I. PHèdrt, «cUtV, io
vendredi; dites-moi si je vous verrai. Je vcudrois que ce ne fût pas le matin, par ce que je dois avoir une visite longue et ennuyeuse; je voudrois vous voir pourlant. Songez que samedi et dimanche je serai privc^e de ce bonheur. Adieu encore, je suis fatiguée. J'ai vu, je crois, quarante personnes aujourd'hui, et je n'en désirois qu'une, une dont sûrement la pens(5e ne s'est pas tournée une fois vers moi. Mon ami, si vous étiez heureux, j'approuverois votre manière d'être : mais ce vague, ce vide, cette agitation, ce mouvement perpétuel, cette manière de n'être ni occupé par le travail, ni animé par le sentiment, cette dépense continuelle qui appauvrit sans qu'il en résulte ni plaisir, ni intérêt, ni réputation, ni gloire! Ah! mon Dieu 1 vous ne méritiez pas que la nature vous traitât aussi bien : elle a été prodigue envers vous, et vous n'êtes que dissipateur; mais moi, je me ruine avec vous, et c'est vous accabler et non vous enrichir. Je vous ennuie, vous avez du dégoût pour mes lettres, et en cela j'admire la justesse et la délicatesse de votre tact : mais si j'estime votre bon goût, je m'afflige de ce que vous n'avez presque pas d'indulgence ni de bonté. — Vous avez dîné avec trente personnes. — M. de Vaines * a passé la soirée avec moi; croirez-vous que je ae vous ai pas nommé?
Quatre heures après-midi, 1774.
A coup sûr, mon ami, je n'observe pas la loi du talion dans ce moment-ci ; car ce n'est pas de moi que vous êtes occupé. Eh, mon Dieu 1 comment penscriez-vous à moi, au milieu de tant et de si charmans objets de distraction, tandis que je ne puis fixer votre pensée lorsque nous sommes tête à tête? Savcz-vous pourquoi j'aime mieux vous voir lé
1. Jeau Devaines, financier-littérateur, très-liô avec Turgot, qui l'avait ■ommé directeur des doniaiues de Limoges pcudaut son irifeudance d'Auvergnej te qui ne renipêoha pas d'être placé par l'alibé Tcnay, en 1771, à la tête de la régie des dumaiaes de Bretagne. Il réunissait, dans ses dîners du mardi, l'élite des gens de lettres, des philosophes et des économistes. Membre de l'Institut en 1803, il mourut le 16 mars de la mémo année et eut pour successeur le poêle raruy. Y oir Tarât f Mémoires sur M. Suard,
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M)ir que dans le reste de la journée? C'est qu'alois Thoiire arrête Tolre activité : il n*y a plus moyen d'aller chez madame une telle, chezGluch *, etc., et de faire cent inutilités, auxquelles il semble que vous n'altacliiez de l'inlLTÔt que pour me quitter plus tôt : mais n'allez pas croire que ce; 8oit là des reproches: ce sont, et ce ne sont que des remarques, que je ne peux m'empôcherde faire avec le degré d'intérêt qui m*anime : mais je suis si éloignée de vouloir rien eiiger, que je me dis cent fois par jour que c'est sur moi que Je dois prendre de l'empire; que je dois réduire mon sentiment à cette mesure, où, n'ayant pas assez de force pour flaire le tourment de l'ame, on ne prétend à rien, et où l'on sait gré de tout: c'est-à-dire, que si, par ha.-ard, C*étoit de la passion que j'eui?se dans l'âuie, il faudroit venir à bout de la vaincre, plutôt que de cherchera vous la l'airo partager. Et savcz-vous, mon anii, ce qui peut me faire trouver cette force ? c'est la persuasion intime où je suis, qu'il n*est pas en vous de faire le bonheur d'une âme active et passionnée. Je ne vous dirai point ce qu'il seroil si naturel de penser : c'est que je ne suis pas faite pour inspirer UQ sentiment profond; c'est que je ne dois pas pn^tendre à plaire, à .fixer. Tout cela est vrai sans doute; mais ce n'est pas cela qui fait que je vous dis qu'il n'est pas en Yousde faire le bonheur d'une âme forte et sensible. — Je fais k cette âme-là le visage de madame de Forcalquier à vingt ans*; je lui donne la noblesse de madame de
I. ArriTéà Paris dans r<iutomne de 17 73, le célèbre compositeur n*était pas one nouvelle coimaissaiice pour M. de Guibert, qui Tavail coimu a Vicutic rannée précédente. « ^latincc passée chez Gluck, fameux musicien, un des prcnuers, peut-être le premier do l'Europe. Répétitiuu à sou cla»ecin, par lui tout seul, de plusieurs scciics d'un opéra français, iVIphiijéiiiej q'i'il a fait pour le théâtre de Paris et qui doit y être joué raniaW; [i-orhaine; paroles du bftilU du RuUet, altachi^ au prince de lluhau... Genre do nni-i:.|uo n uf, al)S«jlamentneuf. Récitatif simple et di^'lam-^. d'uno manière sublime; jamais rim n • m'a fait cet eflet en musiipie, vi o'éluil Gluck seul, avec une vuix de cliaudron, ettropiant le français, tuuclianl niédiocreineut le clavecin ! Son ^'cnic couvrait toat; il aiiimoit ses yeux, sun geste; il m'échauflolt, moi barbare, li^oi duct on n'a presque jamais ému l'âme par les orcillesl o (Journal, l, 306.)
î. Prançoise-Reiiiie de Carbonnel de Tanisy, n-k» en 1725, >cuve du marqnia d'ADtin, reniai it^e le 6 mars 1742 à Luui^-Dulile de Brancas, cumte ('<! Forcalquier, fils du ninrédial de Br.iucas, dont elle devint vmve le J lV:vi<er 1753, celle-là même que madanie du I)ef.'ant aj)pelait la lhlli.<sitn't. « Un ne peut pas être plus ju'.iu ipie Te^t uiaiiame do Fureal()uior; t-V.i' e:>l potile, maii fort bien faite, un beau teint, un visage rond, de gran-ls youx un tics be.iij rcgafdi et tous les muatCii.cuts iu sou \isage rembellisseut, • (vif ^'«i ci*" '
IÏHonnrJjeîgrA{:esd'Aglae,eire8prîldemufÎ7imede***,orné ou entéÔG celui de madame de B.,* *; ti quand j'ai composé cet èiva pfirlVutj je vous répèle encore qu'il n*est pns en vous d'en faire le bonheur. Pourquoi cela? Et pourquoi? le voîci ; c'est que, pour vous, aimer n'est qu'un accident du voire âge qui ne lient point à votre dme, quoiqu'elle «n soit iigUée quelquefois; c'est que votre Ame est par-dessus tout éleifée, noble, gmnde, active, mais qu'elle n'est ni tendre^ ni passionnée. Ahl croyez que je suis au désespoir d'avoir vu si profondiinienl; j'ai lant de besoin d'aimer, tant de plaisir à aimer ce que je Irouve airaubloî (t m'esl si impossible d'aimer moJérémenti que le plus grand m^ibeur qui pouvoit m'arriver, étoit de découvrir en vous ce qui seul pouvoit arrêter et peul-élre éteindre mon j^eniiment; car je vous l'avouerai naturellemenl, je ne trouve pas en muî de quoi aimer seule. Avec la persuasion contraire, j'ai k Êbrce du martyr : je ne crains aucun genre de malheur. En souffrant et en souffrant beaucoup, je pourrois encore cfiérîrlavic.adoreretbénirceluiquime feroit soufiVir; mais c'estû condition que j'en serois aimée, p^ais aimée par attrait et non parreconnois^ance ; par procédé, [jar vertu, lout cela est détestable^ et n*est bon qu'à flétrir et abattre une âme sensible. Eh! ne faisons point du plus grand bien que la nature nous ail accordé une œuvre de commiséralion* Mon ami, il y a des momens où je me sons égale à vous j j'ai de la force, de l'élévation et un ménris souverain pour tout te qui est vil et malbounôle % en un laot, j'ai le mépris de
du iluc lie LuyTiCi. Voir La eomtease d# B^chvfQti et tts ami», par AL de tOiUâttiê) Mitliel lûvy, 1870, în-tt/j Elle iivilr, au mois ite juin i774, donné 6a iJ<!n<ii':jH.Hi dc& fonctions <Je d^inic ^rii «bncur dti la cum'c»e d'àiHo», qI tvait éié rett)j.i!jcée par la duchefisu de Quitilit]»
I . L(>ui54S'Juitf;-l.uiistSflee de Rohan-Guéinénée, fitle du prioi^e de Moûtaubnn et d'Éléuaoi'£>£u)^éiiie de BétUi^y du A]ézlcirc&» Dde te h mars 1*34, nmnée eu 1743 à Loul&*Charlc& de Lorraine!, coR'ttî de Drîouot', dout t:lk «levint' veuve le iâ juin ITfll. La majeslé était le cïirwclèrè de ta beauté de madame i\t BrionUG. Sliirmoulel, qui la conijjare à Minerve, en rapportant un jugomcut dont le princrî L. de Roltai» c»l lo Pàrîa, a dit d'elle : ■ Si elle u'êlfil pftB Venus n;éine, ce n'étoil piLja que^ di\m la râgulaâté parraîte de m tdllâ et tltt tuils t^s traits, elli^ uù véauU tuul l'C <|u'oii peut imag'mcr pour 'k^JlniP itii pciiiiire i^ beauté idt^alc. Do tout kf ct^armrs, un «cul lui inauquoil, et ftoo» lecjiid il II 'y a point de Vénus au ututide : c'etuit 1 Vir de la vol utile, v (Jim., il, 134, et ttussi Wi lUcm, dû maduniÊ de Gentù, t. II, p. 131^») Elle fut mère du priuce de Lambosis, o^lèbie par l'affAÎre du l^uut-Touiuaul ta lTS9^ et du priticc dâ Vaudemonti vi mourut à Yieuue en IS07, M. J.M eomleàte ùë Do ulJlert,
i c: ni dans l'a me, que, sous quelque aspect qu'elle /
|c j-rt ao'if :, elle ne sauroil m'effrayer un instant^ ei que^' [jrcsque ioujoars elle est un besoiu actif pour tnoi, D'îiprès
elle eonuoijssance que j'ai de moi el. de vous, je vous répète encore ; aimons-nous, ou rompons û jamais ; meilous |do la vérité et de ia géni^rosilL^ dans notre conduite, etesti- •mons-nous assez pour croire que lout nous ciftl ços&îbh?» Ihors de nous tromper et de vivre dans cet état de trouble [et de crainte que donne n/^cessairemenirincertilude dVlro Uimé* Dans cet (5tat, mon ami, on n*a de confiance ni en Ifoij ni en ce qu'on aimeî on ne jouit de rien. Par exemple, Idans ce muuienl-ci je désire passionnément que voce rêve- (niez ee soir tl Auleuil*, et puis, dans un autre instant, il me LMnible que je voudrcùs que vous y restassiez. Concevozifouô ce que faît soutTrir ce combat entre le désir de l'flme [et celte volonté qui ne vient que de ïa réOexion? Couf^ti- \$ionf c*est que je vous aime à la folie, et que quelque chose
se dit que ce n*est pas ainsi que vous devei être aimé. C« IqtieJgye chose fait tant de bruit autour de mon Ame, que je SUIS toute pr<}te à faire taire tout le reste, pour me livrer [(oute entière à cette affreuse vùilé* Mon ami, je vous ren* (rnie vos ouvrages, pour que vous ayez la bonté d*cn être jfous-méme le censeur : mettez-y la dernière main, et sojez Isûr que personne au monde n*utlache autant de prit que linoi il tout ce que vous faîtes à tout ce que vous êtes capable \de faire* Sans être vaine, il me semble qu'on ponnoit met- Itrc sa vanité, son orgueil, sa vertu, son plaisir et enfin Itou le son existence, à sous aimer; mais je ne disois pas Icela tout à l'heure. xNon, mais je drsoîs ce que je pensois, ■ ce que je savois; et dans ce moment-ci je suis entraînée |à vous dire ce que je sens. Mon âme eat ai forte pour ai-
aor, et mon esprit d petit, si foible, si borné, que je de- Ivulô donc m'interdire tout mouvement el toute expression Iquî ne viennent pas de mon cœur; c'est luî qui vous parle Iqunnd Je vous dis : je vom aft^JidSjje vqmjiiiMf je voudrois îétrê iotiitJL-vom et mourJF^iirJs. Adieu; voilà du 7\TOn<Ie. lie suis si occupée de vous, je le suis ?i profondément de mes Itegrets, que la société n'est plus rien pour moi que de l'iro-
IftaiUoi}, p< téH)
eîil de chef la cciblesse de Dounkrs, qui y poistîlnlt ia bell» M? «iijûurd'hui, souf }c nom de Villo 5Johti«oreucy, t'i dont tmé uue iatdi'eiKatitc dcocription* {Leltreif lr«J. par M, 49
portuDité et de la contrainte. Il n'^ a que deux manières d'être qui me soient bonnes, vous voir et être seule, mais seule, sans livres, sans lumière et sans bruit. Je suis loin de me plaindre de mes insomnies : c'est le bon temps sur les vingt-quatre heures. Admirez, je vous en prie, combien il m'en coûte pour vous quitter, tandisque vous n'avez pas eu un retour vers moi, pas une pensée. Mon Dieul en Êies* vous plus heureux? Oui.
[Vendredi] 1774.
Que VOUS êtes aimable de me rendre compte de ce que vous faites, de ce que vous pensez, de ce qui vous occupe! Que j'aime l'ardeur, l'activité de votre âme et de votre esprit i Mon ami, vous avez tant de manières d'arriver à la gloire, que vous auriez tort de désirer la guerre. Livrez-vous à votre talent, à votre génie : écrivez, et en éclairant et en intéressant les hommes, vous acquerrez la gloire la plus flatteuse pour une âme sensible et vertueuse : en faisant le bien, vous jouirez de la célébrité la mieux méritée, et, en vérité, la seule désirable dans ce siècle, où il n'y a qu'à opter entre la bassesse et la frivolité. Mon Dieu! qu'il me seroit affreux de recommencer à vivre comme j'ai fait pendant dix ansl J'ai vu de si près le vice en action, j'ai été si souvent la victime des petites et viles passions des gens du monde, qu'il m'en est resté un dégoût invincible et un effroi qui me feroient préférer une solitude entière à leur horrible société. Mais où vais-je m'égarer? Mon Ame, en proie au sentiment le plus cruel et le plus déchirant, n'a pas besoin de retourner sur le passé pour se sentir accablée sous le poids de ma destinée.
Je meurs d'envie de voirie plan de votre pièce, c'est vous qui créerez le sujet i : car il ne me paroît comporter d'intérêt et d'action que pour quelques scènes. Vous n'en aurez que plus de mérite en attachant et en intérossant pen-
1. Probablemenl la '.ragédie d'Anne lioleyn, qui fignie parmi sos OEuvrei dramatiques^ Paris, 1822, in-8, et qui, plus que ccUo des Gracquei, so prête à un rapprorhomcni avec la Bérénice de Racine,
dant cinq actos. Racine a eu cette magie dans Bérénice, Votre sujet est plus grand et plus noble, et il est bien au lou de votre âme. Vous n'aurez pas besoin de vous élever: saos effort^ vous êtes toujours de niveau à ce qui paroit exalté aux âmes vulgaires et communes. — Oui, mon ami, mes journées sont uniformes; mais bientôt je serai seule : tous mes amis partent, et c'est pour la première fois de ma vie que leur départ ne me coûtera pas un regret ; et si Je ne vous paraissois pas trop ingrate. Je vous dirois que je verroîs partir avec une sorte de plaisir M. d'Alembert. Sa présence pèse sur mon âme, il me met mal avec moi-même, je me sens trop indigne de son amitié et de ses vertus. Enfin, Jugez de ma disposition : ce qui devroit être une consolation pour moi, est un surcroît à mon malbeur; mais c'est que je ne veux point me consoler : mes regrets, mes souvenirs me sont plus chers que tous les soins et les secours de Tamitié. Mon ami^ il faut que mon âme soit tout à fait enlevée à sa douleur (et il n'y a que vous qui ayez ce -pouvoir), ou il faut qu'elle en fasse son unique nourriture. Si vous saviez combien les livres me semblent vides et froids, combien il me paroit inutile de parler ou de répondre! Mon premier mouvement surtout est de me dire : à *5l3R)î 6on? et Je n'ai pas encore trouvé de réponse à celte question, ce qui fait que Je suis quelquefois deux heures sans prononcer une parole, et que, depuis un mois, je n'ai touché une plume que pour vous écrire. Je sais bien qu'avec cette manière, il n'y a point d'amitié qu'on ne rebute ; niaisj'y consens, mon âme est aguerrie, elle ne craint plus les petits maux. Ah 1 combien le malheur concentre 1 qu'on • a besoin de peu de chose lorsqu'on a tout perdu! que de biens je vous dois, mon ami l que de grâces je devrois vous rendre! Vous remettez de la vie dans mon Hmo; vous me faites sentir de l'intérêt à attendre le lendemain ; vous me promettez do vos nouvelles : celte espérance (Ixe ma pensée. Vous m'a\iez promis encore mieux, je devois vous voir; mais je vous dirai comme Andromaque :
A de moindres faveurs les malheureux prétendent *.
Adieu ; j'abuse de votre temps, de'\otre bonté; mais il esf si doux, si naturel de s'oublier avec ce que Ton aime'.