‹ Lettres de Mlle de LespinasseChapitre 94 sur 128 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

gUS CE FUT UNS BONNE JOURNÉE QUE CELLK DES POTS CASSÉS

Je VOUS suis^ dis-Je à mon hôte.... Mais, comme il ouvrait la porte, je vis arriver deux ouvriers qui m'apporloieat les vases de marbre que j'avois commandés au faubourg Saint- /\ntoine.... ^ t:ntrez, mes amis ; et quoique j'aie une atfaire, ]e veux faire la vôtre avant que de sortir,... » Ils posèrent à terre mes deux vases. Je les regardois, je les trouvois beaux, et je cherchois sur le visage de ces deux hommes à voir s'ils partageoient mon approbation. En les regardant,

1 . Leg deux morceaux qu'on va lire "lont de mademoiselle de Lespinassp • 211e aimoit beaucoup le roman anglais de Sterne, qui a pour titre ; le Voyay sentimental; elle a voulu en prendre le style et le ton dans ces deux morceaux, les connoisseurs verront avec quelle délicatesse elle y a réussi. Les faits qu'elle rapporte sont vrais, arrivés à madame Geoffrin, et méritoient d'être ajoutés aux éloges qu'on a publiés de cette femme respectable (ancienne note). — Ces deux chapitres ont été publiés pour la première fois dans les Œwret posthumes de d'Aîembert. Paris, Pougens, 1799, in-S", t. H, p. 22. Sterne avait visité la France en 1762 ; le Voyage sentimental parut pour la première fois à Londres en 1767, et fut traduit en français, en 1769, par Prenais. 2 vol. in- 12 Voir La vie et les opinions de fristram Shandyy suivies du Voyage sentimental f traduits par Léon de Wally. Charpentier, 1870, t vol, m-18.

2. Ce chapitre, dans l'édition originale, porte pour titre: Qui ne sur ' prendra personne; il y a interversion évidente avec le 'itre du chapitre XVI t Que ce fut une bonne journée que celle des pots cassés^ qu« nous rettituonf au chapitre XV et réciproquement.

LITTBES XHVERSTSS ET ÔPOSOOLES

je levai un couvercle; pour le remellre, je me baissai» et J le vb cassé. Je relevai la li^te pour parler; Tun de ces hom mes me regarde avec douleur : <» liuîasî oui, Monsieur, 1 est casst?; mon camarade en mourra de chagrin; il n'a p;4 ose* venir^ il a crainl votre colère* Si noire Qiaîlre le ^alf, ohl oui, Jacques en mourra. » Le son de voii: de ct< homme, lémotion de son âme avoieol déjA remué 'a mienne. Kélasl disois-jô en moi-même, j'aî eu une Tan» laisîe. et nux yeux d'un Anghiis, une fantaisie est une aoU lise. Je voulois avoir du plaisir, el j'ai Taîi descendre lôr douleur daoB IMme de ces bonnes gens..^. Je les rngardois^ et! je crus ai 'apercevoir que mon silence avoit augmcnk^ leur trouble; les yeux de celui qui veooit de parler étoîent pleins de îarmes... € Eh non, non, dîs-je, en élevant la voit, Jacques ue mourra pas... Vous Êtes donc son ami? — à\h^ monâieur^ Jacques est un si bon garçon, il travaille si bien, il a tant de malheur, une femme, quatre petits eofansl c'est lui qui fait vivre tout cela.... Oh î n^on bon milord, ayez pi lié de lui, de sa pauvre famille et de moi .* si notre maître vient à savoir le malheur qui lui es-l arrivé îl lenverra Jacques, il sera perdu, et ses euTans el sa feumie, — Voire mallre ne le saura jamais, mes amis; allci-voua.en, calmer le chagrin de Jacques, el diles-lui bien que je do suis point en cok^re. Adieu j soyez tranquilles, je suis content... » Je rendis ia joie à l'ami de Jarque?,, el à celui qu éïoit venu avec lui. Leurs yeux et leur:^ get<les m'expri-moient leur reconnoissance avec plus d'*jloquence qu*uQ orateur de la chambre des communes n*en metii attaquer un miniislre en place...» Je Bortis avec eux; j© ne trouvai plu$ mon bote : mais l.atleur venoit m'avertir qu'il étoil tomps d'aller dîner cbez madame Gcoffrin, où j'avois promis d'aller il y avoit deux jours... Monsieur veut-il un carrosse, ma dit Lafleur? vous en irez plus vite. — Oui, dis-je, mais ce ne sera pas pour y être plus IÔ(, ce sera pour jouir de l'éuio* tion que je viens d'avoir... J'ai déjà dit que mon flme ai* moit le repos, lorsqu'elle étoit animée par sa propre son&îbililé ou par celle des aulres.... lafleur revint dans Tinstanl, • Voilà, dlt-îL le carrosse, » J'y mon lai sans voir Lri'leur, |e nevoyoia plusqu* Jacquus.»,. Il a soulîVrf, me disots je: f s*' ra rentré chez lui hier au soir su l'auront embra&sC^, il îcur aura ouvei • m 'i- : li.^ur- -.l'i âme aura été fermùe a \ii \!à^\ m t<sxm

Joues, niais son cœur n'en aura rien senlî.. .* Ah l mon Éllza, conçois-(u bien lout le mal qu'on me feroit, si Ton m*enlevoit à la tendresse el ao charme qui me pénétrera, lori=que Ion cœur sera près du mien, lorsque fa main sera dans la mienne.... Je t'ai raîlmiilj Jticqucs,je fai privé de la plus douce consolation que la oaluie ait donmjeâ sesenfans,,.. J'en élois là lor,'ique le carrosse s'arrêta. Lnflaur vint ouvrir ma portière : « Mon ami, lui dis-je, il faut que lu soulages Hion cœur, il est opprimé par ce qu'a souffert Jacques. — Et où esL Jacques? quel e^t-ilî quel mal a-l-il ? — Écoulezmoi, Lafleur; vousôïes un bon garçon, vous avez pïlitî des oiallienreux... » Le virsage de LfiHeur, qui éloil toujours jfpauoui, coramençoil k prendre une teinte de scusibrik^j sa tûte se bai^soit, et il aembloil me remercier de le connoître si bien el de le lui dire.,., Oui, mon ami, il nous Taul secourir im mi^lheureux : je suis cause qu'il a souffert; ce Jacques est un ouvrier qui a cassé le couvercle d'un de mes vases de marbre. — Et cela amis Monsieur en colère centre lui? Je vais, je cours lui dire que vous u'âtes plus riche. El Laflcur couroU déjà,... Je le pris par le bras î (( Écoulez-moi, mon ami : je n'ai point vu Jacques; il craignoit trop, il (Hoit trop affligé pour se montrer. — Le pauvre rniilheureux l disoit tout bas Laïleur, — 11 m*a envoyé son ami; oh! la bonne âme que cet amil il souffroît aiilant que Jacques. El m*a dit que si Je me plaîgnois à leur maître» Jacques en mourroit, qu'il seroit renvoyé, el que, s'il n'avoil plus d'ouvrage, il seroil perdu el toute sa famille. — Il a une femme," me dit Lafleur avec attendrissement L.. — Oui,laOeur, rt quatre petits enfaos que Ion travail fait vi- ^re. — Ôh 1 Monsieur, allons, repril Lafleur, il faut que nous délivrions Jacques de son malheur, — C'est bien mon intention; liens, mon ami, il faut que tu ailles le trouver; tu lui diras que je ne suis pas fâché contre lui, mais que ]'ai du chagrin de ce qu^il a soullert.,. *; et en disant cela, je tirois ma bourse : a Tiens, LaOeur, voilà douze francs que tu donneras à ce pauvre Jacques ; cela lui fera plaisir, cela fera du bien à sa femme... — La bonne femme, disoii Lafleur, elle aime sûrement son mari, c'esl un si brave homme! — Oui, dis-je, il est pauvre, il est sensible, il a desenfans... », et je soupirai en prononçant ce dernier mot... • Ce n'est pas tout, Lafleur, il faut que vous alliez chercher lami de Jacques, que vous le liriez k parL — Oui, vraîmeot, dit Lafleur, il

faut q^B le maître m i«éhe riett 4e tout cek. — Voue lai Àitm qtia ce Mpînîetip- cbôs gui il a été ce ma lin, a éié tî content d« la manière doûl a a demandé grâce pour mn ami, qu'il lai envole sîi traûcs poBF boire et pour rengager, non^seulamGQt h défendra eon ami, mais k né ja^< mail accuser «es camarades, — OdI» ouï, MouBieur, voire cominisBion va être faite. Jacques ne sera plça malheuretix : %on amû sa femme, tous, moi^ nous setous tous contons. J'embraseerai aa bonne lemmeje terrai ses petits enfans; Je coan et je fBtieti3M- » Que Je me genUa lonlagé par -le peu de bien que je veDoie de faire! j*étois douce* m^ui ému par It bonté active de Lafleur,*. L'honnête créature, drsols-jet Pourquoi la Providence ne ra-t-ell© pas placée dans la elasie des liommes qui peuvent secourt r et soulager leni*» aembkbles, et dont la plupart ont le cœur inaccessible aut malheureux? En disant cela, je oae trouvai dans l'antlebambre de n^darae Geoffrin. Bon ! diâoh-jË, j'en dînerai inieux, Je sefraî de meilleure compagnie, mon pauvre Jacques Ta être content... Et j'entrai dans la chambre où il y avoit dix ou duuse personneâ quidtnolent tous les mercredis chei madame Geoffrin, - . -

Page 1