le monde connoisse vos affections, vos dégoûls, vos inconstances. Je ne voudrois entendre parier que de votre mérite, de vos talens et de vos vertus; ai-je tort? Vous vouliez plusieurs lettres à Vienne, et il est possible que vous n'en ayez point, ou que vous en soyez accablé. Je vous ai écrit trois fuis à Berlin depuis le G juin. Sans doute, on vous renverra vos lettres; si elles y alXendoient votre retour, elles seroient de vieille date lorsque vous les recevriez: mais je m'en rapporte au besoin que vous avez de recevoir de ces lettres dont la privation vous tourne la tête. En grâce, nome traitez pas si bien; ne m'écrivez pas la première, parce qu'alors, sans vous en apercevoir, vous ne m'écrivez que pourm'avoir écrit. Ne venez à moi que lorsque vous n'avez plus rien à lui dire: cela est dans l'ordre, l'amitié ne doit arriver qu*après; quelquefois elle est à une grande distance, quelquefois aussi elle est bien près, trop près peul-étre; les malheureux aiment, ils aiment tant ce qui les console I il est b! doux d'aimer ce qui plaît l Je ne sais pourquoi j'ai quelque chose qui m'avertit que je pourrois dire de votre amitié ce que le comte d'Argenson* dit en voyant, pour la première

1 , Marîe-Antoinclle, qi)i avait fait, comme dauphine, son entrée soleunelle fc Paris, le S juin 1773, et avait, pour la première fois, assisté à i*Opéra le 15 juin-

t. Marc-Pierre de Voyer, comte d'Ârgenson, fils du célèbre lieutenant-

fuis, la jolie mademoiselle de. Berville, qui était sa niôcê*: xih! elle est bien jolie! il faut espérer qu'elle nous donnera bien du chagrin. Qu'en peQsea^vo\is ? Mais vous tîtes si fort, si modtîré, et surtout si occupé, que cela vous met il Tabri 'des grands malheurs et des petits chagrins. Voilï comme il faut avoir de Tespril, comme il faut avoir des talens: cela rend supt^rieur à tous les événemens. Quand on est, avec cela, aussi honnête et surtout aussi sensible que vous, on est sans doute affecté douloureusement, on Test assez pour contenter l'amitié ordinaire, mais on est bientôt détourné des mouvemens de TAme, lorsque la tête est vivement et profondément occupée. Oui, je vous le prédis, et j'en suis bien aise: vous n'éprouverez plus de ces malheurs qui bouleversent l'âme; vous êtes assez jeune pour recevoir encore de légères secousses; mais je vous réponds que vous vous remettrez bientôt en mesure; ahl je vous en réponds: vous ferez une grande fortune, vous aurez une grande célébrité. Je vais vous faire horreur, Je vais vous montrer une âme bien petite, bien commune; mais je ne saurois qu'y faire. Toutes les fois que je viens à vous regarder dans l'avenir, je me sens glacée; et ce n'est point parce que ce qui est grand attire Tadmiratiou et m'écrase ; mais c'est que ce qui est grand mérite bien rarement d'être aimé. Convenez que je suis presque aussi bôtequeje suis folle: je suis bien pis que cela. J'ai ce certain genre, le seul mauvais, à ce que dit Voltaire *; je l'ose nommer, je vous en ai si bien pénétré que je n'ai pas besoin de vous dire que c'est le genre ennuyeux. La rfi/férence de nos affections, la voici: c'est que vous êtes au bout du monde, c'est que vous êtes assez calme pour jouir de tout; et moi je suis à Paris; je souffre et je ne jouis de rien, voilà tout, comme dit Marivaux. J'ai reçu beaucoup de

général de police et frère cadet du marquis d'Ârgengon, l'auteur des Mémoires^ né en 1696, condisciple de Voltaire, ministre de la guerre de 1742 à 17 57 ; il mourut eu 17 £4.

1 . En réalité, sa petite-uiècc, Éléonore-Louise Le Gendre de Berville, fille du marquis de Berville et d'Adélaïde Le Gendre de Maigremout, fille elle-même de CalheriDe-Marguerite-Magdcleine de Voyer d'Argenson, sœur du comte d'Aigeuson, mariée en 1715 à Thomas Le Gendre, seigneur de Gaillefonlaiue. Elle épousa, en 1761, le marquis du Uallay.

2. t Encore une fois, tous les geures sont bons, hors le goure ennuyeux. » Voltaire, préface de VEiifant prodigue, comédie en vers de dh syllabes, représentée en 1736 et publiée en 1733. Celte maxime côlèbre, qui forme uq rers, a été souvent prise pour tel, et même insérée, par Fran^^^ls de Neufchâteau, dans une de ses poésies.

détails! ils oat calmé mon dt^scspoir; j*ai vu qu'il F)'y avoi. rien à craindre de ce dernier accident; muis concevez s'il est possible d'avoir un moment de repos, en tremblant sans cosse pour la vie de quelqu'un à qui Ton sacrificroit la tienne à tous les inslans. Ah! si vous saviez combien il est aimable, combien il est digne d'Olreaimél Son flme est douce, tendre et forte; je suis assurée que c'est l'homme da monde qui vous plairoit et vous conviendrpit le plus. .

C'est vous qui me donnez mes défauts: vous en avez le privilège exclusif. Je suis, avec tous mes autres auiisHa meilleure et la plus facile de toutes les créatures; ilme semble qu'ils me font toujours grâce, et qu'ils me préviennent sur tout; je passe ma vie à les remercier, à les louer,* et je me plains do vous, mais ce n'est qu'à vous; je vous critique, je vous désapprouve: pourquoi cette din'jrcncc? Mois croyez -vous qu'il n'y ait qu'un an quu nous nous connaissons? cela me paroît impossible. La ^ai^o!l que vous me donnez pour le refus du Connétahle n'eèl pas bien bonne: vous savez q-uej'avois un copiste sûr. . . • «

li.:ttre X

Mercredi aa loir, f 4 j ûlUt 1773.

Mon Dieu I que vous êtes aimable, et que vous ni'étonnez, en revenant à moi d'aussi loin, étant aussi occupé, i^^ssi dissipé 1 comment se fait-il que vous pensiez mCîne, à quelqu'un qui ne peut avoir de niérile auprès de vous que celui de vous avoir paru capable d'aimer ol de souffrir? De quel usage vous seront jamais ces tristes facultés? vous n'avez pas besoin d'élre aim», el vous seriez fAebé de me faire souffrir; quel prix pouvez-vous donc metire à une liaison oi; tout l'avantage est de mon coté? Vous me faites des queslions auxquelles je ne suis pas en état de répondre, ll-îlas! il faudroit être câline pour répondre àVindilVéreuee qui interroge: le malheur, la durée des soufi'rances m'ont mise dans une espèce de stupidité qui m'ôtele pouvoir de penser; il n£ mercite tout juste de raison que ce qu'il en faut pour

tBTTEËS D£ aZADHMOISELLS X>E LESPINASSB.

me juger, pour condamner tous mes mouvemens, poii? m*î»filîger de lous mes scnlimens. Mon àrae a la fiùvre con* lintfp avec de^ rcdoublcmens qui me rondiiisenl sonM-*nt jsi&qu'au délire, Ulil s'il C-hMÏ vrai que de revct'S du mal on voit naître quelquarois le bien, je devrois Ccpéror quelque BOulagemcnl. Non* je ne puis plus sulfire aux diverse» ai*!lations qui. déchirent mon «oeur, el je mo reproche Ijj faiblesse qui m'entraîne à tous montirr ce que je souIVrr. U me semble que je ne peux point excifervolieinlLTât: je n'ai aucun (Iroif :i voire sensibilité; el si j'en avois, ce n*es1 pa« do ma douleur quaje voudrois îa nourrir. Non, vous ne nm devez rien, cl je vais vous le prouver: je délesîe, j'abhorre la Talalil*^ qui m'a forcée à vous écrire ce premier biUet, et dans ce moment peul fi Ire, elle m'entraîne avec autant de pui;?&anco. Je ne vouloîs pa& vous parler de moi; je vouîois Eimpîement vous remercier de m*avoir écrit avani que d'/>rriver A Vierme, Je ^oulois vous répondre, et non pas vnua parier; je n*accepte aucune lîe vos louanges, et je vaisvuna étonner: c*ei?t qu'elles ne mo louent point. Que m'importe que vousjngiox que je no suis pas bùle? Il est singulier, mnîa il est pourfaulvrai, que voui iltos rhommeduûionde à qui je me soucie le moins de plaire. Expliquez-niûi celle bizarrerie; exp]lquci-moi aussi pourquoi je vous juge avec une sévL^ritc^ insupportable; pourquoi je me trouve injuste à tout moment avec vous; pourquoi, ne croyant pas à votre amitié, j'en chicane toutes les expressions; pourquoi, enfin, ayante me louer de vous, jeserois tentéedcm'en plaindre? Oui, ma raison médit quejedevrois vous demander pardon; car ma pensée vous o (Te use sans cesse, et mon ûme se révol le ati seul sentiment que vous [>ourri»^z me faire ^v^ce* Ebl non, je n'en veux point; jugez moi sévèrement: voye» toute mon injustice, voyez toute mon inconséquence, et laissez-vous aller ju mouvement que cela doit vous inspirer. Oh! je vous l'ai dit, nous ne ferons point de tout ceci IV milié de Montaigne ^1 de La Buétte. Ce^ gens-U étoie ni calmes; ds n'avoîent qu'aie livrer aux împiesàions douces et miiluelles qu'ils reccvoient.et nous, nous sommes mahidr?, mnis avec cette dilîérence, qoe vous û les un malade ph in defirrcect de raison, qui se conduira de manière it jouir incessamment de la plus exccîlenle santé; tiindis que moi, je Auh atteinte d'une maladie mortelle dans laquelle tousK-t Motiiagemeas que ^àï voulu apporter, se sont convertis ea

LETTRB X. 39

poison, et n'ont servi qu'à rendre mes nniux plus aigus. Us sont d'une nature étrange; ils ont dépravé ma raison, et égaré mon jugement; car je ne voudrois point guérir; je ne me sens que le besoin de mourir. Ahl mon Dieu I que je scrois fôchée de voyager I Que je serois fadiée de dévorer cent volumes en deux mois de temps I que je serois fâchée de valoir autant que vous, et d'être destinée à autant de succès et à autant de gloire I si vous saviez combien mon âme est petite; elle ne voit qu'une seule chose dans la nature qui vaille la peine de l'occuper. César, Voltaire, le roi de l*russe lui paroissent quelquefois dignes d'admiration, mais jamais dignes d'envie. Je vous ferois trop d'horreur, si je vous disoîsle sort quejepréférerois à tout ce qui respire; oui, je suis comme Félix ;

J'entre en des seutimens qui ne sout pas croyables. J'en ai de violens; j'en ai de pitoyables ; J'en ai même de. i . . . i.

Mais vous n'entendriez pas cette langue, et Je vous ferois rougir d'avoir pu penser que mon âme avoit quelques rapports avec la vôtre; vous me faites trop d'honneur en m'élevant jusqu'à vous; mais aussi gardez-vous bien de me mettre à côté des femmes que vous estimez le plus ; vous les affligeriez et vous me feriez mal. Vous ne savez pns tout ce que je vaux: songez donc que je sais souffrir et mourir; et voyez après cela si je ressemble à toutes ces femmes qui lavent plaire et s'amuser. Hélas! l'un me répuj^ne. autant que l'autre me seroit impossible. Je siis mauvais gré à tout ce qui vient me distraire et me détourner. Il y a desobjols que rien ne peut me faire perdre de vue. Ce que j'entends nommer dissipation et plaisir, ne fait que m'étourdir et me fatiguer; et si quelqu'un avoit eu la puissance de me séparer un moment de mes malheurs, je crois que, loin de lui porter de la reconnoissance, je devrois l'en haïr. Qu'en pensez-vous? vous qui me parlez de mon bonheur, et qui me faites espérer que, s'il dépend de votre amitié, vous me l'accorderez. Non, Monsieur, votre amitié ne fera point mou bonfieur^ parce que cela est impossible; elle me conSolera^elle me fera souffrir peut-être, et je ne sais si j'aurai à me louer, ou à me plaindre de ce que je vous devrai.

!• Polyacti'j acte m. scrne 5.

Pourquoi donc avez-vous Tair de vous justifier d'avoir lu le Connétable? Useroit désobligeant de vous refuser au plaisir que vous pouvez faire et recevoir. Le roi de Prusse a écrit à M. d'Alembert une lettre charmante; elle est pleine d'éloge de vous, et il se promet bien d'entendre le Connétable^, Je suis sûre qu'il en sera ravi; cette tragédie est au ton de son âme, à beaucoup d'égards. Adieu ; donnez-moi souvent de vosnouvelles, et ne formez point le projetdem'écrire quatre mots. Gardez ce projet pour vos connoissances; il y amûme des nmis qui en seront conteus; mais moi je suis si difficile à contenter! Vous me direz si vous avez reçu mes lettres.-

De Paris, le 25 juillet 1773.

Ehl non, ne vous y trompez pas: les plus grandes distances ne sont pas celles que la nature a marquées par le& lieux; les Indes ne sont pas si loin de Paris, que la date du 27 juin n'est éloignée de celle du io juillet; voilà le véritable l'ioignement, voilà les séparations effroyables: c'est l'oubli de l'âme; cela ressemble à la mort, et cela est pis, pui:squc cela est senti longtenîps. Mais n'allez pas croire que je vous fasse des reproches : eh, mon Dieuï je n'en ai pas le droit: vous ne me devez rien, et moi je dois vous ren-

1 . Guibn t lut plus tard, le 2 septembre, ce fameux Connétable^ cher le prince royol de Prusse; mais le roi ne l'entendit pas par des circonstances que Tauteur explique lui-même ainsi : t M. de Rosières m'avoit dit le matin que le Roi lui eu avoit parlé, qu'il dcsiroil l'entendre, mais que tous les "jours des araires lui eloicnt survenues^ qu'à fireslau il avoit eu un jour de libre, et que ce jour-là, on lui avoit répondu que j'étois à Roswald : j'y é (ois en efTet. Le Roi ne m'avoit rien dit à Neiss; ainsi je n'avois pas voulu me gêner sur uu« partie qui me faisoit plaisir. Les rois ont des caprices; le roi de Prusse particulièrerr.ent en est pélri. Peut-être Bs-jc mal de ne pas lui écrire en arrivant, afin do le prévenir, afin de lui offrir cette locluie; mais il avoit écrit à M. d'Akiubert qu'il l'entendroit. Il m'avoit fait dire par le Cat, qu*il me la dciiiaïKieroit ; il m'en avoit parlé plusieurs fois . Il en avuit parlé eu route au prince de Riuuswick, à ce que me dil le comte de Zinzeiidorir; il en avoit parlé au touite de Zinzendorff à BresUu ; il les avoit nommés pour y assister; je n'ai su tout cela qu'aujourd'hui. Enfin, je ne fis rien; je crus d>'voir attendre et le loi de Prusse ne l'a pas entendu.... LcPriuce royal goûta [cette lecturej» fut ultewiri, sratit quelques endroits; mit dans sesremercîemens une honnêteté me une {> race iuRuieê. » {Journal ^ ii, p. ^iV.)

nf*-^

LETTRE XI. Si

dre grAcc des marques do votre soiivonir. Vous nurez ô\è accablé de mes lettres à votre retour de Hongrie*: voil.l In troisième adressée à Vienne: on a dû vous en envoyer deux ou trois de Rerlin. Dansl'éloignement où vous ûles, il faut, ■'il vous plaît, employer cette formule triviale: j'ai reçu telle lettre, elc. Je savois, il y a longtemps, par le baron de Kock, ofiîcior gi5nural au service de l'Impératrice, que Icj camps n'a uroient pas lieu. On croit ici quel'lilinpereur et Iri roi de l'russe se sont donné rendez-vous dans quoique ville do leurs nouvelles possessions; mais vous aurez rempli le temps d'une manière utile: ainsi vous regretterez p'u los camps. Quoil de bonne foi, vous voulez que jo vous réduise à ma taille? C'est donc parce qu'il vous est jdus f.icile de vous plier qu'A moi de m'élever, et qu'à quelque mi*ï?ur.' que je \ous voie, vous rosterez à la vôtre, qui e?t telle quf peu de gens peuvent y atteindre; mais, en vérité, pcrmettcs-moi de ne pas regarder comme un clï'et de < onfiaiioft dI d'amitié ce que vous me dites de votre caractère. Hélasl savez-vous ce quo vous me cuntiez, en me découvrant les inconséquences qui vous agitent ?c' est que je suis une béte, qui ne voit rien, qui n'observe rien: car, sans doute, si vous D'ôtes ni dissimulé, ni faux, j'uurois dû démêler ce que vous cpoyezm'apprendre de vous-même; et voulez-vous que moi je vous apprenne une cbose d'une science profonde? C'est que, ni vous, ni moi ne vous connoissons parfaitement: vous, parce que vous Oies trop prés, et que vous vous observez trop, et moi parce que je vous ai toujours vu avec crainte et embarras. Oh! si jamais je vous revois, je vous regarderai mieux : il me seuible que ma vue s'est raffinée. Ce que vous me dites sur la cause de vos courses continuelles est charmant; cela est plein d'esprit et de grâce, et en voilà bien assez pour que cela puisse se passer de vérité. Je remplis viajcunriise, pour que ma vkilUsS'i ne puisse pas me rcprorhcr de w iaioi} pas employre. Vous voyez bien que c'est l'avare qui, en laissant mourir de faim ses enfans, se justitie à lui-même sa dureté, en disant qu'il leur amasse du bien pour qu'ils en jouissent après lui. Soyons plus simples: ne cherchons point de prétexte pour juslilier nos goûts et nos passions; vous

Parli de Vipune le li» juillet, Guihert avait été visiter la Hongrie (Prcsg, Eisi'iistadt, Cai Istadt) et les connus militaires, et ropris le chciniu de Tienne^ par Grair, .Neustadt, 3 i ju'iUel, (Journal, t. U,p. \-VQ^.^

êî

LliTlKL'.?. Dll.

allez au boul du moudie, parce que votre âme e£i plus avide que Êcn&ible. Di hictit quel mal y a -141 k cela? Vous ôlea jeune, vous n\cz connuM'amour, vous avcï soufftrt, et vous cil av<z conclu que vous étiez sensible; et cela u'eïit pas vrai. Vous ùtcs ardent, vous êtes passionné, vous serît>z capable de Jout ce qui est fort, de lout ce qui es( grranJ: mais vous ne tcrt'Z jamais que des choses de Uiouvenienl, c'esl-à-dire, des aciions, des actes di'laclu's; et ce ifesl pas comme cela que proièdenl lasensibildd el la tendresse» Elles aftocbent, elles benl, eîles remplissent loule la vie, elles ne laissent plate t|u*aux v+Tius douces et paidblep, elles fuient TMal; fout ce qui les ^r-parc et les éloigne de leur objet leur paîoîi m/ilhcur ou tyrannie, Voyez upr6s cela e( compare». Je voijs l'fti dtjA dîl : la nature ne vous a point fait pour Ôlre heureux, elle vous a condamné à ôlre grand ; SLiumcttez*vou8 doue î^uns murmure. Je crois de resle loul ce que vous me dites de Tavantaf^^e de ce pays-ci sur lousles autres. Je ne sais si vous rapporterez de voire voyage le dégoût de voyager, mais je suis bien sûre que vous n*en rapi>or(erezpas la p(ip* îiibilité de pouvoir voua fixer quelque part, Vousaurez jugé avec juslice et justesse ce qui est bon, ce quî est meilleur; mais vous ferez rotnme les Italiens font de la musique, ils préfèrent la nouvelle à la bonne* Je vous demande pardon^ jo contrarie vos paroles; mais convenez que je suis bien au ton de votre âtne. Voulez-vous que je vous parle ût- ïa mienne? voici mou éUi. N'avez-vous jamais vu de ces malades atlaqués du maux lents et incurabbis? Quand on demande de leurs nouvelles aux gens qui les soignent, ifs r(''pondent: Celavaausd bien que sonéf aile comporlû ; c' csi^-d\iQ,]{ mourra, tnais il a quelques momens de répit : voila lout juste l'espèce de saule de mon âme. Au plus violent orage a SL]cc(?dt? le calme, — Sa disposition morale» est telle que je la feroîs selon mon soubait et scloQ mon cœur; mais que sa sanli5 Dst alarmiintel cependant suis sûre qu*il ne fait pas une fini te de régime: il ainiel à vie parce qu'il se pîatl i aimer et ÙL âtie uimiî; ij n'y lient que par là. Ob ï A vous saviez cond'ien il est aimable l oui, vous ui'ainierii'z un peu; mais vous ne feriez pas grand cas de moi, d'avoir été capable d*une diâtraciion. Obi quVMcs-v^ 15 donc, pour m'avoir dô-

de M, (te Mot» s ii u èlnil pa« on cITeV Vicso'tn d^ irûwsi'ioti.

tODrné an instant de la plus charmante et de la plus parfiûfe de tontes les créatures? Oui, si vous le connoissioz, ou quand TOUS le connoîlrez, vous verrez que, dans le jugement que J'en porte,- il n'y a ni illusion, ni prévention. Kh bien, estce assez vous montrer mon âme?Mon amitié est-elle passive,

■ - iclive ou indiscrète? — Le chevalier d'Aguesseau vous aura mandé que j'avois perdu patience. Je lui avois envoyé demander de vos nouvelles; dans ce moment-là, il n'en avoit pas eu: mais dès qu'il reçut une lettre du S, il me manda que vous vous portiez bien; et alors, je fus tentée de vous écrire, pour vous remercier de ce que vous aviez un ami

i qui avoit pu me tirer d'inquiétude; et puis je trouvai qu'il valoit mieux vous attendre. Oui, en effet, je veux vous attendre et toujours. Pourquoi irois-je plus vite que vous? je me fatiguçrois et je gônerois vos pas. Je ne veux plus qu'aucune affection agite mon âme douloureusement, c'est trop. Je ne sais pas comment je puis suffire à la dépense que je fw. 11 est vrai que j'ai réuni toutes mes forces en un seul point. Toute la nature est morte pour moi, excepté quelques objets qui animent et remplissent tous les moniens de ma vie. Je n'existe pour rien: les chose?, les plaisirs, la dissipation, la vanité, l'opinion, tout cela n'est plus à mon usage, et j'ai regret au temps que j'y ai donné, quoiqu'il ait été bien court: car j'ai connu la douleur de bonne heure, et elle a cela de bon qu'elle écarte bien des sottises. J'ai été formée par ce grand maître de l'homme, le malheur. Voilà la langue qui vous a plu : elle vous a rapproché de l'endroit sensible de votre Ame, dont la dissipation et le ton aimable de ce pays-ci vous éloignoient sans cesse. Vous m'avez su g:é de vous ramener à ce que vous aviez aimé, à ce que vous nviez souffert : oui, il y a une espèce de douleur qui a un tel charme, qui porte une telle douceur dans l'âme, qu'on est tout prêt à préférer ce mal à ce qu'on appelle p/aistr. Je gotile ce bonheur ou ce poison deux fois k semaine; et cette sorte de nourriture m'est bien plus nécessaire que l'air que je respire. — La comte?se de Bouf-

" fiers m'a beaucoup parlé de vous, et de ce qu'elle vous mandoit;elle vous aime, parce que vous avez faille Connétable •t il y a assurément de quoi fonder son goût, (iit moi je vous aimeroîs bien mieux , si vous n'étiez pas le Conuctahle, Oh I combien J'ai l'Ame petite et bornée I je liais également les Patagons et les Lilliputiens; ma:s que vous importe n-.on

6i LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

goûi t — Vous ôte» bien aimable d'avoir pensé à grossir voire écriture; mais j'ai envie cependant de m'en plaindre: cela m'a ravi quelques lignes. Au nom de Dieu, rcslcz comme vous êtes; écrivez des pieds de mouche, faites le tour du monde, mais commencez par Paris; en un mot, ne changez pas un cheveu à voire manière d'être. Je ne sais pas si c'est la meilleure; mais elle m'esl la plus agréable possible. Cette louange n'est-elle pas fade? Ne vous moquez pas de moi; je suis bien bêle, mais je vous assure que je suis une bonne créature, n'est-ce pas?

Dmancbe tu toi r, i*'août 1773.

Vous êtes trop aimable ; vous me surprenez en bien : il est ravissant d'avoir un plaisir sur lequel on ne comptoit point, et je suis charmée de vous devoir un mouvement qui fait du bien à mon âme. J'avois reçu hier une lettre do vous, du 18* ; j'éloisbien contente de voir que les dates se rapprochoient ; que vous n'ymeltiez plus quinze jours d'intervalle, et que je ne devois pas ce changomenl au regret que je vous avois marqué : c'étoit à vous, c'étoit à votre umili6 : j'aimebicu mieux ce qu'elle me donne que ce quej'en obliendrois. Je voulois vous remercier, vous dire foiblement ce que je sens bien vivement ; et j'ai été plus heureuse encore, j'ai reçu une autre lettre de vous aujourd'hui, du l^î. Mou piemier mouvement (je ne sais pourquoi) a été la crainte: l'habitude du mallieur-gAte tout; mais j'ai été bientôt rassurée. Je vous ai trouvé bon, sensible, près de mou ûme. 11 me sembloit que je devois m'applaudir d'avoir souflerl, puisque ma douleur vous avoit intéressé. Oh ! de combien de regrets vous remplissez ma vie 1 je jouirois de votre amitié ; elle feroit ma consolation, elle leroit mon plaisir, et vous êtes à mille lieues ? Je ne saurois me défendre de la crainte que tant d'objets nouveaux, qu'une vie aussi occupée et aussi dissipée que celle que vous ôles forcé de mener, ne détruisent ou du moins n'alVc^iblissent une liaison et un intérêt auxquels il a manqué pcut-Olre le

J, Là Tcille de ion départ de Vicune pour la Iloi:^iie.

degré de dialeur qui en fait uq bcsoia du cœur, ou le temps qui ea fait une habitude. J'avoue que Je ujets bien peu de prix à ce dernier lien, c'est le sentiment de ceu\ qui n'eu ont point ; mais voyez la funeste disposition de mon flme : je m'occupe de crainte, de regret, lorsque je devrois Jouir des témoignages et des preuves de votre arnilic^ Elle est bien douce, elle est bien indulgente cette amitié : vous me pardonnez toute mon injustice, je vous ai accusé mille fols ; mais en même temps je ne me suis jamais repentie de m*ôtre livrée ù vous par la confiance la plus intime. II est impossible avec vous d'avoir à se reprocher une mt^prise, et par là on est à J'abri des grands malheurs ; car remarquez que toutes les tragédies sont fondées sur uhe méprise, et que presque tous les malheurs ont la même cause ; mais ne me punissez donc pas d'avoir été injuste, en ne me parlant plus de ce qui vous intéresse. Dites-moi tout ce que vous éprouvez^ et je vous promets de le partager, et de vous dire encore l'impression que j'en recevrai. Je vous aime trop pour pouvoir m'imposer la moindre contrainte ; je préfère avoir à vous demander pardon, que de ne peint faire de Tautcs. Je n'ai plus d'amour-propre avec vous, et je n'entends point toutes ces régies de conduite qui font qu'on est toujours content de soi, et qu'on est si froid avec ce que l'on aime. Je hais la prudence, je hais môme (souffrez que je vous le dise) ces devoirs de Vamitié qui font substituer ladiscrétion à l'intérêt, et la délicatesse à la sensibilité. Que TOQS diraî-je? j'aime l'abandon ; je n'agis que de premier mouvement, et j'aime à la folie qu'on soit de même avec àioi. Ahl mon Dieu ! que je suis loin de vous valoir I je n'ai ■ . point vos vertus, je ne connois point de devoirs avec mon ' ami ; je me rapproche de l'état de nature : les sauvages - n'aiment pas avec plus de simplicité et de bonne foi. Le monde, le malheur, rien n'a pu corrompre mon cœur. Je ne serai Jamais en garde contre vous ; je ne vous soupçonnerai Jamais. Vous dites que vous avez de l'aniilié pour moi; vous êtes vertueux : que puis-je avoir à craindre ? Je vous laisserai voir le trouble et l'agitation de mon âme, Cljenerougirai pointdevousparoître faible etinconséquente. le vous l'ai déjà dit, je ne prétends point à vous plaire ; je ne peux point usurper votre estime, j'aime mieux mériter votre indulgence ; enfin, je veux vous aimer de tout mon cœuTj et avoir pour vous une conOance sans réserve. —

^ LKTTRES DE MADEMOISELLE DE tESPIKASSB»

Koji, jo ne vous croîs i^as fin, et je pense, comme vous, qui la finesse est loujours une preuve de disette d't^sprit ; maîi je voos crois bien Itéte^ lorsque vous n*entciidezpus ce qu'on vous désigne clîiiremenl; qu'importe le nom ? il siiftlt qu'il no puisse pas g^lter ce que je vous ai dit de la persoune ; qui m'étonne, c'est que Je vous Vai nommée vingt fuis, cela rae prou\e ce que je ne croyois pas, que je prononce son nom comme celui d'un autre; mais ce qui mVHonn^roil bien plus encore, ce seroitsi vous veniez à ne pas le diâiin< gijerdcs autres; cependunt je vous assure qu'il n'est pat fait pour rest*ir dans la foule ; vous verrez.

J'ai vu aujourd'tiui le chevalier d'Aguesseau, J'éloîs fiera de pouvoir lui donner de vos nouvelles. Avec les aulrcs jicrsonnes qui sont en droit d*cn al tendre, J'aurois eu un scnlîmcnt tout conlraire ; j'aurois irainl de leur paroître plus heureuse qu*elles, el de vous faire accuser: car la plu p;irt des femmes n'ont pashesjainji'iUxc^inièoâ; elles veuhai seulement être p^r^gljijjS^s. Le ch^^valier d'Agiiesseau m'a dft qu'il alloit vous L^crire el vous mander des nouvelles Pour moij je ne m'intéresse qu'à une seule, et jô voudrois bien vous la mander..*-.

Je serai bien aise de revoir le clievalier de Ch^lelux'; mais cependant si j'avois pu ojouter à son voyage ce que je voudrois retrancher du vôtre^ je ne le verrois pas sitôl

1 . Jcaii'FrtiiisoU dd Ch<»flcllai» appelé d'abord le cbfvfttiur, puîi l« mar* .{iAb dr riastellat, tié eu 17 34, acadéinkicti eu 17TS, uiorl eu iTâS. Il élMÏ W qimtrièthe Bis de GuîllauTntï-ATiluinet comte de Chaslt^Uas, lieuteaaiit-^énâfalf ju^»rl eu I74t» et de Claire -Thérèse dWgiiffciefta, Dite da célèbre cbjur.olîer lie France. BdgacUet' d'iufaûiârits en ItCib^ niais ftold il philosophe et bel esprit, il pubU&il, eu î77i^ Eoa Uvre sur h l'éticitè puhliqui;^ <\m est sou meliilifur okivrnge, el composait dj'agrdûbles cuoiédies de sociélé reetôcB fnaïuiii'^rilef* 5(arinatilet, qui Invail oOdDu ohoi SI** CcofTriii, a dit de lui : t Cbabtellui, UjuI i^esprii nn «"dcJalrcksùU jiijjiBk assex, tuais qui eu avoil beaucoup, el en iluiclL'& UiL'urs ifès>?ivcR perçokold*,* k'nijïs co lempi^ la légère vapeur i'âpm1u< lur SCS pcus^ea, Cba^tellut epportoit dans ccUe sociiiité le cai-actcrv le plua liaut el la ca/idour lu phiê aiiuablc. Il liiiioil la riUpule «?l s'j euiragedl voloiiliera, maifi avec grAi^e el Lonne foi} et sH6l que la mérité reluisuU à ses >êh<, que <?r Jiit de lui-n^ètnc ou de vous i]u'êIUi tioI, il éloil catilefil. JannitboMime u*a mieut ercpluyé lott cspnt àjouif de cdiit des autres. Lu bou tuot qu'il culfiDduiidhe, nu Irait îugéuieua, un bou coutti fait à propos, le raviiKuil; on itu voyoil tiessaiUlr d'ime; cl à meaurt: qtie la couveraaUon devenoit ptui brillante, les yeiti de Chaslcllux el »od \isîige l'anînioiéot : toul succèfi le Cal ttfil cumme s'il eût ^ii le «ien. • (^ttimoirejf^ II, H 3.) Voir aussi Génétilogiê di la maiHon df ChmidiuXt par k comte de Chaslellut, et le CorrtipotniafUf Il Metmbn tUi.

•jr^:^^--

Toyes, Je vous en prie, combien je renverse Tordre de la shronologie ; il y a huit ans que j'aime le chevaiier. Je suis bien aise que vous mettiez de l'intérêt dans votre voyage; je désire môme que vous y trouviez du plaisir ; mais ce que je veux par-dessus toul^ c'est que \olis regret liez les gens qui vous aiment. Je voudrois que la Turquie, la Hongrie et l'univers ne vous fissent pas oublier que vous manquez à leur bonheur, et je voudrois encort*. que vous revinssiez dans la résolution de ne pas les quitter au moment où ils commenceront à jouir du charme de votre amitié et de votre société. Adieu. Je ne vous ai pas dit que Je suis malade comme une béte : mais mon Hme est moins souiTrante ; ainsi je ne dois pas me plaindre. Faites que j'ai9 à me louer de votre caractère, et vous serez bien aimable.

Dimanche, 8 août 1773.

Voyez quelle folie d'aller vous chercher, d'aller vous attendre à Breslau* ! vous y serez occupé du roi, des troupes, de vos succès, etc., etc., et rien ns vous portera à jeter vos regards vers Paris. J'ai tort ; Paris est bien grand, mais '»ous m'y laisseriez dans la foule. Cependant, croyez- moi, il y a peu, mais très-peu, et si je ne craignois de vous allliger. Je vous dirois : 11 n'y a personne qui vous regrette [>lus sincèrement que moi. Tout le monde est occupé ou dissipé : moi seule, je crois, je ne saurois perdre de vue ce qui m'afflige, ou ce que je désire. Je ne sais pas comment OD fait pour s'accoutumer aux privations : colles qui touchent l'âme sont si sensibles ! elles n'ont point de dédommagement. Je ne conçois point qu'il n'y ait pas encore trois mois que vous êtes parti, et je conçois bien moins encore comment il faudra vous attendre jusqu'à la fin de novembre. Votre présence ne pourroit que me consoler, et je la regrette comme mon plaisir. Ah I l'amilié, ce bienfait de la nature, est donc un nouveau malheur pour moi ! tout re qui affecte mon âme en devient le poison. Vous ôliezpoi:r

f . Parti de Vienne le 12 août pour assister aux manœuvres do Silosie, M. «le Guibert n'arriva à Bi-eslau que lu 16 août, en passant par Nicoisbourir, Briir.A, mo'iUj Neustadt, Nuiss.

moi une connoissance si aimable ; votre ton, vos inaniènîs. voire esprit, tout me plaisoit ; un degré d'intérêt a loul gâté ; je me suis livrée au bien que vous me faisiez. Ah ! pourquoi avez-vouB pénétré dans mon âme ? pourquoi me monlriez-vous la vôtre? pourquoi établir un commerce intime entre deux personnes que tout sépare? Est-ce vous, ou est-ce moi qui suis coupable de l'espèce de douleur dont je souffre? Quelquefois je suis arrêtée sur le désir que j'ai de votre retour, parce que je crains que vous n'affligiez mon amitié ; cependant elle sera bien peu exigeante ; vous itérez tellement occupé, dissipé et entraîné, qu'à Paris même, vous serez peut-être plus loin de moi qu'à Breslau. Songez donc à tout ce que vous aurez acquis auprès des gens qui aiment par air et par désœuvrement. Vous viendrez de si loin, on s'intéressera tant à ce que vous aurez vu, on sera si charmé de vous voir, de vous entendre, qu'il n'y aura pas moyen de vous dérober à tant d'empressement. Eh bien! soit; je ne vous verrai guère et je vous attendrai souvent : c*est quelque chose. D'ailleurs, quand on est honnête et sensible, on revient souvent où l'on est toujours attendu. Je voudroisen être là ; mais au moins n'ôtes-vous pas dans l'intention d'abréger, plutôt que de prolonger votre voyage V Que verrez-vous de mieux, de plus intéressant que ce que vous voyez en Silésie ? et puis, si vous n'avez pas le boin d'écrire de Suède, si vous al tendez d'avoir reçu dos lettres, vous voyez bien qu'on sera trois mois sans entendre parler de vous, et ce n'est plus là êlre absent, c'esl êlro mort. Quand vous seriez condamné aux mêmes privations, vous en souffririez moins ; d'ailleurs c'est votre faute : vous vous y êtes soumis en parlant, et vos amis n'y ont pas donné leur consentement. En unnwt, soit juslict*. soit générosité'', je veux avoir de vos nouvelles, et il n'y a ni raison ni prétexte qui puisse vous autoriser à être jai^iais aussi longlemps sans m'écrire que vous l'avez été de Prague à Vienne. Songez que vous devez beaucoup à ma siluati -n : je suis malheureuse, je suis malade ; voyez si cela ne sollicite pas votre vertu. Ce qu'elle m «ccordera sera payé d'une reconnoissance infinie. Mon Dieu 1 le pauvre motif et le pitoyable sentiment ! ne trouvez-vous pas ? — J'ai lu ces jours passi'.^ l'extrait d'un Éloge de Colbert^ , qui concourt à l'AcadJuiie

/. Cet F/Of/e^ uni Ati Qoacowr >r J'-^cadémie françaiBC, était ûe ^3or.%

LETTRE XIII. :3il

rrançoiae. Cet extrait m'a paru d'un ton si ferme, v. nonic, li élevé, si original, que tout à coup j'ai désiré qu'il fût de vous. Je ne sais si le reste de cet ouvrage en seroit digno : mais vous ne désavoueriez pas le peu que j'en ai vu. —■ J'ai eu la fiùvre tous ces Jours passés ; la dernière fois que je vous ai écrit, j'ai fini ma lettre en tremblant le frisson. Il y a un certain courrier qui, depuis un an, donne la flôvrc A mon âme; mais elle avoit gagné ma mauvaise machine. Je me sens détruite ; et j'ai toujours été si malheureuse,

■ que j'ai quelque chose qui me dit que je mourrai au moment où mon malheur pourroit finir. Revenez, et du moins je serai sûre d'avoir goûté avant de mourir une consolation bien douce pour mon Ame. Je me reproche d'avoir élé injuste avec vous. Mon Dieu l si vous avez souffert, vous m'aurez pardonné : il y a des situations qui demandent tant d'indulgence ! — J'ai lu le livre si attendu de M. Helvétius*. Je suis effrayée de sa grosseur, deux volumes de six cent^ pages chacun 1 votre voracité en viendroit à bout dans deux jours ; mais moi, je ne saurois lire avec intérêt: mes afFectioDS retiennent toute mon attention ; je lis toujours ce que je sens, et non pas ce que je vois. Ah ! mon Dieu ! que l'espril s'amoindrit en aimant I il est vrai que l'Ame n'y perd ri^; mais que iait-o'fTïï'tirie Ame ? — J'oubliais de vous répondre sur l'affaire du comte de G*** : elle est un peu plus reculée que lorsqu'il en a eu la première pensée ; vous ne pouvez croire quel pauvre homme est celui dont dépend celte affaire : il n'est pas béte, mais c'est le plus sot de tous les hommes. Sa femme vaut mieux : mais rnccupation où elle est d'elle-môme absorbe toutes ses facultés.

' En tout, ce sont des gens dont le vrai mérite est d'avoir un excellent cuisinier. Que de gens, dont on dit du bien, qui n'ont pas d'autre valeur I Non, l'espèce humaine n'est pas méchante : elle n'est que sotte, et à Paris elle est aussi

qui remporta le piii. H. Walpole le jugeait « l'ouvrage d'un homme d'un trèi» bon esprit et d'uu homme do bion, pas fort éloquent ; • et madame du ncffanl disait qu'on y trouvait • de raffoclation dans le style, des pensées obscurci •t trop métaphysiques. » {Corresp.y ddit. Lescure, U, 347 et 340.) Aoltaire se fli le défenseur de Colbert, dont les doctrines économiques étaient fort attaquées dans cet Êlofje. [Lettre du i" nov. 1773.)

. 1 . Il s'agit du livre • De l'homme, de ies facultés intellertueUos et de 90n éducation (s.l-, 1772, 2 vol.iu-8), ouvrage- posthume d'Helviilius, mort en décembre 1771 , et qui était un commentaire fort indigeste du livre de VEs})rii para en 175n.

LETTRES DE MâDEMOIBELLE DE LESPINAS^K.

raine o( aus&i frivole que soile : mais qu'importe, pourvu qiip ce qu'on aimft soit bon, aimable et excellent?

Ah I t\ vous saviez ce qui amuse, ce qui attache le public ! une (ragéflie de M. Dorât (elle est dénuée d'esprit, d'intérôl el de IiIl'uI), et puis encore une comédie de M. Dorât*» UVst le chef-d'œuvre du mauvais goût et du mauvais ton ; e'esï un jargou ininlelligible. Enfin les apploudissr.ineriii qu'on donne 4 cela m'avoienl réellement allrislée l'autre jour. Cela est l'ait pour décourager le talent.

Mon Dieu I écoulez-moi, et une fois pour toutes, croyez que je ne puis pas avoir de tori avec vous, cl vous savez bien pourquoi je ne puis pas avoir de tort< Je n'ai donc point eu de négligeme, puisque, depuis le 3 juillet, voilà ma cinquii'*mi' lellre, le 15, le 2fî, le i'"^ aoûl, le 6 ou le 7, et an jounThui, Je n'entends pas pourquoi le 3 vous n'aviez pas ma lellre du 15. Je ne puis pas me faire aujtirrégularilLs de la posie; elles font le tourment de nm vie} mais vous m'étonnez^, vous, d'y mettre autant d'importance. Comment donc votre A nie peut-elle sulflre ù tout ? je ne Fais qu'une seuils rl'ose, et j'en ineure de fatigue et de douleur. — Celto citation des regrets de ce père, à propos de mes lettres, est bien ciiarmatite. Est-ce avec de l'espril qu'où pénètre si avant dans une âme seusible ?Non j votre ef-priî mepîaîroil^ mais il ne me toucberoit p.is. Comment avezvous pu penser que j'aie forni^ ifi [irojet de vous inquiéter t Èh î bon Dieu I oi\ auroîs-je trouvé cette sotte contiance? VotiS punir 1 et de quoi? En supposant, ce qui n'est assurément pas, que je fus^c mécontente de votre amitié, est ce que je serois en droit de me plaindre? et ne seroil'Ce pas le comble de l'imper linence dVùer imaginer que mcÈ lettres seront une privation sensible pour vous? Si je vous dis que je ne suis pas si sottement vaine que la plupart des femmes,

|i|, HéguUis^ tragédie, et 1« Frinte par amour^ comd.fie en ivah ic'et al . I Ycrf, jouées loiitei deui pour la (iretuiérc foU le 30 juillet 1 772. DutnI «itm/t m/orê <*Mp/fdiue au ràginnaii d'4rlob.

LETTRE XÎV.

VOUS ne «crée pas obligé de m'en croire ; mais coDnoissez* moi micuv, et vous verrez que je reçois à lilie de grAce tout CjC qu'on veut bien m'accorder ; que j'en jouis avec scii* sibilUé ; que j'y réponds avec toute la tendresse et Iji sincétlié de mon ùme ; mais jamûls je ne me sens anicn^^e de celle sorte de confiance qu'on ne trouve poinl dans son cœur, maïs bien dans ramour-propre qui fait exiger de ce qu'on iiime, et qui ose quelquefois le mettre X l'épreuve* l/i du monde nja pjùnt. ailt^ré la moiplicitô et la v6rit*51]L' senlimensr Remarquez que je n<? me loue pas, je me défen^r— Jo su 1:5 [iïvhùù et inquiète de votre mal à la jambe; vous ne la ménagerez pas, quoique vous en disiez, et voilà de qtioi je suis inquiète plus que dû votre mal. Mon Dieu l que vous aveï bien raison 1 il n*y a rien de si Troid et de si plat que de ménager ses amis, tU^las l le grand malheur de labstoce, c'est de trop ignorer tous les détails qui les touchent. Gn disant beaucoup, on laisse encore tant à désirer l It me semble que mon ami omet toujours ce que j'ai besoin de savoir. Mais pourquoi donc vous excéder de faii» guet le manque de sommeil épuise la lâte» et, quelque forte que puisse ôtre la vôti*e, je suis assurée que, lorsque vous avez pasîé la nuit^ vous lirez un moins bon parti des cboâcs et des objets qu<* vous voulez observer, sans compter que vous risquez d'affoiblir votre santé. Pour arriver au but que vous vous proposez, il faut non-seulement vivre, BOiiis ïc bi n porler; pour s*cxalter Tâme au point de tout sacrifier à i'amour de la gloire, Je crois qu'il est bon de conserver son esttomac* Ah 1 si vous saviez combien les foufirances pliyi^iqnes rapetissent l'Ame ! je vous réponds que tous ne prodigueriez pas, connue vous le failes, voîresom* tiieil et ^08 forces, Je vou& pajle là une langue bien Irîvtale, mais c'est celle de l'amitié. Remarquez que les personues qui aiment à plaire ne dirent pas un mol de tout cela. Le de i'inlérél est sans grûce, il est pesant, il se répète ; Bis il n*ennuie pas lorsqu on le sent pi>ur quelqu'un qui I mérite si bien. En eifet, il ne tîendroit qu'à moi de croira que rinquiélude où vous étiez lorsque vous m'avez écril, troubloit uu peu voire jugetnenl ; vous me pressez dtJ ifous écrire, i^ans me dire où il faut adres^ser ma lettre, i*^ gaiô qur vous n'Ctes plus à Vienne depuis le 12 au plus lard, et cependiinl je vous y écris; cela n*a pas le sens commun. Ce qui, je crois, ne Va pas davantage, c'est de vous avcir

écrit à Dreslau ; mais pourquoi donc, lorsqu'on fait le tour du monde, conserver le besoin d'entendre parler de ses amis? Ah ! oui, vous Ctes bien inconséquent ! en vérité, il y a des moniens où je me sens si lasse, que je suis toute prête à vous laisser en chemin. Je suis si malade, je suis si triste, qu'il me semble que ce seroit vous servir que de me laisser tout à fait oublier. Plus vous avez de bonté, plus ^ vous Otes sensible, et plus j'ose vous répondre que vous vous repentirez souvent de vous être livré trop vite à une liaison, dont tout l'avantage devoit être pour moi. — Il y a un article dans votre lettre, sur lequel mes yeux ne pouvoient s'arrêter, et mon âme sembloit s'yatlacher. Mon Dieu ! quel mot vous me prononcez I mon sang se glace ; non, non , mon âme ne chercheroit plus la vôtre. Ah I cette pensée me fait mourir ! Soyez ma consolation ; calmez, s'il est possible, le trouble de mon âme : mais gardez-vous de penser que je pusse survivre un instant à un malheur dont la seule crainte remplit ma vie d'un effroi qui a détruit ma santé, et qui trouble sans cesse ma raison. Adieu; je ne saurois continuer : je me sens le cœur serré ; si je puis me distraire, je reprendrai : car j'ai à me jusliGer et à vous demander pardon, quoique je ne sois pas coupable,

Toujouri dimanche.

J'ai été tentée de vous avertir que j'avois dit celte phrase sur le roi de Prus'ie, qui étoit charmante et que je crus pouvoir répéter sans inconvénient. Klle fut trouvée comme elle est, et elle fut répétée tant et tant, qu'elle alla jusqu'à madame du Deffant, qui la trouva trC's-mauvaise, qui la retourna, qui la commenta, et qui éprouva sur son avi^ mille contradictions. Enfln, elle tinit par dire que, quand vous auriez fait Athalie avec le Connétable, cela ne l'empécheroil pas de trouver le fond cl la forme de celte pensée détestables. A quelques jours de là, elle en parla à l'ambassnileur de Naplcs * , sur le même ton ; cela Tiuipa-

1 . Doinii.iquo, marquis de Caraccioli, né à Naplcs en 1 71 5, mort en i 789, •uccessivemont aniba^sadeur à Turin, à Loudres, puis à Pa.'is de 1771 à 1784. Très-lié avec d'Alei::bort, Diderot, Condorcet, il se rattachait aussi aux économistes par des couiiaissan(*es spéciales qui lui inspirèreiil, eu 1785, ses fieflexions sur la libarlé du commerce des grains. Madame du Delfaut, avec iayiH'lle cei iucideut de la lettre de M. de Guibert ne le brouilla pas, écrivait Ue lui à cette date : • J'ujme assez le Caraccioli; il a de la candeur, de la

tfcnla, ot il lui dît que lorsqu'on vouloil critiquer, il falloit uu moins citer de bonne foi, et qu'en chdngoant les termes de celte plirase, il trouvoit encore sa critique aussi sévère qu'injuste. Madame de Luxembourg, madame de Beauveau, devant qui cela se passoit, et qui éloiont contre madame du Deffanl, demandèrent à l'ambassadeur s'il pourroit avoir une copie de cette phrase : il la leur prorpit; il vint me conter tonte cette sotie dispute, et j'avoue que le plaisir de confondre madame du Deffunt me fil* céder à la prière de l'ambassadeur : je lui fis copier ces trois lignes, et il s'en alla triomphant. Alors madame du Deffanl fut confondu.'), ou du moins elle n'osa plus dénigrer ce que tout le monde trouvoit charmant. Jusque-là il n'avoit pas été question de savoir à qui vous l'aviez écrite. Elle s'avisa de le demander : l'ambassadeur s'y refusa, elle n'en eut que plus de curiosité ; enfin il lui dit que c'cloit à moi ; et il ajouta : C'est à coup sûr par pressentiment que vous avez dénigré quelque chose qui est plein d'esprit et de grâces. Voilfï un long récit : je vous Taurois conté dans le temps; mais c'est que cela me parut pitoyable, transporté ù, quatre c^nts lieues. 11 faut ajouter que l'ambassadeur me rapporta cette copie qui fut brûk'e. El puis, voyez quelles tottises occupent les geus du monde! quel vide cela prouve 1 Ouï, le malheur est bon à quelque chose: il corrige de toutes ces petites passions qui agitent les geus oisifs et corrompus. Ah! s'ils pouvoicnt aimer, ils deviendroient ]>ons. Vous voyez, après cela, si je suis coupable d'indi3crt.'lion;et si vous me le dites, je le croirai: mais ne me dites point qu'on croira que iious7ious écrivons pour faire de Vesprif, etc. Eh! que nous importe ce que les sots ou les méchaus croiront: ils ne sont forts que parce qu'on les craint; je les

j hais, je les fuis, mais j£ ne les crains plus. Depuis quelques années, j'ai tellement apprécié ceux qui jugent, que je n'o- «erois pas vous d.rele mépris que j'ai pour l'opinion. Je ne iroudrois pas la braver, mais voilà tout. Il y a une passion qui ferme rame à toutes les misères qui tourmentent leî gens du monde, j'en lais la triste expérience. Un gran<l

/chagrin tue tout le reste. Il n'y a qu'un intérêt, qu'un plai-

franchise et de la noMosse; il est divertissant, et puis il se plaît avec moi ; il mB lient fidèle compagnie. » [Corresp», édit. de M. de Lcscure, II, .Si"*. Voir eocore les Afém. d>- MarmonM «^.'u p<»«'»r«it par d"Alembcrt, et lei Souvenin 4o baron de Gleicbeu.)

sir, qu*tin malheur el qu'ua seul juge pour moi dans loule la nnture. Ohî non, je n*ai poiat de peliïesse. Songez que Je ne tiens à h\ vie que par uq point : s'il venoit à niVchapper, je tiiouiTois. D'aprùs celle di&posilion intime, profonde i»t pemianenlc, vous croirez sans peine que toul est ancanlî pourtnoi, Jane suis par quellefalaliléou par quel bonheur, j*ui ('lé susceplible d'une îiffeclion nouvelle; en me recliercliani, je n'en sauroîs Irouver, ni expliquer la cau&e; maiiî quelle qu*elle suil, ses eflets mettent de la douceur dans ma vie. Il me paroît inouï que mon malheur ait pu vous intéresser : r.ei^ me prouve la bonté» la sensibilité de votre cœur. Je me ret^rocbe a pressent les remords que j*ai eus en me livrant à mon penchant pour vous: le malheur rend sévère envers soi-même; je me croyoîs coupable du bien que vous [ne faisiez; est-ce à présent, étoit-ce alors que je me faisoif tlusioQ? en honneur, je n'en sais rien; mais vous^ dont la aalheur ne bouleverse pas Tâme, vous me jugerez mieux*, et quand je vous verrai, vous me direz ai je dois m'applaudirou m'ailligerdu senliment que vous m'inspirez. — Tai reçu hier des nouvelles qui m'alarnient: s^i sanlé ne sauroitse raffermir; il est toujours menacé d'un accident funeste, cl dont il a été deuT fois k Tagome depuis un an; voyez 5*11 est possible dô vivre. Adieu; donnez-moi de vos nouvelles*

Lundis tû iodtl779.

le rouNTe ma lettre» pour voua dire combien je suispônc^- Irce de la bonté que vous avez d'être aussi inquiat de n*avoîr pas reçu de mes nouvelles. Je n'en conçois pas Ta raison: car ce sont mes amis qui ont été charges de remettre mes lettres à la grande paste. M. d'Alembert a reçu hier votre lettre du 6* Je me suis chargée de vous répondre, el je ne VCU3 rlirnî jamais à quel point je suis fclcliée et bien aise de vcjs avoir donné de l'inquiétude; si j*avois tori, je scroisilésùléo. î^tais pourquoi donc avez-vous renoncé àaller dans le nord? Je ne puis croire que ce soit uniquement pour abréger le temps do votre voyage :ft qui donc fuilesfous le sacntke de la Suôdeî Si on l'a exigé, vous êtes con*

lETTRK

lient: le mouvement de celte personne vous a déjà payé* lEoOn, sî votre retour est avancé, J'aîme la personne on* la Ichôse^ïui en est cause: muis, l'anntîe prochaine, il faudra [encore aller ru Bnisie; et puis nV. faudra-t-il pas tout à [l'heure aller à. Mmitiiuban; et pais les campagnes, et puîiî [celle où vous Ironverez le plaisir et où vous ctiercheret ]v [bonheur, el puis, et puis: mais n'importe; tout cela vaut [mieux que la Suède; et Je ne sais, quelque cliose me dtl que je ne doi^ pus m'inquiclerde ce qui arrivera j'annéepro > chaîne : comme vous le disiezj on a le temps de mourir cent 1 Tois. Mai.< pourquoi n'est-ce pa« à moi que vous avez dilque fOUs al)rc*g:rz voire voyage? je i'aurois su un jour pluîlOt. Vous m'avez fait un reprodie; i*ai envie de vous le rendre: I c«t-ce vous qui aies coup ible de ce que me mande le chevalier de ClKi(elu\? Il prétend que je vous aime beaucoup. [Oimment le sait-il? je n\ii mis que vous et celui â quijedii lout dans mon secret; lui auriez vous t'crit? Si cela éloîl, I j'auroig à vous remercier et à me plîiindre.

M, d'Alembert est dans ce moment-ci chei madame I Geottrln. Je ne doute pas qu'elle ne se fasse on plaisir d'écrire au roi de Pologne*. Savez vou5 bien qu*on pourroît mettre sa vanité à vous louer et à vous aimer? mais surtout ' avaliez pas croire que ce soit ce mouvement qui m'ait por- I li^e vers vous; eh! que cela seroit /'rti^^'J'espère qu'avant de partir de Vienne, vous aurez été accablé de mes lettres jusqu'au dégoût. N'oubliez pas que vous avez à m*accuser la *ri de cinq, en comptant celle-ci. Vous seriez bien e, si vous rcpondieï à toutes mes questions; mais vfius manquez de temps et petil-Olre de conliancc; quant à I moi. qui ne manque ni de facilité ni à' indulgence, je vous pardonnerai. Il me semble que dans celle longue lettre que je vous écris, j*ai omis un article assez curieux; c*est ma santé: elle est détectable: Je tousse à mourir, et avec assez 4*cffort pour cracher le sang. Je passe une partie de ma vie «aos pouvoir parler; ma voix est étmute, et c'est de toutes

I. SUtUilif-AugusCe PûuiMo'WïV, ï\ê eu 173Î, éhi, le 7 «ptcfnbro 1704, rjuî de Pi'lM^'no' boui ta prrssinn dos &oltljU de C-iiherme IK '"*>'* '<^ 'î février

|7*>Ç. U »*rild<> lié ititînititJietil litec niriiUme Ccofft'ini qu'il jip^iebnl mnmfiii^ \ dtus 11(1 v<>v , •' ,-]„,[ fi( à rariseo 17b3 et «lu'elW lui l't^nLlJV n V&rsosic en

ITâft. Si mcâ âvcc madainé CcoUrin n ëtî |»nlilléc pa» M* rb» d«

I N<Mlif\ l'^' i'^'3 i mhhc^ïeat cuutknt nucuae kllre iur ïe «ujiri duu*^

lesincomuiodités celle qui convient le mieux à la disposition de mon âme: j'aime le silence, le recueillement, la retraite. Je ne dors point ou presque point, et je ne m'ennuie jamais. N'allez-vous pas croire que je suisneureuse?Si j'ajoutois que je ne changerois pas ma situation pour celle de qui que ce soit dans le monde, vous me croiriez en paradis; voua auriez tort: pour y aller, il faut être morte, et voilà ce que je voudrois ôtre^ mais venez, et écrivez-moi beaucoup, beaucoup.

Ce M août 1773.

J'ai reçu hier votre lettre du iO*, elle m'a fait du bien. Si vous saviez tout ce que j'ai souffert depuis huit jours! combien mon cœur a été navré de douleur! dans quel trouble, dans quelles alarmes je consume ma viel je n'ai plus la liberté de m'en délivrer, cela m'est affreux, et il n'es! pas au pouvoir de ce que j'aime de faire cesser mes maux : il les sent, il en souffre; il est encore plus malheureux que moi, parce que son âme est plus forte, a plus d'énergie et de sensibilité que la mienne. Depuis un an, tous les momenâ de sa vie ont été marqués par le malheur: il en mourra et il veut que je vive. Oh 1 mon Dieul mon Ame ne peut pas suftiro ;"i ce qu'elle sent et à ce qu'elle soulî're; voyez ma foible^se; vjyez combien le malheur rend indiscret et per- Bonnel: je vous occupe de moi, je vous attriste peut-étro. Ahl pardonnez-le-moi: cet excès de confiance vient démon amitié, de ma tendre amitié pour vous. Vous m'avez déj> marqué tant de bonté et d'indulgence, qu'il me semble que je n'en peux plus abuser. Hélas! si vous souffriez, qui est-ce qui lesenliroitet qui le partageroit mieux que moi? voua voyez dans mon ûme, vousvo^yezce qu'elle est pour vous. Eh ! je le sens, au comble du malheur, en invoquant la mort à chaque instant, vous me coûteriez un regret; vous mo consolez, et cependant je succombe sous le poids de mes maux. i:ii! non, c'est que ce ne sont pas les miens qui me déchirent: ce sont ceux de mon ami, pour lequel je n'ai ni re*

J, Àrant son départ de Vienne.

LETTRE XVL €7

mède, n! consolation: voilà le supplice d'une âme sensiblft el dévouée; vous avez aimé, vous m'entendrez et vous me plaindrez. Mais voyez combien Ton saisit avidement ce qui fail espérer quelque soulagement. — D'après ce que vous avies mandé à M, d'Alcmbeii, je comptois vous voir à la fin de septembre, et vous ne serez ici qu'à la fin d'octobre; mais au moins y serez-vous? Hélas! je ne sais si je puis me permettre d'espérer jusque-là. Je vous parle peut-être pour la dernière fois. Concevez-vous la situation où je suis? je n'ose me permettre ni projet ni espérance. Ah! j'avois beaucoup ■oufTert de l'injustice et de la méchanceté des hommes, j'en avoîs été réduite au désespoir; mais il le faut avouer, il n'y a point de malheur comparable à celui d'une passion profonde et malheureuse: elle a effacé dix ans de supplice. Il me semble que je ne vis que depuis que j'aime; tout ce qui m'affectoit, tout ce qui m'avoit rendue malheureuse jusque-là, s'est anéanti; et cependant aux yeux des gens calmes et raisonnables, je n'aurois de malheurs que ceux ^uo je ne sens plus; ils appellent les passions des malheurs factices. Hélas! c'est qu'ils n'aiment rien ; c'est qu'ils nevivent que de vanité et d'ambition, et moi je ne ?i8 plus que pour aimer. Je ne suis plus au ton ni aux lentimens de la société : il y a bien plus, je sorois incapable de remplir aucun devoir; mais heureusement je BuiB libre, je suis indépendante, et en me livrant tout entière à ma disposition, je n'ai point de remords, parce que Je ne manque à personne. Mais voyez le peu de cas que vous devez faire de moi; je me reproche souvent la bonté et l'estime qu'on me montre ; j'usurpe beaucoup dans la société ; on me juge trop favorablement, parce qu'on ne me connoît point. 11 est vrai aussi que j'ai tellement été victime de la calomnie et de la méchanceté de mes ennemis, que c'est une sorte de dédommagement que j'éprouve a prtsont. JaiélôinterrompueparrarrivécduchevalierdeChateluxV

I. Le chevalier de Chastcllux, reveuaut d'Italie, avait fait, comme ses amis, Criilon, Schomberg, le chevalier de l'Islc, le pèlcriuage obligé de Ferney. Yollaire lui écrivait, le 2 février de cette année : a Je ne puis me repentir de vont avoir importuné, puisque cela m'a valu l'assurance que j'aurais l'hoimcur àê TOVA posséder vers le mois d'août dans ma chaumière. Vous allez eu Italie. Tmm pourrez y entendre de la musique qui ne parle jamais au cœur. • (T. 6S, f, 131, édit. Beuchot.) En 1773, il lui écrivait encore : ■ Je n'espère pai nur l'honueur et la consolation de vous posséder une seconde fois; je suin fuB âxe...; mail si jamais le hasard vous ramenait vers nos quartiers, je vcv»

qui est entré dans ma cliairiLre sans se faire annoncer, et je le croyois à Ferney. Je lui ai dit que j'étois bien aise de son retour; mais mon cœur n'en scnloil rien. 11 n'a pas un instant suspendu ma douleur; je sentois seulement qu'il meprivoit devons écrire, c'esl cependant ce qu'on appelle un ami. En effet, je m'intéresse à lui, mais il ne peut rien pournion bonheur. Mon Dieu! peut-être que mon âme est fermée à jamais à ce sentiment; si cela étoil, que faire de la vie? Je m'en remets à vous pour faire celle épreuve; venez, mais cela me fait peur. Ah l si mon ûme venoit à rester à froid, je serois désolée; et vous, y seriez- vous sensible? auriez-vous assez de bonté pour regretter mon plaisir? mais sans doute, au moment où je vous verrai, vous serez encore tout occupé de celui que vous aurez senti en revoyant ce que vous aimez. Convenez que ce jour-là vous serez plus éloigné de moi que vous ne Tôles de Bre.slau. Mon Dieul cela est juste; pourvu que, lorsque vous serez calme, vous reveniez àmoi, je serai trop heureuse. Je suis non-seulement contente, mais encore pénétrée de ce que ^ous m'accordez, je ne sais même si j*y réponds; qu'en pensez-voui? lequel de nous est en reste? en jugeant par les situations, il me semble que l'avantage seroit pour moi. Le malheur dispose bien plus à l'amitié et à la tendresse que la vie que vous menez. D'ailleurs, toutes choses égales, n'ô les -vous pas mille fois plus aimable et plus digne d'ôlre aimé? mais venez : il y a des jours, des momensoù mon Ame est tellemenl absorbée, que je crains de ne pas vous aimer assez. Souffrez que je vous fasse un reproche; voire confiance manque à mon amitié, vous ne me dites plus rien de vous, î-ourquoi cela? j'ai été injuste une fois, je le sais, m'en puniriez-vous? Conimcnt, si vous' aimez, n*avez-vous rien à me dire? Vous souffrez, vous espérez, vous jouissez, pourquoi ne m'en dites-vous rien? Vous me parlez si peu de vous, que vos lettres pourroient presque aller à toutes les femmes que vous connoisscz. 11 n'en est pas de môme des miennes; elles ne peuvent avoir qu'une adresse. Voyez si j'ai tort; est-ce trop' exiger que l'égalité dans la confiance? — Voici la quatrième lettre dont vous avez encore à m'accuser la

demanderais en grâce de daigner tous détourner un peu pour passer à Ferney. • (T. 68, p. 405.) La visile de M. de Chastellux au patriarche de Ferney avall ^jrcsque coïncidé avec celle de Guibert. Aussi Voitaire revient-il souvent, à tjtte date, fur lei deux ouvrages de la Tactiaue ai de la Félicité publique.

JLETTRE XVII. 49

réception, ne l'oubliez pas. Je crois que c'est une folie de vous avoir t^crit à Breslau ; vous n'aurez pas pensé à la poste et ma lellre y sera resiée. Mais au moins brûlez -vous les miennes? Je vois d'ici qu'elles tombent des paquets énormes que vous lirez de vos poches; le désordre de vos papiers trouble ma confiance, vous voyez qu'il ne l'arréie pas. Adieu. J'ai mal à la poitrine. Voire jambe est-elle guérie? De vos nouvelles.

Lundi, 6 septembre 177:).

Votre silence me fait mal. Je ne vous accuse point; mais Je souffre, et j'ai peine à me persuader qu'avec un intérêt égal à celui qui m'anime, je fusse un mois sans entendre parler de vous; mais, mon Dieu I dites-moi, quel prix mette«vous donc à l'amitié, si le mouvement vous en sépare tout à fait? Ahl que vous êtes heureux! Un roi, un empereur, des troupes, des camps vous font oublier ce qui vous aime, et (ce qui est peut-ôlre plus près encore d'une âme sensible) les personnes que votre amitié soutient et console. iNun, je ne vous cberche point de tort, et je voudrois même que votre oubli ne m'en parût pas un; je voudrois trouver en moi la disposition qui fait tout approuver ou tout souffrir sans se plaindre. Voilà ma cinquième lettre sans Ti'»ponsej Je vous demande combien il y a de personnes avec qui vous feriez de pareilles avances. Je ne sais pourquoi jiî m'élois persuadée que je recevrois de vos nouvelles do Breslau, soit que vous reçussiez la lettre que je vous y ai adressée, soit qu'elle fût perdue ; mais mon espérance a ét^* trompée. Ohl je vous hais de me faire connoître l'espéra nco, la crainte, la peine, le plaisir; je n'avois pas besoin do ioiiz ces mouvemens; que ne me laissiez-vous en repos? Mon flme n'avoit pas besoin d'aimer; elle éioit remplie d'un sentiment tendre, profond, partagé, répondu, mais douloureux cependant; et c'est ce mouvement qui m'a approchée de vous: vous ne deviez que me plaire, et vous m'avez touchée; en me consolant, vous m'avez attachée à vous, et ce qu'il y a de singulier, c'est que le bien que vous m'avez fait, que j'ai reçu sans y donner mon consentement, loin de me rendre facile et souple, comme le sont les gens qui

reçoivent grâce, semble, au contraire, m'avoir acquis le droit d'être exigeante sur votre amitié. Vous qui voyez de haut et qui voyez profondément, dites-moi si c'est là le mouvement d'une âme ingrate, ou peut-être trop sensible; ce que vous me direz, je le croiroi. Si jevoulois, ou plutôt si je n'élois pas inquiète et mécontente de votre silence, je vous ferois une querelle, que vous entendriez à merveille, d laquelle vous répondriez avec plaisir, et votre justification seroit sans doute un nouveau crime ; mais vous êtes si loin, vous êtes si pressé, si occupé, et pire que cela, si enivré 1 ce mot me venge; mais il ne me contente pas. Revenez donc, je vois le temps s'écouler avec un plaisir que je ne puis exprimer. On dit que le passé n'est rien ; pour moi j'en suis accablée; c'est justement parce que j'ai beaucoup souffert, qu*il m'est affreux de souffrir encore. Mais, mon Dieu l il y a de la folie à me promettre quelque douceur, quelque consolation de votre amitié; vous avez acquis tant d'idées nouvelles ; votre âme a été agitée de tant de sentimens divers, qu'il ne restera pas trace de l'impression que vous aviez reçue par mon malheur et ma confiance. Lh bien, venez toujours; j'en jugerai et je verrai clair; car l'illusion n'est point à Tusage des malheureux; d'ailleurs vous avez autant de franchise que j'aide vérité; nous UQ nous tromperons pas un moment, venez donc et ne rapportez pas de votre voyage l'impression de tristesse que le chevalier a rapportée d'Italie. 11 parle de tout ce qu'il a vu sans plaisir, et tout ce qu'il voit ne lui en fait pas davantage ; en un mot, je nechangeroispasmadispositioncontro la sienne, et cependant je passe ma vie dans les convulsions do la crainte et de la douleur; mais aussi, ce que j'attends, ce que je désire, ce que j'obtiens, ce qu'on me donne, a un tel prix pour mon âme ! Je vis, j'existe si fort, qu'il y a des momens où je me surprends à aimer à la folie jusqu'à mon malheur. Voyez si, en effet, je n'y dois pas tenir, s'il no doit pas m'étre cher; il est cause que je vous connois, qu(3 je vous aime, que peut-être j'en aurai un ami de plus; car vous me le dites ; si j'avois été calme, raisonnable, froide, rien de tout cela ne seroit arrivé. Je végéterois avec (ou tes les femmes qui jouent de l'éventail en causant du jugement de M. de Morangiùs » et de l'entrée de madame la

/, Jc^in FrançoiS'Chàrks de Mulclte, ccnitc de Morangiès, ^é en 1726,

LETTRE XVIII. 5i

comtesse de Provence à Paris, Oui, Je le répôle : Je pn^fôrc mon maîheur à tout ce que les gens du monde'-a[y|)elfcnl bonEeurou plaisir; j'en mourrai peut-être, mais cela vaut mieux que de n'avoir jamais vécu. M'entendez-vous? ûles- V0U8 à mon ton? auriez-vous oublié que vous avez 6té aussi malade et plus heureux que moi? Adieu; je ne sais comment cela se fait; je ne voulois vous écrire que quatre lignes, et mon plaisir m'a entraînée. Combien y a-t-il de personnes que vous aurez plus de plaisir à revoir que moi? Jo m'en vais vous en donner la liste. — Madame de***, le chevalier d'Aguesseau, le comte de Broglie, le prince de Beauveau S M. de Rochambeau *, etc. , etc. , mesdames de Beau veau , de Boufflers, de Rochambeau, de Marlinville, etc., etc., et puis le chevalier de Cbatelux, et puis moi enfin, et à la fin. Eh bien! voyez la difl'érence; je n'en nommerai qu'un contre vous dix, mais le cœur ne se conduit pas d'apri^s la justice; il est despote et absolu. Je vous le pardonne; mais revenez.

Ce jeudi, septembre t77S.

Après avoir attendu plus d'un mois de vos nouvelles, vous m'apprenez que vous avez été bien malade^; et vous

maréchal de camp du 25 mars {76Î, dont le procès en faux avec la famille Véron occupait alors la France et l'étranger, grâce aux factums que Voltaire ne cessa d'écrire en sa faveur pendant les années 1772 et 1773. (Voir OEuvres de Voltaire^ t. 47, passim, et 67, page 479.)

1. Charles-Juste, prince de Beauvau, né en 1720, mcmbro de l'Académie française en 1771, maréchal en 1783, mort en 1793. Il avait, cm 1764, épousé en secondes noces Marie-Ch-irlotte de Rolian-Chabot, fille de c«» chevalier de Rohan, depuis comte de Chabot, célèbre par son aventure avec Vuitain», née en 1729, veuve eu 1761 de Jeau-Baptiste, marquis de Clermoiil-ii'Anib:»i>i', morte le 26 mirs 1807. (Voir les Souvenirs de la maréchale de Beauvau, publiés par madame Slaudish, née Noailles; Tcchcner, 1872, iu-3.'

S. Jean-Baptiste-Uonalien de Vimeur, comte de Rochambeau, v.é en 172 >, âiaréchal en 1783, niurt en 1807. Il avait épousé, le 22 di«XMnbre 174'*, Jeanne-Thérèse d'Acosta^ fille d'un secrétaire du roi.

8. Après avoir suivi, du 16 août au 5 septembre, les manœuvri.'S exécut»' -.i entre Neiss et Brcsiau, par les troupes prussiennes, sous les yeux tlu rui, M. -.ie Guibert, déjà en route pour Varsovie, était tombé a*spz gravoiiieut mala.ie poar être obligé de renlrt-r à Breslau, où il resta alité jusqu'au IC, et repiil limite le chemin de Vienne, renonçant à son voyage en Polo^ue.

LETTRES DE MADEMOISELLE DK l'SPINASÇE.

croyez rassurer mon amitié, eo me disant qu'il n'y a point d'inquiétude à avoii% parce que la fièvre vous a voit quîlté la vcilk\ De bonne loi, croyex-vousque, sur cette nssuranco, riïnio puisse se calmer? Hélualje le vois trop> vous me irailt'Z comme les gens du caoode qtii se disent amis, et qui ne feulent rien : ils ne sonl agites et orcupis que de leur propre lulérôt ou de leur colle vanité; maïs, mou Dieu ! je ne les critique point, je m'afflige do ce que vous soutirez ci de ec que je crains, Si vous saviez comMon vous m'occupez dooiûureusement depuis un moisî mais ce n'est pas de cela que je veux vous parler : c'est de votre santd et de voire retour. Au nom de ramilié, ne fiiites point de folie, dormez, reposez -vous, et pour arriver plus lôt ne risquez pas de n^arrivcr jamais. Au moins aurez vous eu le soin de me donner de vos nouvelles avant que de quitier Breslaut Vous serez accablé de mes lettres en arrivant à Vienne: «oubliez pas de m'en accuser la réception, et pour cause; celle-ci est la cinquième dont vous avez à me parler. Ce. ji'étoit pas ma le lire que vous envoyiez cbercber à îa posle de Brcblau ; voyez si je suis bonne et généreuse, j'auroîs vonlu qu'elle put se métamùrphoseren celle que vous altet»* diez^ et dont voiro âme avoit besoin. Je ne sais à quoi cela lient» mais vous tMes l'homme du monde à qui j'ai le moins d*cnvie de plaire^ avec qui je veuille lo moins faire valoir ce que vous appelez mes attentions. CeM qne je ne veu'c point de voire reconnoissance; c'est un senlimenl que J*abhorre. Je voudrois bien me tromper ; mais au Ion de voirû lettre, je vois que vous étiez bien folbîe, bien pAle et bien abattu. Je meurs de crainte que, dans celte disposilion, vous n'ayez pas songé à m'écrire : si ceU est vrai, vous serez bien coupable. Sachez-moi gré de ne point vous faire de reproches aujourd'hui : je pourrois pourlani avec justice vous en accabler. Je suis ravie que vousnvtz été conlent de \otre voyage. M, d'Alembert n'a pas eu de nouvelles du roi depuis &on retour deSilésic. Adieu î il faut couper court; tî Je vous parlois de vous, j'aurois trop de choses à vous dire ; et si ie vous parlois de moi, cela seroit trop triste pou/ un convalescenî.

M, dVVleiubert vous attend avec impaltônce. Le cbevaher de Clmlcluv est absorbé par tes comédies de la Chevretio *f

f • àtAfêim de caœpguf dttiiU t&Uôe dâ Ugatmoreucyi eom» de Detiîlt H oà

0ift!B«on accent est froid et triste. Adieu; vous croyez donc que je vous reverrai dans un mois ? Il y a trop loin pour en sentir du plaisir.

[Notembre] 4771.

Me voilà: le courage m'a manqué l Quand je n'ai pas ce ^ue j'aime, je préfère ôtre seule : je cause alors avec mes amis avec plus d'intimité et d'abandon. Je viens d'écrire '. trois heures, et j'en suis aveugle, mais non pas ermuyée. ■ Madame de Boufflers m'a permis de vous demander une ' copie de sa lettre ; apportez-la-moi demain, je vous en prie; apportez-moi la suite de votre voyage qui me fait un plaisir i^fini^ Est-ce le matin, est-ce le soir que je dois vous voir? J'aimerois le matin, parce que c'est plus tôt, et le soir, parce que c'est plus longlemps; enfin j'aimerai ce que vous voudrez bien m'accorder. Bonsoir; je ne me suis pas endormie la nuit dernière.

nadame d'Épinay recevait la société littéraire du temps. (Voir leg Mémoires de madame d'Epinay, Charpentier.)

1 . M. de Guibert avait visité Voltaire à Ferney, vers le mois J'octubrc, ea revenant de Vienne en France. U y avait lu son Connétable et beaucoup parlé da roi de Prusse, a Ce M. Guibert, écrit Voltaire à Frédéric, fait comme l'Eu« rope: il parle de Votre Majesté avec enthousiasme. U dit qu'il vous a trouvé CD état de faire vingt campagnes. » [Lettres du 28 octobre 1773 ; cdit. Beueliot,t. 68, p. 353.) ^t 1^ 6 novembre, à d'Ârgeotal : ■ J'ai entendu la tragédie du Connétable de Bourbon, que M. de Guibert ne récite pas trup bien, mais qui étincelle de beaux vers, il a bien de l'esprit ce M. Guibert 1 » [II., p. 364.) — A madame du DcfTaut, le 16 : « J'ai trouvé encore plus de génie dans la Tactique de M. de Guibert que dans sa tragédie, et même encore un peu plus de hardiesse. Ce qui m'a charmé, c*est que ce docteur en l'art d^assassiner les yens, m*aparu, dans la société, le plus poli et le plus doux des hommei. Je devait naturellement donner la préférence à la tragédie sur l'art de tuer les liommes : je crois même qu'en la travaillant un peu, on pourrait en faire un ouvrage régulier et intéressant dans toutes ses parties. » {Item, 369.) EnGn, Tidtaire s'emparait de ce titre de Tactique pour le donner à une satire qu'il composait alors et qu'il adreS'-ait à M. de Guibert. « Il est juste, écrivait-il à d'Alenibert le 19 novcnibie, que je vous fasse lire ma satire contre M. de Gtiibert, qui m'a d'ailleurs paru un homme plein de génie, et, ce qui n'est pas B^iis laie, un homme très-aimable. » (/t., p. 372.)

ti.

54 LETTRES DE MAUiSMOlSELLE OE LESPINAS8B.

Huit heures et demie, 177d.

Mon ami, je ne vous verrai pas, et vous me direz que ce n'est pas voire faute! mais si vous aviez eu la millième partie du désir que j'ai de vous voir, vous seriez là; je serois heureuse. Non, j'ai tort, je souffrirois; mais je L'envierois pas les plaisirs du ciel. Mon ami, je vous airre comme il faut aimer, avec excès, avec folie, transport et désespoir. Tous ces jours passés, vous avez mis mon âme à la torture. Je vous ai vu ce malin, j'ai tout oublié, et il me «embloit que je ne faisôis pas assez pour vous en vous aimant de toute mon âme, en étant dans la disposition de vivre el de mourir pour vous. Vous valez mieux que tout cela; oui, si je ne savois que vous aimer, ce ne seroit rien en effet: car y a-t-il rien de plus doux et de plus naturel que d'aimer à la folie ce qui est parfaitement aimable? Mais, mon ami, je fais mieux qu'aimer, je sais souffrir; je saurai renoncer à mon plaisir pour votre bonheur. Mais voilà quelqu'un qui vient troubler la satisfaction que j'ai à vous prouver que je vous aime.

Savez-vous pourquoi je vous écris? c'est parce que cela me plaît : vous ne vous en seriez jamais douté, si je no vous l'avoisdit. Mais, mon Dieu! où ôtcs-vous? Si vous avez du bonheur, je ne dois plus me plaindre de ce que vous m'enlevez le mien.

Bonjour, mon ami. Avez-vous dormi? comment ôtes-vousî vous verrai-je? ah! ne m'ôtez rien : le temps est si court, et je mets tant de prix à celui que j'emploie à vous voir. Mon ami^ je n'ai plus d'opium danslatôte, ni dans le sang: j'y ai pire que cela, j'y ai ce qui feroit bénir le ciel, chérir la vie, si ce qu'on ainie étoit animé du môme mouvement : mais, mon Dieul ce qu'on aime est juslomenl fait pour faire le tourment et le désespoir d'une (Ime sensible. Uonlour; Je vp.ux vous voir, vous auriez à(l n^xvvi: ^xvife^ ^n^

mm cbez madame GeofTrin^ Je n'osai pas vous lo dire hier au soir. Oui, vous devriez m'aimer à la folie; j.^ n*o\ige rien; je pardonne tout, et je n'ai jamais un moinonioiil d'humeur, mnn ami; je suis parfaite, car je vous aime eu pejc(èction.

Quatre heures, 1773.

Vous n'êtes pas parti, du moins je l'cspôre. Voici ce qiio TOUS aurez dit : il fait un temps affreux; j'irai domain à la campagne; j'y serai mené; je la verrai cette aprèe-dînée.

J*irai passer la soirée chez madame de V Mon ami, si

vous avez raisonné ainsi, M. d'Alembert vous pormottra de raisonner à l'avenir, et vous n'en serez pas réduit à faire ot à ne faire que des Coiinctables, Racine n'auroil pas voulu qu'on rempt^châi de faire les Lettres sur les Vi::ioiinairos, ni même sou Histoire de Port-Royal*. Voilà lo? deux vo» lûmes; si vous les perdez, je vous préviens que vous soroa perdudans l'opinion de M. d'Alembert. Voilà aussi IMu (arque : il est à moi : mais si cela vous est égal, j'ai me rois autant qu'il ne fût ni déchiré ni perdu J'ai vu à la messe madame de M***; j'ai voulu lui parler; sa figure, sa taille justifleroient le goût ie plus difficile et lo plus délicat : mais flOD ton, sa manière, ah ! qu'ils sont repoussans ! Ai-jc lorl? mais son amie ne lui ressemble point; oh ! je le crois, et môme je le désire; ce mouvement est-il généreux! dites. Non, vous ne saurez jamais tout ce que me mande l'ambassadeur; mais écoutez seulement ceci : Il dit qu'à en juger sur les apparences, M. de G a obtenu ce que -M. do

1. Ces dîners avaieut lieu les luudis pour les artisics et leit mrirredis puiir Ici gens de lettres. Marmuntel dous apprend que mademoiselle de I.cspinusse « était la seule femme que madame GeofTriu eût admise à sou diuei des gesi de lettres. » {Mém., Il, US.)

2. Lettre à l'auteur des Ucrésius imaginaires et des Deux VisioNNMr.Ks, et iMtre aux deux apologistes (Goibaud du Bois et Batbii-r d'Auconrj île Vauteur de« Uérésies ]MAGl^AIHES, purues en lC6t), et dans le><|ii(:lhs Uaciiie, ea rébellion alors coutre Porl-Poyal, défendait la cause du ihéâ'ie coiilre Nicole. {Œuvres de Harine^ collect. des grands écrivaius d»' la rr;iuoo; Bachette, 1865, t. IV, i>. 257-330;. — Abrètjé de fIJistoire dr PuH-linifar, paru longtemps après la mort de Racine ; ^ première ç&tV^u eu Vl^i V^V '^^^« ïa-itj; h deuxième en 17 a 7 (item, IV, p. 369).

tETTRtS DE ÎIACEMOISELLE T>ï: lESPlNASSE.

M. et lui disirerojerit obtenir; et puis il ajoute: le ne

LTains pas que ces yeux si pcrçaas voieiil ces uiols j Je con-

EeriÈ que ceux de M lisent celle leltre, comme il Ut

dans votre /îme, etc.; et puis il ajoute encore cent plaisanteries qui âoul pleines de finesse elde gaieté; il est assurcmcnl bien aimable, mais il mérite bien peu d'tître aimé. — Mon ami, vous me conseilliea hier de ne vons point aimer ; eBt-ce moi ou vous que vous \0udrie2 délivrer de ce malheur? dites, J'ûi un remède infaillible : combien il me sera doux/si je puis penserque je fais quelque chose pour voua? Mon ami, cette Ame qui ressemble au tliermoméire qui est d'abord à la glace, el puis au tempéré, et peu de temps après au climat brillant de Féquateur, celte toe, ainsi ctk traînée par une force irrésistible^ a bien de la peine â se modérer el à se calmer : elle vous désire, elle vous craint, elle vous aime, elle s'égare, et toujouri» elle esta voua el à •e:^ regrela.

Mon arni^ en rentrant hier au soir à minuit j'ai trouvé voire lellre. Je ne m'allendois pas à cette bonne fortune; mais ce qui m*aflligc, c'est le nombre de jours qtii se passent sans que je vous voie. Mon Dieu ï si vous saviez ce que sont \i*^ jours, ce qu'est la vie dénuée de Tintérôt et du plijisir de vous voirï Mon ami, la dissipai ion, l'occupation, le mouvement vous suffisent, el pour moi, mon bonheur c'est vous, ce nVsl que vous: je ne voudroispas vivre, si je ne devois vous voir, et vous ajn>er tous les momcns de ma vie. Donnez-moi de vos nouvelles, et venez dîner demain cbe^ le comïe de C***. Il m'a demandé de changer le dimanche on samedi : j*ni dit oui ; mais venez-y, je voua en prie. Je devois diner chez Tûmbassadeur d'Espagne* au« jourd'hui : je me suis fait excuser; si vous aviez dû y être, \e D*y aurois pas miinqué. Bonjour. J'attends la lellre (^% vous m'avez promise; je suis bien pressée.

§4. te comte d'Ai'aii«ft

Lî.TTRE XXVI. fti

le cède au besoin démon cœur, mon ami : je vousaime; Je BeDs autant de plaisir et de déchirement que si c'étoit la première et la dernit>re Tois de ma vie que je prononocrofi ccsmots. Ah I pourquoi m'y avez-vous condamnée ? pourquoi y suîs-je réduite? vous saurei un jour — bêlas ! vous m'entendrez. Il m'est affreux de n'être plus libre de soutTrîr pour vous et par vous. Est-ce assez vous aimer? Adieu, mon •mi.

De tous les inslans de ma v!c, 1774,

Mon ami. Je souffre, je vous aime^ et je vous .illciids.

[Mardi] 1774.

Mon ami, vous me faîtes éprouver qu'on aime mieux Jonner que payer ses dettes. J'ai là plusieurs lettres û répondre; et pour venir à elles, il faut que je commence à causer avec vous. Mon ami, m'avez- vous accordé, depuis hier au soir, une minute, deux minutes? Avez-vous dit: cUc souffre, elle m'aime et j'ai à me reprocher une paitic de ses maux? ce n'est pas pour vous affliger, ni pour avoir des remords qu'il faut vous dire cela; mais iùt^i pour OAnt bon, pour être indulgent, pour n'être pas fnri'MJx loirq-i'il échappe quelques cris à la douleur. l'our moi, j'ai pfîii:,é à TOUS, et môme beaucoup; j'en ai été occupée. iJon Dieu ! y cnt-il jamais tant d'orgueil, tant de dé'J.ii'is, l;jiit de nié- . pris, tant d'injustice, en un mot, l'a senibl'i;/e et ra--/;rtiment de tout c*> qui peuple l'enfer et le-s pr:iiie8-rn?ji /w»:-, depuis mille siècles? tout cela étoit hier au r-oir d'in-. ui't rhambre, et le? murs et î-s.planchers n'en -ont pas écroulés 1 cela lient du proiige. Au n.ilieu de loua les i^iimaui/U

b8 LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

e( de tous les cuistres, des sotSt des pô'laus, avec lesquels j'ai passé ma journée, je n'ai pensé qu'à vous et à vos folies, je vous ai rogrelté; je vous ai désiré avec autant de passion que si vous étiez la créature la plus aimable et la plus raisonnable qui existât. Je ne peux pas m'expliquer le cbarme qui me lie à vous. Vous n'êtes pas mon ami, vous ne pouvez pas le devenir : je n*ai aucune sorte de confiance en vous; vous m'avez fait le mal le plus profond et le plus aigu qui puisse affliger et déchirer une âme honnête : vous me privez, peut-élre pour jamais, dans ce moment-ci, delà seule consolation que le ciel accordoit aux jours qui me restent à vivre; enfin, que vous dirai-jel vous avez tout remplis le passé, le présent et l'avenir ne me pressentent que douleurs, regrets et remords; eh bien! mon ami, je pense, je juge tout cela, et je suis entraînée vers vous par un attrait, par un sentiment que j'abhorre, mais qui a le pouvoir de la malid>tion et de la fatalité. Vous faites bien de ne m'en pas lenir compte : je n'ai pas le droit de rien exiger de vous; car mon souhait le plus ardent est que vous ne fussiez rien pour moi. Que diriez-vous de la disposition d'une malheureuse créature qui se montreroit à vous pour la première fois, agitée, bouleversée par des sentimeus si divers et si contraires? Vous la plaindriez : votre bon cœur s'animai'oit; vous voudriez secourir, soulager cette infortunée. Eh bien I mon ami, c'est moi; et ce malheur, c'est vous qui le causez, et celte Ame do feu et de douleur est de voire création. Ah ! je von? crois encore comme Dieu ; vous devez bien vous repentir de votre ouvrage. En vérité, lorsque j'ai pris la plume, je ne pavois pas un mot de ce que je vous dirois : je voulois seulement vous dire de venir dîner demain mercredi, chez matlame Geoiïrin. Je voulois vous faire observer que vous hùu] de tous mes amis, aviez la constance de me rcfu.^er et de me faire attendre ce que je désire vi\ement, le ConnH'ihle : il est à moi, je pouvois vous le refur^er, ?t c'e-l moi qui vous persécute pour me le rendre. Ohl m.)P Dieu! ni soins, ni intérêt, ni attention, ni envie de plaire, quelquefois de la bonté qui ressemble à la pitié, et avec, tuut cd'i, et sans tout cela, jo vous aime à la folie. Plaignez-moi et ne me le dites pas. Rapportez-moi mes lettres; oui.

Trois heures, i'ilA.

Je ne vous aï pas répondu raoî-mOme. Si vous m'aimee, cela vous aura inquiété, et je serois désolée de vous causer UDB peine que je pouvois éviter. J'étois dans un état d'angoisse qui ressembloit à l'agonie, et qu'avoit préc(?dc un accès de larmes qui avoit duré quatre heures. Non, jamais, Jamais mon âme n'a senti un pareil désespoir. J ai une espèce d'effroi qui égare ma raison. J'attends mercredi, et il me semble que la mort même n'est pas le remède suffisant à la perte que je crains; je ne le sens que trop : il ne faut point de courage pour mourir, mais il est affreux de vivre. Il est au-dessus de mes forces de penser que peut-élre ce que j'aime, ce qui m'aimoit, ne m'enlcndra plus, ne viendra plus à mon secours. Il aura vu la mort avec horreur, parce- que mon idée y éloit jointe; il me disoil le iO : fai en moi de quoi vous faire oublier tout ce que je vous ai fait sovffrir; et ce jour-là môme ce funeste accident l'est venu firapperi

Ah ! mon Dieu, vous qui avez connu la pasi^ion, le dûsespoir, concevez-vous tout mon malheur? Plaignez-moi tant que je vivrai, mais gardez-vous de regretter jamais la créature la plus malheureuse, et qui aura existé huit jours dans un état de douleur où la pensée ne peut atteindre. Adieu. S'il faut que je vive, si ma sentence n'étoit pas prononcée, je trouverai encore de la douceur, du charme et de la consolation dans votre amitié; mêla conserverezvoai?

LETTRE XXVIIl

Mo! défiante, et à votre égard l songez donc avec quel abandon je me suis livrée à vous : non-seulement je n'ai .mis ni défiance, ni prudence dans ma conduite; mais je n'aurois pas même connu les regrets ni les remords, si je D'avois compromis que mon bonheur. Ohl mon ami I je ne iûis si j'ai mieux aimé; mais celui qui a pu me rendre infi-

dèle eC coupable, celui pour qui je vis après avoir perdu Tobjet et Vintérôt de tous mes momens, à coup sûr, c'esi celui qui a eu le plus d'empire sur mon âme; c'est celiiî qui m'a ôtô la liberté de vivre pour un autre, et de mourir lorsqu'il ne me restoit ni espérance ni désir. Sans doute, j'ai été retenue par le môme cbarme qui m'avoil entraînée vers vous, par ce charme tout-puissant attaché ù votre présence, qui enivre mon âme, qui l'égaré à un tel excès, qu'il en efface jusqu'au souvenir de mes maux. Mon amil avec trois mots vous me créez une âme nouvelle, vous la remplissez d'un intérêt si vif, d'un sentiment si tendre et si profond, que j'en perds la faculté de me rappeler le passé et de prévoir l'avenir. Oui, mon ami, je vis toute eu vous : j'existe, parce que je vous aime; et cela est si vrai, qu'il me paroîl impossible de ne pas mourir quand j'aurai perdu l'espoir de vous voir. Le bonheur de vous avoir vu, le désir, l'attente de vous revoir, m'aident et me soutiennent contre ma douleur. Hélas l que devenir, lorsqu'au lieu de l'espérance, je n'aurai que le regret si douloureux de ne vous pas voir! Mon ami, avec vous je n'ai pas pu mourir, sans vous, je ne peux ni ne veux vivre. Ahl si vous saviez ce que je souffre, quel déchirement affreux mon cœur éprouve lorsque je suis abandonnée à moi-même; lorsque votre présence, ou votre pensée ne me soutient plus! ahl c'est alors que le souvenir de M. de Mora* devient un sentiment si actif, si pénétrant, que ma vie et mon sentiment me font horreur. J'abhorre l'égarement et la passion qui m'ont rendue si coupable, qui m'ont fait répandre du trcuble et de la crainle dans cette âme sensible et qui étoit loule à moi. Mon ami, concevez-vous à quel point je vous aime? Vous faites diversion aux regrets et aux remords qui déchirent mon cœur: hélas! ils suffisoient pour me délivrer d'une vie que je déteste; vous seul T?t ma douleur êtes tout ce qui me reste dans la nature entière : je n'y ai plus

I . Il ne pouvait plus désormais êlre question que de souvenir , le marquis dé! Mora étant mort le 27 mai de celte année, au cours même du voyage qu'il avait entrepris pour se rapprocher de mademoiselle de Lespiuasse. Voici en quels termes le Mercure de France annonce celte mort :

a Le marquis de Mora, grand d'Kspagne, gentilhomme de la chambre de Sa Majesté Calholi(iwe, est mort à Bordeaux le 27 mai. Le consul d'Espagnerésidant en cette ville a dépêché un courrier à Madrid pour infui mer dv. cet événement le comte de Fucutos, père du marquis. {Menure de France^ 1774, juillet, t. I,p, m.]

^^^^^^^P LETTRE XICV é^

d'îat<?rÔt^ plus de liens» plus d^amis.je n'en ai pas besoin î vous draer, vous voir, ou cesser d'exister, voilà le dernicf el Tunique vœu de mon fime* I.a vOIro ne me répond pas, je le sais, cl je ne m'en pliiîos puinl. Par udc bizarrerie que je sens, maiïqrjeje nesauroîs vous expliquer, jesuis loin * de drsircT de retr'îuver en vous lout ce que j'iii perdu ; c*en soroil Iropj quille créature a jamais mionv aeuii quf* tiîoi tout le prix de la vie? N'est-ce pas assos que d'avoir béni et clnîri la nature une fois? combien de millier^ d*hommes ont passé sur la terre sans avoir à lui lendre grftceî Ohl combien j'ai élé aimée l une ûmo de feu, pleine (i*énergie qui avoil loul jugé* tout apprécié et qui, revenue et dégoûtée de luul, 8*étoit abandonnée au besoin et au plaisir d'aimer : mon ami, voili comme j'éloîs atmée. Plu- ^ietir3 années sVHoienl écoulées, remplies du charme et de la douleur inséparables d'une passion aussi forte que profonde, lorsque vous êtes venu verser du poison dans mon cœur, ravager mon ûine par le trouble et les remord?. Moa Dieu 1 que ne m'avez- vous point fait Bouffrit 1 Vous m'<irra» chiez 4 mon sentiuient, et je voyois que vous n'étiez pas à moi : comprenez-vous toute l horreur de ( elltî shuciliuu ? Comment vit-on au milieu de tant de maux? comment (rouve-l-on encore de la douceur à dire ; Moti ami, je vous i aime, mais avec tant de vérité et de lenJressû qu'il tresl I pas possible que votre âme fioit froide en m'écoutiiuif Adieu.

V« udrcd j , Aprei Éi p vfti e ■

Vous êtes mécontent; voyeî si vous devez Télre r quelle àme avez vous Jamais animée d'un sentiment plus tendre 6t plus fort? Mon amij dans quel sens que vous rogard*ci et que vous jugiez mon ^Ime, je vous dt5fic d'y rien irnuver qui puisse vous mécontenter; ohl j'en suis sûre : j^inirns fOUS n'avez été autant aîmé. Mais, mon Dieu! ne me fiâtes pas prononcer pourquoi je ne peux pas vous écrire où ?ûUB êtes; je n'ose m*en avouera moi-même la raison î c'est une pensée, un mouvement auxquels je ne vêtu pm ro'arrÔter : c'est un genre de supplice qui me fait tforreur. qui m'humilie^ et que je n'avois jamais connu. Vous me demandez comment je me trouvois de vous voir tous kv» |oors; ob î non, ce n'étoil point une babitude : ce n'en pouvoil jarauis devenir une. Que ces couleurs sont froi'lt^s*

qu'elles sont monotones 1 comment les comparer au mouvement rapide et violent que font éprouver le nom et la présence de ce qu'on aime? Non, non, je n*ai point été assez heureuse pour me surprendre dans l'illusion d'espérer que vous viendriez me voir, et de vous attendre; aussi n'ai-je point entendu ouvrir, ni fermer ma porte. En effet, «ans intérêt, sans désir, qu'importe ce qu'on voit, ce qu'on entend? toute entière à mes regrets, je ne sens plus qu'un besoin, et je n'implore plus que vous et la mort. Vous soulagez mon cœur : vous le pénétrez d'un sentiment si tendre, qu'il m'est doux de vivre tout le temps que je vous vois ; mais il n'y a que la mort qui puisse me délivrer du mallicur de votre absence.

Minuit, f774.

Vous avez donc oublié, vous avez laissé là cette furie si folle, et si méchante tout ensemble; encore si vous l'aviez Lii^sOe en enfer! elle ne se plaindroit pas : la chaleur et ra< tivité de ce séjour la fait vivre; mais la malheureuse a pascé sa journée dans les limbes : elle attendoit i:n ange consolatonr qui n'est point venu II faisoit sans doute le bonheur et le plaisir de quelque créature céleste : lui-même étoil enivre des plaisiis du ciel; et dans cette disposition, rien ne pouvoil me rappeler à lui; et si, en effet, il est auifsi lieuri'ux, je souhaite du fond de mon âme que rien ne le ramène à moi : car je suis assez injuste pour détestei son bonheur, iH pour désirer que le repentir et les remords le poursuivent sans cesse. Je lui souhaite pire encore : '?.'e.-it qu'il n'aime plus, et qu'il n'inspire désormais que de l'indifférence. Voilà les vœux, voilà le souhait de l'ûme qui a le mieux aimé, et qui a le plu» de besoin de s'éteindre puur jamais. Bonsoir.

Minuit et demi, 1774.

le ne sais seule que dans ce momeat ; et je veux bien vile vous dire que je ne compte point sur vous pour aller chez madame la duchesse d'Anville. Vous me serez toujours agréable, mais rarement utile, et je voudrois bien -pouvoir ajouter peu nécessaire. En voulant rassurer uia confiance, vous me prouvez à quel point ma défiance est justement fondée : car il me manque encore trois lettres, et une nommément où je vousparlois de Gonzaive*. Vous verrez que ces trois lettres sont encore dans un des côtés de votre portefeuille; peut-être aussi sont-elles avec ce qualr =L^e tome que je devois recevoir aujourd'hui. Je remarque ^ue vous mettez votre plaisir à avoir des soins pour madame de *** : vous lui donnez, vous lui prôtcz tout ce qui vous a fait plaisir ; et avec moi, c'est l'autre excùs, l'oubli, la négligence, les refus. Il y a trois mois que vous m'aviez promis un livre qui est à vous, et que j'ai emprunté d'un autre. Sans doute qu'il vaut bien mieux que cette manière si dérîobligcanle tombe sur moi : cola n'est que juste; mais aussi je ne me plains quede l'excès. Bonsoir. Si le travail vous coûte votre nuit, vous devez avoir \nea du regret aux visites inutiles qui ont rempli votre temps. Parmi les lettres que vous in*avei renvoyées, il y en a une qui n'est pas de moi ; mus Je jur<^ de ne vous la rendre jamais.

Henvoyez-moi deux lettres anciennes: ce ne sont j^s celles de Gicéron ni de Pline que je vous demande. — Je voudrois bien ne pas vous voir, ne plus vous voir. Un regret ne vaut-il donc pas mieux qu'un remords?

Dans le moment où vous li^ez ceci, je gage que vous av. 2 déjà reçu un billet où Ton vous dit que sais-je?

t. M. de Mora, dont c'éloit le prénom.

LE'^ TRES DE MATîïTafOISELLB DE LESPlNASSB

l'JiI raon Dieu! croyez-la : rendez-lui le repos ;eU «'il est poasibte, soyez heureux : c'est le souhaif, c'tst le vœu, c*e^{ It» déâir de la malheureuse ciéalure qui a toujours sous los VL'ui cette inscription alïreu&e de la porte de l'enfer : En entrant ici, on laisse iovte espérance. Non, jt* n'en ai plus; je n'en veux plus. Je devois m*aaéantir le jour que je sub te^ll•e seule. Hélas l vous mV'garez, et voua ne eauriez IV 0 consoler.

[H niât] 1774.

ITous ne me connoîâsez pas encore : il est presque impossible de blesser mon auiour-propre; et le cœur est si indulg<nUl En effet, la soiiée d'hier au soir reîfyeuibloîl m$ez A ces insipides romans qui l'ont bcliller tout ense^iblo l'auteur et les lecteurs» Mais il faut dire comme le roi de Prusse da/is une occasion un peu plus mémorable : Nous frrons mieux wie autre /"où. Ce gui fuit c^poquc, plaît ou fAcbe ; voilà que vousn^oublierez jamais que, le jour de la mort de Louis XV *, vous avez passé la soirée dans un pro* fond sommeil. Croyez-moi, il y a des souvepirs plus douloureux que celui-là» Bonjour.

LETTRE XXXm

[leudi] orne heur<»du lotr, f 774*

le parie que vous n'ôtes pas aussi endormi aujourd'hui que vous Tintiez hier à cette heure-ci, et ct^la est bîea simple : on vous amuse, on vous inléressêj et vous avez envie de plaire. Mon ami, vous Doutes pas fnit pour rintluntt^ î vous avez besoin de vous rc^pandre; le mouvement, le brouhaha de la socictL^ vous sont nécessaires : ce n'est pas le besoin de voire vanité, tuais c'est celui de votre aciivilé. La confiuncei la leiHircï'Se> cet oubli de soi et de tout amour-propre, lou^ ces biens sentis et apprOcidâ par une ûme tendre et

(L ICM 17 M,

LETTKK XXXIir.

sroDnéoj éteignent et eogourdisseot la %'61rc. Oui, jo le ?pt>le ; vous Ti'avex pas besoin d'être &\m6, O'ielle tMr.inge méprise! mon Duiul et j'os-e accuser ccrtain<'sgehs de umn» quiu' de dîa'erneniLMil; j'ose dire qu'ils rrobservent rien, qu'ils ne connoissent pas les hommes. Ah! comment ai-je éié c^gart'O, trompi^e à un tel excèsl comment moa e5pril DVt-il pns iirr^té mon âme? et comnit ni se fait-il qu'en vous jugeant sans cesse. Je sois toujours entrahiéeZ Voui De eonnoissez pas (a moitié de l'ascendant que vous avez «ur moi : vous ne savc* pas ce que vous avez à vaincre chaque ibis que je vous vois; vous ne vous doutez pas de Cous les sacrifices que je vous fais: vous ne savez pas à quel point je renonce à moi pour être à vous. Je vous dirai comme Phèdre •

U fatloît bîeo louvcnt me prffcr de Riet fAnneA*.

Oui| mon ami, je me prive avec vous de tout ce quj mVbt le plus cher, ie ne vous parle ni de uies regreb, ni de mss souvenirs; et ce qui m'est plus cruel encore, je ne fous laisse voir qu'une partie de la sensibililc dont voui rompiissez mon cœur, le riUieos la passion que vous excilez dans mon âme; je me dis sans cesse ; Il n'y répondroil pn:î, il ne m'eulendroit pas et je mourrois de douleur^ Concevez-vous, mon ami, Tespèce de tourment auquel je suis livrée? j'ai desremords de ce queje vous donne, et des regrets de ce que je suis forcée de retenir. Je m'abandonne A vous, ei je ne me livre pas à mon penchant ; en vous cédant, je me combats encore. Abl m*entendre«-vous7 cl saurex-vous du moins par la pensée ce que je sens et ce que vous me faites sou iïrir? Ou ij vous aurez un retour vers moL parce que vous avez celte sensibilité qui fait qu'on s'intéresse aux matheurcut et qu'on ]es plaint. Mais je ne sais pourquoi je me permets ce moment d'épanchemenl ; Je sais de reste que je ne irou verni point de consolaliou duns votre comr. Mon ami, U est vide de tendresse et de senliment. Vous n'avez qu'un m*3yen de m^enlever à mes maux, c'est en m'enivranl, et ce remède même est le plus grand de mes malheurs. Bonsoir, nion ami; donnez-moi de vog nouvclles î mon laquais a ordre de retourner chercher votre I réponse. — Diles-moî ce que voua comptez faire demain

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