I. Boileaa, Arl poétique, ch. III
bonheur* de la créature du monde la plus triste et la plus faite 'pour repousser tout intérêt. L'excès du malheur a donc de l'atlrait pour de certaines âmes ! Oui, je le vois, on a besoin de plaindre, de s'intéresser, de s'animer; et en approchant de moi, on partage et on prend celte disposition sans que je le veuille. Depuis longtemps j!ai remarqué que cet homme ne me quittoit jamais sans émotion ; et il m'est intimement prouvé que c'est le malheur, la maladie et la vieillesse qui me tieiment lieu aupré» de lui de grâ- , ces, de jeunesse et d'agrémens. Croyez-vous qu'il soit pos- ' sible d'être vaine d'avoir un pareil attrait pour un homme honnête et sensible? Kh, non l je n'en suis pas vaine: je suis trop malheureuse, trop profondément malheureuse, pour être accessible aux plaisirs et aux sottises de la vanité. Je ne vous avois point encore entretenu de tout ceci : je craignois qu'en le prononçant, cela n'y donnât trop de consistance ; je ne voulois pas même y arrêter ma pensée *. Dans les premiers jours de mon désespoir, lorsque vous eûtes prononcé contre mon repos et ma vie, je rejettai avec horreur ce qui vouloit me distraire de vous : j'aimois mieux mourir que m'en séparer. J'espérois me calmer sur l'arrêt que vous veniez de prononcer contre moi : je croyois que votre présence me feroit du bien ; que vous me diriez ce que j'avois besoin d'entendre ; que vous m'aideriez à supporter le coup dont vous veniez de me frapper. Je n'ai rien trouvé de tout cela; et sans prétendre former une plainte, ni vous faire un reproche, je me suis persuadée, mais d'une manière absolue, que votre mariage devoit à jamais rompre toute liaison entre nous ; qu'elle me donneroit plus que du tourment, que je vous deviendrois à charge, et peut-être odieuse. Dans le premier moment, je crus que je ne pouvois plus vivre sans vous haïr. Cet affreux mouvement ne pouvoit pas durer dans une âme remplie de passion et de tendresse. J'ai depuis éprouvé toutes les angoisses, toutes les agitations de la douleur ; et me voilà enfln dans une disposition que je crois du calme, et qui n'est peut-être que de l'épuisement et de rabattement; msiis du moins je ne veux plus à l'avenir avoir à me repro-
1 . L'Edit de 1811 a corrigé Tirrégularité de cette phrase en substituant le mot espérer à mettre et en lui faisant régir les deux substantifs.
2. Les circonstances de ce récit ne permettent pas de le rapporter à d'Âlem* bert.
S44 LBTTRXS DS MADEMOISELÛ DB LESPlNASSl.
cher ce que Je souffrirai : c'est. Je crois, un grand mal ûû\ moins. Jusqu'ici J'ai JustiBô ce que dit la Roche Loucauld, que Veiprii de la plupart des femmes mî plus à foriifier leur^ folie que leur raison^. Oh ! que cela est vrai I je meurâ de coDfusion en me rappelant ce que J'afois osé préti^odre.; Oui, J*ai élé^ssez exaltée, ou plutôt assez égarée pour ne pas croire impossible d'être aimée de yquç par-des^ua tont|1 et ma folie m'en donnoit des raisons qui étoleol assez plau-^l sibl^ pour contenter mon sentiment. Voyez, je rous prîe,| à quel degré d'illusion fai été menée 1 je itom jure pourtant que ce n'étoit point l'amour-propre qui m\^garoît ; j c'est lui au contraire qui m'a aidée à revenir à la vérité et j à la raison. C'est lui qui méjuge aujourd'hui avec plus del sévérité que tous ne pouyez en avoir : Lout ce que vous mai refusez^ tout ce que vous n'avez pas été pour moi, ne mej parolt plus qu'un résultat nécessaire de la justesse de votre! goût et de votre Justice. Oh ! ne croyez pas cepeudani quôj Je trouve que vous ayez été équitable dans voire conduite 1 avec moi : c'est ma raison et rien que ma raison qui pro^ ( nonce aujourd'hui ; et en me voyant au^si foible, aussi cou- j pable, aussi folle que Je l'ai été^ cela ne Justifie point tï)ut < le mal que vous m'avez fait, mais que je vous pardonne de toute mon âme. Peut-être ne se console- t-on jamais des grandes humiliations : mais je dois espérer que le temps en effacera l'impression. Je souhaite que votre mariage, vous rende aussi heureux qu'il m*a rendue malheureuse : croyez que, lorsque ce souhait est bien sincère, la générosité et la bonté ne peuvent pas être portées plus loin. — Je n'ai point reçu de réponse à une lettre que je vous ai écrite il y a huit Jours. Je ne m'en plains pas; je vous en avertis seulement, parce que je voudrois bien qu'elle ne fût pas perdue. — Avant que de partir pour la campagne, je vous prie de me renvoyer les trois lettres que je vous ai écriles à Metz. Si enfin vous aviez reçu celle de Bordeaux, vous voudriez bien l'y joindre. — Je n'ai point reçu vos dragées ; voilà pourquoi je ne vous en ai point remercié. Il n'y a que la haine qui convertisse le miel en poison, et je n'ai point de haine. En vérité, l'on me rend folle : je ne sait plus lequel qui me désole davantage, ou du mal que vous me faites, ou du bien qu'on voudroit me faire; j'en meurSt
§0 Muime CCCXL, édil. Gilbert, ç. \«4.
LETTRE CXXXI. liliS
Tauroîs besoin de fuir dans un désert pour me reposer* Que je vous plains de la longueur assonimanle de celte lettre 1 mais je suis si malade, si abattue, que je n'ai pas eu la force d*y mettre de l'ordre, ni d'en écarter les inutilités. Je le sens, les longues douleurs fatiguent l'âme et usent la tête; mais si je me suis permis de parler si longuement une fois, ce sera pour n'y revenir jamais : il y a des sujets »ur lesquels on ne peut pas revenir. Si vous étiez à Paris, je me serois bien gardée de vous y adresser ce volume, vous ne l'auriez pas lu. Il m'a été prouvé que vous ne lisiez pas mes lettres, et cela étoit tout simple : elles voui étoient adressées dans un lieu où vous aviez à voir et à entendre ce qui étoîl de tout autre intérêt pour vous que moi et mes lettres : aussi je m'engage à ne plus arriver aussi mal à propros. Adieu, mon ami; c'est pour la dernière fcis que je me permettrai ce nom : oubliez que c'est mon cœur qui l'a prononcé. Ab ! oubliez-moi ! oubliez ce que J'ai souffert I Laissez-moi croire que c'est un bonbeur que d'être aimée! laissez -moi croire que la reconnoîssance suffira à mon ftme. Adieuy adieu.
Dimanche au soir, 14 septembre 1775.
Je ne veux pas rendre. votre calcul faux ; vous supposeriez peul-ôlre que j'y mets de Thumeur, du projet, peutêtre du caprice, et rien ne pourroit plus l'excuser. La raison est égale et juste, et il est bien temps de m'y tenir. Non, s'il vous plaît, vous ne me donnerez jamais d'explicalion sur des faits que Dieu môme ne sauroit cbanger. Il faut s'en tenir aux résultais. Vous êtes marié, vous avei aimé, vous aimez, et vous aimerez un objet qui a déjà depuis longtemps de l'attrait pour vous, par la vivacité et la force de son sentiment ; cela est dans l'ordre, cela est dans la nature, cela est dans le devoir, et par conséquent il faudroit être bête ou folle pour entrer dans des raisonnemens qui troubleroient votre bonbeur, et qui continueroienl mon lupplice. Tout est dit à jamais, et croyez-moi, sauvons les détails : quand une fois le ôi de la vérllé % ^V^ \Q\£k^>^^^
S46 i^LlTRES PB MAr^KMûIgELLE DE LESPINASS£„
ne faut pas le rajouter* ; cela va toujours mal. Dans lous l temps, dons toutes les circonfetaoces, je vous aî dîl vrai ainsi il n^y auroil m caoru&ion, ni cmban'as pour inoL ï)4îpuh que je vis, je n'ai pas à me rcprurber d'avoir Iroiïipé qui que ce soit daoa la nature. J'ui êié Etinstlouttî biBjLiLiij-i pabîe ; maîf je puis me dire que la \éniù m'ti toujourâ é\4 sacrée. Les Ëiiuaiions de romans, ou plulôt qui un ^auk' point dûua les romans, ne saoroîenl r^n oliaDgj.*r à celle du uinlheur et du désespoir où j ai passé ma vie depuis quelques années. Sans doute que îe roman que vous avez conimeucé sera plein de plaisir, de bonheur et de ioul ce qoî pourra faire voire félicilé ; je le désire de tout mon cœur* Pour moi je ne deyois flgurer que dans les romaûa de Prerôtît j jugez si je dois êïre exclae de VA&!rês*l Adieu. Jo vous ai écrit un volume, vous deveï ^oit besoin de vous reposer de moi*
}i\. de Sajût-Cbîimans est beaucoup mieux depuis deuï jours ; il voua remercie mille fois, — M. d'Alemberl a été bien louché de voire iou venir. — Le ccmle de G,..,, est da, retour au ciel : la mère et renfaul ic portent à merveilte- — Wtidarae de Châlillon vient d'arriver ; elle sort de cliei moi* J'espère que M, d'Audezi reviendra dans peu de jours« le n'ai plus de Qèvf e.
LETTRE GXXXTI
[Octflliie], pûubUj I7TS.
Cela ressemble 4 lafolie, et cependant c'est de la raison, bien raisonuabïe môme ; car ceci est un soîii pour mon plaiâïr. Je viens de me rappeler que je vous avois mandé de me r^^^pondrej et de me renvoyer mes lettres sous le coti fert de M* de Vaines. Mon anii, ne faites que la moitié de de cela : reo voyez-moi mes le 1 très sous son adresse» et, au nom de Dieu, n'oubliez pas doutdc enveloppe; mais adressez-nioi directement voire réponse, cl il faut qu'idle me réponde : ainsi il la faut bien longue, le no la recevrai que samedi 15, et je me suis souvenue que M. de Vaines esta
i. Édit de 1811, renouer, i. Célèbre roman pastor&V d'fiouoré d'Urfé (1610-1610),
LtTTRE CXXXîir. 247
Versailles le samedi. Cela auroit retardé ce que j'alteiulrai avec une impatience qui me donne la fièvre. Mou ami, vous m'entendez bien, ne faites donc point dVHourderie : votre lettre à moi, et mes lettres et toutes mes lettres à M. de Vaines. J'ai peur que le courrier ne soit parti ; je vai& adresser ma lettre à un ami que j'ai à la poste.
LETTRE GXXXIII
(Adressée à la campagne.)
Dimanche au soir, 15 octobre i7T5.
Mon ami, il faut donc que nous soyons deux. Vous ne savez rien me dire, vous n'avez rien à me dire quand je me tais. Eti, mon Dieu ! s'il n'y avoit personne derrière vous, si Ton ne lisoit pas par-dessus votre épaule, si les lettres n'étoient pas sous les pieds, sans que vous les y mettiez, je vous écrirois des volumes, je ne vous attendrois pas. Je verserois mon âme ; je paseerois ma vie à me ^plaindre , à vous pardonner, et à vous aimer. Mais le moyen ? mais où reprendre la force que vous m'avez ôtée ? Le coup dont vous m'avez frappée a atteint mon âme, et mon corps y succombe. Je le sens, je ne veux ni vous effrayer, ni vous intéresser ; mais je sens que j'en meurs : il n'y a plus pour moi de ressource dans la nature ; car, en supposant l'impossible, que vous redevinssiez libre, et que vous fussiez pour moi ce que j'avois désiré, il seroit trop tard : les principes de la vie sont attaqués, et je le vois sans regrets et sans effroi. Mon ami, vous m'avez empochée de me tuer, et vous me faites mourir. Quelle inconséquence ! mais je vous le pardonne ; dans peu tout sera égal. Mon Dieu ! je ne veux point vous faire de reproche ; si vous voyez * dans mon ûme, ah ! elle est loin de vouloir vous offenser, ni de vouloir mettre un instant de chagrin dans votre vie. Non, au comble du malheur, un instant victime d'avoir aimé, me sentant aussi coupable que malheureuse, je ne trouve dans mon cœur que le désir le plus vif de voire bonheur; votre intérêt est encore le pre-
t , ton de 1 8 1 1 : VoyieM,
U» LET TRS8 DB UAD£MOISSLLB DK LIESPINASSX,
mier d'une vie qui m'-échappe. Adieu, mon ami. Vuus voy«^.:/ je n'avois {toint d'homeur; mais il y a des liens, il y. a dea.^^^ choses qui ne nie laissent plus que de la douleur. •— Ëçrir^J^u ve^moi : dites-moi ce que- tous faites; dites-moi si voun^.f;^ fites content, si ce qui ?ous intéresse est terminé comme ^ vous le dédiiez <; enfin, mon ami, trouvez, 8*il est possible,-,!^ un peu de douceur à répandre quelques instans de plaisiez' âan% un cœur. profondément blessé,- et qui cependant ert",^ encore tout à vous. Je vous écrirai tous les soirs^ et en paii^V^ tant de Fontainebleau *, vous me renverrez toutes med.let^:"^ très. Oh I n'appelez pas cela de la défiance t c'est plutôt tfe^ k vertu, c'est soigner votre repos.
Ce lundi, quatre heures, If octobre I77S»
Mon ami» je vous écris ce matin, parce que je crains de ne le pas pouvoir ce soir. Hier J'avois la fièvre assez fort, et celle nuit, à deux heures, ]'ai pensé mourir d'un accès de toux, suivi d'un élouffement qui réellement m*a mise aux prises avec la mort. L'effroi de ma femme de chambre me faisoit penser qu'il faut en effet que la morl soit bien redoutable : son visage en éloit renversé ; et lorsque j'ai pu parler, je lui ai demandé la cause de son trouble ; elle ne m*a Jamais dit autre chose, sinon : Tai cru que vous alliez mourir; car elle avoit du courage de reste pour me voir souffrir. Je suis encore dans mon lit : il ne me reste plus qu'un peu d'oppression avec mes maux accoutumés. ^ N'ôtes-vous pas, ou n'allez-vous pas à Montigny • ? Madame de Boufflers ne vous a-t elle pas donné rendez-vous ? Elle est partie aujourd'hui avec l'abbé Morellet, et elle re-
I. Peut-èlre*8'agit-il ici de ceUe situation politique que M. de Guibert cherehait à se faire el qui allait bientôt ee réaliser.
î. Où la cour était depuis le 9 octobre, et où elle resta jusqu'au 1 6 Dovembre.
3. Chez M. de Trudaioc, propriétaire du château de Montigny, près Fontainebleau. Les ministres s*y étaient rendus pour s'entendre sur le choix d'ua successeur à donner au conate du Muy On parlait du maréchal de Broglie et d« comte son frère, du baron de Breteuil, de M. Taboureau, ancien intendant de YalencîenneSf et de M. de Trud&iae lui-même. iMém, de Bachaumoat, it <»•• lobret7U.)
LETTRE C XXX IV. t4«
vient jeudi. L'archevCquc de Toulouse y doit arriver ce soir. Quelqu'un qui connoU beaucoup madame de Boufflers me disoit hier : elle se fait victime de la considération, et à force de courir aprés^ elle en perd. Je parie, me disoit cel homme, qu'elle fera limpossible pour se trouver, non pas au diner des rois, comme Candide à Veniae, mais au diner des ministres à Moniigny. \\ me disoit cela comme une conjecture, et ce matin j'ai reçu de lui ces deux lignes : Me croirez-vous sur les gens que je connois ? vous vous moquiez de moi hier; eh bien! elle est partie ce matin, elle va tomber au miHea de gens qui sont à peine ses connoissances. Vanité des vanités! Mon ami, si c'est pour vous y aller trouver, elle a bien fait : elle doit chérir l'homme à qui elle a pu se résoudre à parler une fois avec vérité. Ce doit ôtre pour elle un grand soulagement que de quitter le masque. Comment vit-on dans cette contrainte perpétuelle? La vanité est donc ce qui a le plus de force dans la nature 1 — Mon ami, dites-moi donc qui vous croyez qui sera ministre de la guerre. Ce sera, à ce que l'on dit, le baron de Breteuil *, qui a passé sa vie dans les affaires étrangères. C'est absolument comme dans l'Avare «.
Aviez- vous déjà beaucoup lu pour commencer voire grand ouvrage? Vous n'aviez eu que huit jours; mais vous faites tout si vite, que huit jours ont peut-être suffi pour iaire ce qu'un autre ne feroit pas en huit mois'. — Avei- 70US vu M. Turgot? C'est dans ce moment-ci que le travail que vous avez l'ait pour lui peut lui être d'une grande uti iité. Vous le verrez à Montigny ; je voudrois que vous cau-
I. Louis-Auguste Le Tonnelier, baron de Breteuil, né le 7 mars 1 730, fils de Charles-Auguste, baron de Preuilly, et de Marie-Anne Goujon de Gasville, et neveo de la M" du Châtelet, l'amie de Voltaire. En 1 7 5S, il quitta les armes pour la diplomatie, et futguecessiTement ambassadeur à Cologne, à S^-Pétersbourg , à Stocklioliii, k Naples, à Vienne de 1775 àrSS. Mort en 1807. Ce fut le comte de Saint-Germain qui, le 25, fut nommé su/ la proposition de M. de Maurepas,