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▼pu» Jamais? Il est arrivé hier, et retourné ce soir. — Nous iroDa donc jeudi à Auteuil: soyez exact au rendez-vous chez moi à» midi et demi. Venez, mon ami, venez; songez que i'aurois pu dîner avec vous demain, que j'aurois pu vous voir ce soir. Soyez bon, soyez généreux ; donnezmoi tous les momens qui ne seront pas employés à votre plaisir et à vos affaires. Je veux, je dois venir après; si c'est trop demander, souffrez du moins que je le désire. Vous avez deviné à merveille, ce matin : je voulois votre réponse, et point mon livre. Plût à Dieu qu'en renonçant à tous ceux qui ont été faits et qui le seront, je pusse m'assurer une lettre de vous tous les jours 1 C'est là ce que je voudrois lire; c'est vous que je voudrois voir et entendre sans cesse. Mon ami, je vous aime.
J'ai quatre Jotlres à répondre : j'ai essayé d'écrire, cela m'est impossible. Je suis occupée de vous; je ne sais pas si je vous aime, mais je sens, etjesens trop que vous troublez, I que vous agitez mon âme, et d'une manière pénible et doul loureuse, lorsque je ne vous vois pas ou que je ne suis pas vsouteniie par le plaisir et l'activité devons attendre. Je vous ai dit, j'ai voulu vous dire le charme qu'avoit pour moi votre présence ; mais, mon ami, que les expressions sont foibles pour rendre ce que l'on sent fortement l l'esprit trouve des mots, l'âme auroit besoin de créer une langue nouvelle. Oui, certainement, j'ai plus de sensations qu'il n'y a de mots pour les rendre ; comment, en effet, pourraije vous dire tout le bien et tout le mal que vous me faites? votre présence a un tel empire, une telle force, qu'elle me donne une existence nouvelle, et ne me laisse pas mûmele souvenir de celle que j'avois avant que de vous voir. Je suis si anirni'o, si pénétrée de rimpression que je reçois, que je no puis plus Cire heureuse ou malheureuse quepar vous. J'aimo, je jouis, je crains, je souffre, sans qu'il entre jamais dans ces diverses dispositions ni souvenir du passé, ni prévoyauce dn l'avenir. Mon ami,- dans le temps où l'on .croyoit au sortilège, j'aurois expliqué tout ce que vous me
faites éprouver, en disant que vous aviez le pouvoir de jeler sur moi un sort qui nVenlève à moi-mOme; mais si cela éloit, si vous aviez celle puissance, que je vous trouverois cruel de ne pas prolonger TiHusiori qui me fait sentir, au moins quelques momens, que la vie peut ùire un bien ! Oui, je vous dois de connoîlre, de goûter ce plaisir qui enivre l'ilme, au point d'ôter tout sentiment de peine et do douleur. Mais voyez si je dois vous en rendre grâce: le charme cesse au moment où vous me quittez» et en rentrant dans mon âme, je me trouve accabk^e de regret et de remords : la perte que j'ai faite me déchire. J'étois aiméo, et aimée à un degré où l'imagination ne peut pas atleindre. Tout ce que j'ai lu était foible et froid en comparaison du sentiment de M. de Mora; il remplissoit toute sa vie; jugez s'il a dO. occuper la mienne. Ce regret suffiroit bien pour faire le malheur et le désespoir d'une âme sensible. Kti bien I je souffre plus cruellement encore par le remords qui pèse sur mon âme : je me vois coupable, je me trouve indigne du bonheur dont j'ai joui : j'ai manqué à Thomme le plus vertueux et le plus sensible ; en un mot, j'ai manqué à moi-même, et j'ai perdu ma propre estime : jugez si j'ai le droit de prétendre à la vôlre; et si vous ne m'estimez pis, y a-t-il moyen de m'aveugler au point de croire que vous puissiez m aimer? D'après cette connoissanco de moi-mCine, et les réflexions qu'elle entraîne, croyez-vous qu'il puisse y avoir une créature plus malheureuse? Ali 1 mon ami, ccKo mobilité d'âme que vous me reprochez, el dont je conviens, ne me sert que lorsque je vous vois. C'est elle qui fait que toute ma vie n'est plus que dans un point : je vis en vous, et par vous; mais d'ailleurs savez-vous à quoi sert cette mobilité? à me faire éprouver dans une heure tous les genres de (ourmcns qui peuvent décliirer et abattre râuio. Oui, cela est vrai: je sens quelquefois les angoisses, le :lécouragcment de la mort, et dans le même instant, les convulsions du désespoir. Celte mobilité est un secret de la nature [)Our faire vivre avec plus de force en un jour, que le commun des hommes n'a vécu en mourant à cent ans. n rsl vrai qnc cette même mobilité, qui n'est qii'unc malédiction do plus dans le malheur, est quelquefois la source de beaucou]» do plaisirs dans une disposition calme: c'est peut é!re même un moyen d'être aimal)le, parce que c'est ane manière de faire jouir la vanité, et de flatter l'amour-
propre. Cent fois J'ai senti que je plaisois par Timprossion que je rccevois des agréniens et de l'esprit des personnes avec qui j'élois : et en général, je ne suis aimée que pirco qu'on croit et qu'on voit qu'on me fait effet : ce n'ei^t jamais par celui quel'on reçoit. Cela prouve tout à la fois et l'insuffisance de mon esprit et l'activité de mon âme, et il n'y a danscetle remarque ni vanité, ni modestie : c'est la vérité. Mon ami, je veux vous dire le secret de mon cœur, sur le peu d'impression que vous prétendiez quemefaisoit l'idée d'uuiî séparation de quatre mois; voici ce que je m'en prometlois: d'ôlre rendue toute entière à ma douleur, et au dégoût invincible que je me sens pour la vie. Je croyois que, lorsque mon lluie ne flotleroit plus entre Tespérunce et le plaisir de vous voir, de vous avoir vu, elle auroit plus de force qu'il n'en faut pour me délivrer d'une vie qui ne me présenteroit plus que des regrets et des remords. Voilà, je ■ vous le jure, la pensée qui m'occupe depuis près de deux mois; et ce besoin actif et profond d'être délivrée de mes maux, m'a soutenue et me défend encore contre le chagrin que me feroit éprouver votre absence. Ne concluez point de là que je veuille vous prouvor que je vous aime avec beaucoup de passion : non, mon ami; cela prouve seulement que je tiens vivement à mon plaisir, et qu'il me donini la ''force de souffrir. Je vous l'ai déjà dit, ces mots sont gravés i dans mon cœur, et ils prononcent mon arrêt: vous ainnr, [vous voir, ou cef^snr d'exister. Après cela, dites tout le lîi.il 'que vous voudrez de ma sensibilité : jamais je n'ai cherché à combattre la mauvaise opinion que vous aviez de moi ; je ne vous trouve ni sévère, ni injuste. Vous seul, dans la nature, êtes en droit de me mésestimer, et de douteï delà force et de la vérité de la passion qui m'a animée pendant cinq ans K
Quatre heures, 1 774.
Je VOUS quittai hier au soir, parce que je croyois vous fatiguer en vous parlant aussi longtemps de moi. Vous m'é-