XVI NOTICE
ignore toutes les nouvelles : ces lettres ont-elles moins d'agrément? Elle nous attache alors seulement par la nature de ses sentiments et de ses pensées , et par la forme dont elle les revêt ; elle nous intéresse aux plus petites choses, par la manière vive dont elle les sent , les conçoit , les exprime.
Madame de Sévigné est naturelle, naïve : mais il faut bien se garder, en lui appliquant ces mots , de les prendre ou de paraître les prendre dans un sens trop absolu. Sa naïveté n'est pas , ne peut pas être l'instinct aveugle d'un talent qui s'ignore lui-même, comme semblent le croire beaucoup de ses admirateurs , qui, en appréciant son génie, n'ont à la bouche que les mots de candeur, ingénuité , abandon, et retournent et commentent ces mots en tant de façons et en leur laissant un sens si étendu , qu'ils font d'elle , en vérité , une sorte de phénomène impossible , une femme d'esprit et de génie de la société de Louis XIV, presque aussi naturelle et aussi spontanée que l'arbre qui donne son fruit1. Formée à l'école des anciens par Ménage; élevée dans l'amour intelligent des choses délicates par la cour d'Anne d'Autriche; vivant au milieu d'un monde qui savait le prix du bon goût et le recherchait ; habituée , dès sa jeunesse, aux hommages les plus flatteurs 2 sur son esprit et son bien dire , madame de Sévigné ne pouvait répandre dans ses lettres tant de traits charmants ou profonds sans s'en douter, et par une sorte d'inspiration fortuite et aveugle. Sans doute elle ne travaillait point ses lettres : qui oserait l'en accuser3? mais
1 L'abbé de Vauxcelles, dans ses Réflexions sur les Lettres de madame de Sévi y né , emploie cette comparaison , sans faire entrevoir jusqu'à quel point il la croit juste. C'est risquer de ne donner qu'une idée fausse ou qu'une idée vague.
2 II y en aurait long à citer, si l'on voulait rassembler tous les éloges de son talent, toutes les définitions et toutes les appréciations admiratives de son esprit, que ses amis lui adressèrent à elle-même. Corbinelli allait jusqu'à dire , dans son style entortillé , qu'il voulait lui donner envie de la conformité que Cicéron pouvait avoir avec elle sur le genre épistolaire. Dès 16G8, Bussy avait fait mettre au-dessous du portrait de sa cousine, qu'il avait dans son salon, cette inscription, dont il lui fit part : Marie de Rabulin , marquise de Sévigné , fille du baron de Chaulai , femme d'un génie extraordinaire et d'une solide vertu, compatibles avec la joie et les agréments. Tandis qu'elle trouvait dans chacun de ses amis un critique louangeur, elle jouait continuellement le même rôle à l'égard de sa tille. Elle ne cesse de célébrer et de caractériser le style de madame de Grignan, non-seulement avec la complaisance d'une mère tendre, mais avec la curiosité littéraire, la critique exercée, l'acianen d'une femme de goût, d'une connaisseuse en f.iit de style épistolaire.
3 II est bon de remarquer d'ailleurs que cela lui eût été matériellement impos-
croyons que , sans y mettre aucun apprêt , sans se préoccuper de leur succès pour le présent ni pour l'avenir, elle avait conscience et se sentait heureuse d'y verser toutes les saillies, toutes les reflexions fines , tous les mots éloquents que son fertile génie trouvait sans peine; que, sachant très-bien l'admiration dont elles étaient l'objet , elle y souscrivait sans en être fière , sans en concevoir de hautes espérances de gloire , mais non sans en être agréablement flattée. Disons même qu'il est presque impossible qu'en les écrivant, malgré la rapidité avec laquelle courait sa plume, elle ne se plut souvent à exciter encore, par un léger et facile effort, l'enjou ment, la finesse, la verve de son esprit, soit pour se divertir par cette épreuve faite en jouant sur elle-même, soit pour mieux satisfaire son obligeant désir d'amuser sa fille ou ses amis , soit même pour s*attirer ces éloges, ces admirations, dont elle ne croyait, au reste, qu'une partie, et dont sans doute elle se fût passée trèsaisément. Cette espèce de calcul ingénieux et rapide , qui n'est qu'un léger coup de fouet donné à l'esprit, qu'emporte assez sa propre verve, ne se fait-il pas sentir dans ce passage, qui, nous n'en doutons pas , a été écrit aussi vite que d'autres : « Je ne vois pas , dit-elle à sa fille, un moment où vous soyez à vous ; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se lasser d'être auprès de vous, et qui peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des harangues, des infinités de compliments, de civilités, de visites; on vous fait des honneurs extrêmes , il faut répondre à tout cela : vous êtes accablée ; moi-même , sur ma petite boule , je n'y suffirais pas. Que fait votre paresse pendant tout ce fracas? elle souffre, elle se retire dans quelque petit cabinet , elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place; elle vous attend dans quelque moment perdu, pour vous faire au moins souvenir d'elle, et vous dire un mot en passant. Hélas! dit-elle, m'avez-vous oubliée? Songez que je suis votre plus ancienne amie , celle qui ne vous a jamais abandonnée , la fidèle compagne de vos plus beaux jours ; que c'est moi qui vous consolais de tous les plaisirs , et qui même quelquefois vous les faisais haïr; qui vous ai empêchée de mourir d'ennui, et en Bretagne et dans votre grossesse. Quelquefois votre mère troublait nos plaisirs, mais je savais bien où vous reprendre : présentement
sible. En effet, il lui arrive souvent d'écrire plus de vingt lettres par mois à sa fille: et cela, non dans la solitude des Rochers, mais à Paris, au milieu des affaires, des visites, des fêtes, sans compter les correspondances avec d'autres , qui allaient leur train.