I. Ce passage fixe la durée de sa liaison avec M. de Mora
tiez tellement présent, que" je souffrois de ce que vous nem'interrompiez pas; mais écoutez-moi aujourd'hui : c'est de vous que j'ai à vous parler; mais avant tout, croyez, je ' TOUS prie, que ce ne sont point des reproches que je yeux vous faire: je ne crois pas en avoir le droit, et je serois désolée de vous d«5plaire. L'intérêt que je vous porte. me fait souffrir de mille choses qui ne sont d'aucun prix pour TOUS : il faut aimer poqr être averti du mal qu'on fait à ce qui nous aime : l'esprit ne donne point la délicatesse dont il faut user avec une Ame malade et malheureuse ; mais les exordes sont ennuyeux ; venons an fait Mon ami,/V0U8 vouliez me faire un secret de votre voyage; si c'est un bon motif qui ep est l'objet, pourquoi craignez* vous de me le dire? et si ce voyage doit offenser mon cœur, pourquoi le faites-vous? si Vous ne me devez pas de m'aimer, vous vousr . devez à vous-même d'être délicat^ et de nepjEçsme tromper» Jamais vous n'avez avec moi l'abandon de la confiance : il semble .que ce que vous me dites vous échappe, et qu'à peine vous y consentez. Vous êtes parti hier» et je n'ai pas pu sayoir où vous alliez' ;.je ne sais pas où vous êtes t je suiâ dans l'ignorance de vous, de vos actions. Mon ami, est-ce là le procédé de l'amitié la plus eonmiune? et croyez-vous que je puisse penser sans douleur que, de votre plein gré, vous serez douze jours sans entendre parler de moi? et croyez-vous aussi que je n'aie pas été sensiblement affligée de ce qu'en pensant me quitter, vous n'ayez pas voulu me donner la dernière soirée que vous deviez passer à Paris? Si vous m'aimiez, vous auriez vu le mal que vous me fîtes lorsque vous dîtes samedi' au soir que le lendemain vous iriez chez madame d'Arcambal*. Je ne trouvai pas un mot à répliquer, mais je souffris.
1 . C*étoit sans doute la crainte de l'affliger ; il allolt dans la terre du père de la jeune personne qu*il éloit question de lui faire épouser. {Ane, note.) -~ Cette terre était celle de Courcelles, près Gien^ possédée par le père d'Alexandrine-Louise Boutinon des Hays de Courcelles, qui allait bienlôt devenir comtesse de Guibert. Le portrait de madame de Guibert, peint par Greuze, aujourd'hui la .propriété du comte Duchàtel, a figuré à l'Exposition en faveur des Alsaciens- Lorrains.
2. Françoise-Félicité du Crest de Chigy, femme d'Antoine^oseph-François Deslacs du Bosquet, marquis d'Arcanibal, colonel- propriétaire de celte mémo légion corse dont H. de Guibert était colonel-commandant. Elle était veuve en premières noces de M. de Mondorge et cousine de ma(*ame de Gculis.
{J/é/m, de Genîis, II, 274, 334.)
fcETTUE XXXIX. 78
Onze heures da loir, 1774.
le n*ai point eu de vos nouvelles; je n'en esperois guère, et cependant j'en attendois. Ah! mon Dieu I comment pouvcz-vous dire que la douleur n'est plus dans mon âme? J'en mourois hier; j'ai eu un acci>s de désespoir qui m'a donné des convulsions qui ont duré quatre heures. Mon ami, s'il faut vous dire ce que je crois, ce qui est vrai, c'est que, lorsque je vous vois, je vous aime à Ja folie, et au point de croire que je n'ai jamais mieux aimé ; .mais j'ai besoin de vous pour vous aimer; tout le reste de ma vie est employé à me souvenir, à regretter et à pleurer. Oui, partez, ditesmoi que vous en aimez une autre; je le désire, je le veux; J'ai un mal si profond, si déchirant, que je n'espère plus de soulagement que de la mort. Celui que vous m'apportez a l'effet de l'opium ; il suspend mes maux, mais il ne les guérit point ; au contraire, j'en suis plus foible et plus sensible. Vous avez raison, je ne suis plus capable d'aimer, je ne sais plus que souffrir. J'avois esptTé en vous, je m'y étois abandonnt^e; je croyois que le plaisir de vous aimer calmeroit mon malheur. Hélas I vainement je le fuis; il me rappelle sans cesse, il m'entraîne, et il né me présente plus qu'une rossource. Âhl ne me parlez pas de celle que Je trouve dans la société : elle n'est plus pour moi qu'une contrainte insupportable; et si je pouvois déterminer M. d'Alembert à ne pas être avec moi, ma porte serait fermée. Comment pouvez-vous croire que les productions de l'esprit auront plus d'empire sur moi que le charme, que les consolations de Tamitié? J'ai les plus dignes amis, les plus sensibles, les plus vertueux. Chacun, à sa manière et selon son accent, voudroit arriver jusqu'à mon ame;je. suis pénétrée de tant de bontés, mais jereste malheureuse: vous seul, mon ami, pouvez me faire connoître le bonheur. Hélas! il me relient à la vie en invoquant la mort! Mais pourquoi avcz-vous mis quelque prix à élre aimé de moi? vous n'en aviez pas besoin ; vous saviezbien que vous ne pouviez pas me répondre. Vous seriez-vous fait un jeu de mon désespoir. Remplissez donc mon âme ou ne la tourmentez plus; faites que je vous aime toujours, ou que je ne vous
aie jamais aimé; enfin, faites Timpossible, calmez-moi, ou je meurs.
Dans ce moment-ci que faites-vous? Vous portez le trouble dans une âme que le temps ayoit calmée; vous m'abandonnez à ma douleur. Ah I si vous étiez sensible, vous seriez à plaindre, mon ami : vous connoîtriez le remords; mais nu moins si votre cœur ne peut pas se fixer, livrezvous à votre talent, occupez-vous, travaillez de suite : car, si vous continuez cette vie dissipée, agitée, j*ai peur que vous ne soyez réduit à dire un jour:
Le besoin de la gloire a fatigué mon âme.
Samedi, au soir.
Ce n'est que ce matin que j'ai eu de vos nouvelles, et je ne sais par où, ni comment elles sont venues, ce n*est pas par la poste. Jugez-moi folle si vous voulez.: croyez-moi ïi. juste, enfin, tout ce qu'il vous piaira, mais ceid ne m empêchera pas devons dire que je ne crois pas avoir, de ma vie, reçu une impression plus sensible, plus flétrissante que celle que m'a faite votre lettre. Et avec la môme vérité, je vous dirai queTespùce de mal que vous m'avez fait ne mérite guère d'intérêt, parce que je crois que c'est mon amourpropre qui a soufTert, mais d'une manière qui m'est tout à fait nouvelle. Je me suis sentie si accablée' d'avoir pu donner cl quelqu'un le droit de me dire ce que je lisois, el de me le dire avec tant de naturel, que j'en devois conclure qu'il n'avail fait que verser son âme en me parlant, et sans même se douler qu'il m'offensoit. Oh I que vous avez bien \engé M. de Moral que vous me punissez cruellement du délire, de l'égarement qui m'ont entraînée vers vous! que je les déleste! Je n'entrerai dans aucun détail; vous n'avez ni assez de bonté, ni assez de sensibilité pour que mon âme puisse se soumettre à la plainte : mon cœur, mon amourpropre, tout ce qui m'anime, tout ce qui me fait se:itir, penser, respirer, en un mot, tout ce qui est en moi, est révolté, l)lessé et offensé pour Jamais. Vous m'avez rendu assez de force, non pour supporter mon malheur (il me paroîl plus grand et plus accablant que jamais), mais po r m'assurer de ne pouvoir plus être tourmentée, ni mal lion reuse par vous. Jugez et de l'excès de mon crime el à 2a grandeur de ma perte; je sens, et ma douleur no :i
LETTRE ÏL. 81
trompe point, que si M. de Mora vivoit, et qu'il eût pu lire TOtrelettrc, il m'auroit pardonné, il m'auroit consolée, et il TOUS auroit haï. Ahl mon Dieu I laissez-moi mes regrets : ils me sont mille fois plus chers que ce que vous appelez votre sentiment; il m'est affreux; son expression est du mépris, et mon âme le repousse avec tant d'horreur, que cela seul me répond qu'elle est encore digne de la vertu. Dussiez-vous croire que vous ne m'avez fait que justice, j'aime mieux vous laisser cette opinion que d'entrer en explication. C'en est donc fait: soyez avec moi comme vous pourrez, comme vous voudrez; pour moi, à l'avenir (s'il y a un avenir pour moi;, je serai avec vous comme j'aurois dû toujours être, el si vous ne laissiez point de remords dans mon âme, jVspi^rerois bien vous oublier. Je le sens, les plaies de l'amourpropre refroidissent l'Ame. Je ne sais pourquoi je vous ai laissé lire tout ce que je vous avois écrit avant que de recevoir votre lettre: vous y verrez toute ma foiblesse, mais vous n'y aurez pas vu tout mon malheur; je n'espérois rien de vous; je ne voulois pas être consolée. Pourquoi donc me plaindre l Ah, pourquoi? parce qu'un malade qui csl condamné attend encore son médecin, parce que ses yiMix se lèvent encore sur les siens pour y chercher de Tespérance. parce que le dernier mouvement de la douleur est la plainte, parce que le dernier accent de l'âme est un cri: ▼oiU l'explication de mon inconséquence, de ma folie, de ma foiblesse. Ohl que j'en suis punie 1