‹ Lettres de Mlle de LespinasseChapitre 95 sur 128 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

QUI NE SURPRENDRA PAfl'

Le dîner fut excellent. La maîtresse de la maison nen faîsoit pas les honneurs; mais elle s'occupoit de ses amis. Depuis que j'étois en France, je n'avois point rencontré iaot de bonté, de simplicité et d*aîsance réunies. Tons les gens qui étoient à ce dîner me parurent aimables; ils étoient bien aises d*étre ensemble. L'air de franchise et de contentement de madame Geoffrin se répandôit aqtovv d'elle... Oui, mon Éliza, toi seule y manquois. Partout oâ. je suis bien, je te regrette. Ton plaisit M|dbdUwteta«. soin de mon cœur... Un Français i" *" "^' "

animée, gaie et variée l'avoit fort amusé P(h Toby : je n'entends gè

chose. Un jour il venoit de secourir le capitaine le Fèvre qui se niouroit de chagrin et de misère dans une hôtellerie . il demancloil au caporal Tiim : « Dis-moi, mon ami, noua sommes-nous amusc^s aujourd'hui? Mon frère Shandy dîl quelquefois qu'il vient de s'amuser, et je ne l'entendô pas. — Monsieur, répondit le caporal, voire âme n'a pas besoin de comprendre M. Shandy; elle est bonne, vous avez du plaisir à soulager les malheureux; je ne sais pas ce que c'est que l'amusement, mais ni vous ni moi n'en avons i.esoin. — Tu as raison, mon cher Trim; je laisserai- parler d'amusement mon frère Shandy, et je me contenterai d'avoir du plaisir à sentir mon âme iimue des maux de nos amis. — Oui, reprit Trim; ce sont tous les malheureux, et nous n'en manquerons jamais. . . » 0 mon cher oncle Tobyl je n'ai pas Tûme aussi bonne, aussi douce que toi; cependant je l'avouerai, je n'écoute avec intérêt que ce qui parle à mon âme. Je ne louai jamais un trait d'esprit; mais j'ai toujours une laime à donner au récit d'une bonne action ou à un mouvement de sensibilité : se sont les seules touches qui répondent à mon cœur. .. Ohl qu'il fut doucement et di'licieusement ému parce qui se passa après dîner 1 . . . Nous renIrAmes dans le cabinet où il y avoit une table à l'anj/loise pour servir le café : c'étoit la maîtresse de la maison qui en prenoit le soin. Tout le monde ?e mit autour delà table, chacun prit sa tasse, et madame Geoffrin la carotlère. 11 y avoit un pot de crème; elle eu offroit, et plusieurs en prirent : un abbé qui étoit à côté de moi remuoit cette crOmo, la méloit dans son café, la goûtoit avec un pou de lenteur, ce qui fut remarqué par madaîr.e Geoffrin. « Madann', di(-il avec un ton où il y avoit plus d'affectio:; que de criti(iuc, tout ce qu'en mange ici, tout ce qu'on ;. prend est telhMhout au point de la perfection, que j'ose vour faire une roi)ré<entation : il n'y a que la crème qui ne soit pa^ bonne. — Je le sais bien, reprit doucement madame Geoffrin ; elle est mauvaise, j'en suis bien fâchée (et ce dernier nici fut dit en regardant ses amis); mais cela ne peut pas ôti; autrement. — Comment donc, reprit plus gaînient l'abbi'. comment! il osl nécessaire que vous ayez de mauvai> crème? Cela me paroît plaisant. — Oui, oui, mes au)is, ce: est nécessaire ; et si vous voulez m'écouler, vous serez fo: ces d'en convenir... Tout le monde se tut, mais avec \\\ pression du désir de l'entendre. — J'avois une laitière de

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LETTRES DIVERSES ET OPtîSCtJLES

campa gnû qui von oit apporter le lait et k crème tout» lea maliDs; un Jour, je vis entrer mon portier avec rairtrkle ». Que vouez-vous m'upprendrej Follet^ lui dis-je?— Madame^ Vûlie kiiière est tin bas, qïUi e^l toule en larme=^j elle vioni voua faire dire qn'A Ta venir qMb qg poLirra plus servir Madwne; sj vache est morte, et elle s'en dt^olc* — Fciilrs-moî monter cellj p;uivre femme, ..; et il revint aussitôt, car la lai fiera sembloH Tavoir suivi. On ouvrit ma poi te, elle s'j lenoitj essuyoit ses yeux^ elle pai'oissult vonloi/ étouffer les stinglois qui la suiïaquoicQl , elle ne pouvoît avancer,,,.. J'ai reniurqiïê souvent que les malheureux croinnt que c'est manquer de respect que de se livrer h Texpres^-iori de leur douleur; je voyoiâ ce mouvement dans rL'lîùi[ qu'elle Fai- Boît poûTie en 1 mer.., ÂpprocbeZj ma bon ne » approchez, lui dië-je,.* Elle vouloît marcher, et elle n'avançûit point; dlo levoit les pieds, el ils se retrouvoient à la mûme place.,, Yenei, \emz^ ma chère amie; vous avea donc eu bien du malheurî Ce mot latoulage:i, elle fondît en larmes.., fïiea du mi^.lbeurl — Ohï ouï, Madame... et elle leva les veux pour B^e reg^îrder : jusque-là elle les avoit eus haî^isés. Alors il me sembla qu*e lie cherch oit dans mon visage &i cite auroit la force de ]sarlet\.. t^h birn I Llîteiî-moi. ma bonne feamie^ vous avez perdu votre vache; eUe vous faisoit vivre, n*est-ce pas?— Uéias, dit-tlle en Joiguanl gLcq élevant les mains j que deviendroiit mon pauvre père et ma mire 1 ils mnlsl vieux l ils ne peuvent plus travailler, noire vache et moi étions tout leur bien; elle est morte, inon mari dans son lit depuis^ deus mois .. Alors les sanglots ri'tûufiOireat; elle toit son visage dans son lîiblîerj e'ie s'abandonna à toute sa douleur, elle me faisoilmal à riliiie... — Ma chère amie, calmez-vous, yolre douleur me fait trop de peine. Je vous donnerai une vache, vous l'achèterez aussi belle que vous pourrez, el j'espère qu'elle remplacera celle que vous avez perdue... Elle leva la lôte, laissa loinber se» bras ; je ne vis plus de larmes sur son visage, elle eloiisuus mouvement, elle ouvrit la boixlie, elle eêsasfoiL de prononcer... J'ajoutai : Et ce sera tout à Thenrequc vous irez chercher la meilleure vache. — Ohï Madame, ohl maboune dame, vous sauvez la vie à mon père*.. Alors jn via cou* Lr des larmes; njsîs elles <?loient douces el lentes, son vîï^nge étoil calïiie,,. C'csl alors que je remarquai sa figure, Llic étoitieunect rralclve, de beliûsdcnla, de la douceur

DE MADEMOISELLE DE LESPi^JASSE.

dans les yeux.«. Quel âge avez-vous^ ma chère? ^ Je vait avoir trente aiJ5, vienne laSaint-Marlin,dil-ellei en faisant la révérence. — Eh bien, ma bonne, acluellcmenl que vous voilà un peu consolée, dt! es-moi tous \*^ malheurs^ je les souliigerai peul-étre. — Madame est trop charitable, repritelle avec un hourire qui resscmbloit au bonheur. — Allons, diies-nioi|aiQiez-\ou8 voire mari? — Charles et moi, nous nous aimons depuis que nous allions ensemble au caléchisme de noire curé. Charles est un brovc homme, bon travailleur^ avant ie malheur qu*il a eu de se blessera la jambe, nous ne manquions de rien; il aime mon père comme s'il étoit le sien, el il pleuroil hier en me disant: Va^ Mûdelaine» va dire demain à les pratiques que lu n'as plus de lait, que notre vache est morte,,. Et en prononçant ce mot, ma bonne femme essuyoit ses yeux qui se renïplissoîcnl encore de larmes. — VoUe mari sera dont bien coulent ce eoir, quand il verra que vous ramenez une vache? — Content l ohl il ne le croira pus. Je lui dirai la bonté de Madame; comme il vous bénirai que mon pauvre père va prier le honDieu pour la conservation de Madame 1 — Mais vous ne dites rien de voire mère,.., car j'avois remarqué que son pure étoit toujours Tobjel de son altondi iasement cl de sa douleur; est-ce que vous ne Tûiniez pas? — Pardonnez-mûiTleraime bien; mais la pauvre femme, elle gronde tanlï Si ce n'étoil que moi,., c'est ma môre; ainsi... Mai? elle, lourmenle Charles, elle le querelle, til elle Ta souvent fait sortir de la maison; c'est cela qui me ctiagrine; car le chagrin de Ctiarles me fait plus de mal que le mien ; mais it n'a point de rancune, il a soin de rua mère. La pauvre femme! il le faut bien ; à peine pcut*elle se remuer. Je dis quelquefois à Charles : Mon amî^ quand nous serons^ vieux et inQrmes, nous serons peut-être aussi grichards que ma ntére : il Faut bien prendre patience. Et Charles rit, il m'embrasse el nous sommes contens,,. — Eh bien! ma bonne, je veux encore ajouter à votr^ bicn-fitre : je veux vous donner une seconde vache, pou' voua consoler de ce que vous avez souffert depuis deux jours. — Ah l c'est trop, Madame, c*est trop, dit-elle avec l'expression de la Joie el du désir: nous serions tous trop heureux! ^I^^is, ditesmoi^ pouvez-vous soigner deux vaches?— Oui, r^l et moQ csouflin Claude nous en aurons bien soin. Claude a un bon rœur; il a pleuré trois jours, cl n*a rien voulu manger

ÉÊ

toul le temps que notre vache rcfusoitle foin : il la gardoîf tout lo jour, et moi je couchois à côlé d'elle la nuit: lions parlions ensemble... Comment te \p, Blanche, lui (li<0iîjje? Elle me regardoit, elle se plaignoit, et queliiuolois je croyois qu'elle pleuroit... Veux-la du pain, ma mi(!? Elle leprenoit, mais elle ne pouvoil pas l'avaler. Elle me l'gar'.loit, je la flatlois, et il sembloit que cela lui fai- «oil du bien... Hélas! le bon Dieu est le maître; il acompte nos jouis:, il a voulu que Blanche soitmorle hier au matin : mais il nous aime bien; c'est mon pauvre père qui est la b.-néiliciion de notre famille; c'cîrt pour le récompenser que le bon Dieu a voulu que j'aie trouvé une si charituble dame qui u fait tant de bien à mon cœur; il étoit mort quand je î-uis arrivée à la porte de M. Follet; qifil va me îioi.\er j')ycu::0 en sortant ! Mon Dieu I que le bon Dieu est buii!... I"l t'Le j«)ignoil les mains avec action; ses yeux, son vi.-::jjt.' ne me peignoienl plus que le plaisir, mon âme s'en laisïoil doucement p/nétrer... Aies amis, je n'ai guère passé de matinée qui m'ait laissé une impression plus agréable: le de vois bit'U plus à ma laitière qu'elle n'avoit reçu de bien de moi... Adi-'u, ma bonne, lui dis-je ; car je m'aperçus <]!. i: « i>i: <.;:/.-.î lii'Luvs. Javois été plr.s d'une l:eure avec r; ; \ :■• iiiî !• :i.,ji'-: j;' ^:lV(;i:^ (■(.•j-v;!:-!.', ji* KO ri'i:rt!lai pas i:» :. ;■ ;. . \: l'Mi^ i'î^oii' bi":j l'jiipluvé... N'ous \oyez I-.. . .■ : Cl- fno je \it'i> .!■•. voiîs couler, que je ne

. ■;:. ": <:!.- '.:■ liih' .':.- .1'.'.. .!.' ùi^iiiicriez-vous le con-

r.... i . • • ; !-.• ;.^.i:;j- ;• (].:]. = 3r •!. a laitière? Je l'ai ( .. - ■. ' ;■ ■ :î lii; . i '..u-;:-; ;■: e..(.e qui la Cû.'isole-

ij.: ii . î=.. .. .; ;\;ic sviiiliolt bl jj ■ eiii;is à la quitter ? Ne vi.-.-;-l; uuii- I!.:? r.ii-M\, i:)o:ï e.:i '.• .■. :])'■, vU sc toumanl de ^■/i. > u (',. I.U.: îijii.-i.Tt.'îiioiis «ie :j: ■::\:iil^v} crème? Mes amis, \ :. j . 1)1. ;;-=ii'., pêP.s. -rjiit à m;i i.u:i::e ;aii;èrc, et ils me par- . .;•)■.■: -.: . lier!-!! p;i.- vrai?... 1! y c:l une acclamation ;. . .; ;-.. ; : vijiau:; î.'iioil la biiiii";! a'ife, la i)onté de ma- ».;l;.h.- ».«•■.':. !■:. l'iiuruif;?, j'avoi.v !l\-^ ycu\ aliarbés sur tousses 1 ii.-uvriiK-.i-. e( j--; liii d;.-fuis ruOL : la aï ûmo étoii trop occu- ^)ée pi.tn I!.:' 1 lisser sies e.\'pi'L.:>.-;ions : pi.ndant ce récit, il uri.lihi ('(iiii.jé i!os himes que je sentons venir de mon coL'ur... Hou, nréloio-je dit souvent, il y a donc encore une aussi bonne ûiue que Celle de mon uncle Tuby I les malhcu r^ux ont donc encore une amie qui veille pour eux, qui est près de L »... Twa"' neie rétléchissuis, ou plu-

tôt que je sentoîs et jouissois de la vertu de cette exceî» lente dame, elle s'approcha de moi... Vous ne dites rien, monsieur Sterne , en me regardant avec bienveillance cependant mon histoire ne vous a pas ennuyé : j'en ai vu des preuves certaines sur voire visage, j'ai vu couler une larme pour ma laitière, et cela m'a fait plaisir 1 — Hclas! Madame, dis-je en la regardant avecla tendresse et le respect dont elle avoit pénétré mon âme, je ne sais point louer tant de bonté et de simplicité à faire le bien : mais je chérirai la Prov/dence qui a accordé aux malheureux une aussi excellente protectrice; je la bénirai de me Tavoir fait connoître, et je dirai à tous mes compatriotes : « Allez en a France, allez voir madame Geoffrin, vous verrez la bienfai- « sance, la bonté ; vous verrez ces vertus dans leur perfec- « tion, parce que vous les trouverez accompagnées d'une dé- « licatesse qui ne peut venir que d'une âme dont la sensi- « bililé a été perfectionnée par l'habitude delà vertu. Oh! « l'excellente femme que vous connoîlrezl Allez, mes « amis, faites le voyage de Paris; et à votre retour, si vous « m'apprenez que vous avez vu, ou que vous avez connu celte « respectable dame, je ne m'informerai plus si vous avez « eu du plaisir à Paris, si vous êtes bien aises d'avoir été en « France. Poui moi, je n'y ai connu le bonheur que d'au- « jourd'hui... » Il s'étoit fait un profond silence pendant que je parlois; madame- Geoffrin n'avoit pu m'interrompre. J'avois parlé avec véhémence : c'éloit mon cœur qui donnoit de la chaleur à ce que je disois, et je vis que j'avois été entendu de celui de madame Geoffrin; ses yeux s'éloientniouillés de larmes... Ah! que je suis heureuse, dit-elle avec simplicité! je suis donc bonne I M. Sterne, vous venez de m'en récompenser, je veux vous embrasser pour le bien que vous m'avez fait... Elle se baissa, je me levai avec transportée la serrai dans mes bras... Oui, man Éliza, je sentis pour la première fois de ma vie que les mouvemens qu'inspire la vertu, ont leurs délices comme ceux de l'amour; mon âme eut un moment d'ivresse... Son retour fut pour toi... J'en serai plus digne de mon Éliza, me dis-je. Elle pleurera avec moi, lorsque je lui conterai l'hislore de la laitière de madame GeoiTrin.

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