‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 9 sur 286 · XIV NOTICE · texte numérisé non relu

XIV NOTICE

et je m'en suis défaite. Vos leitres font tout le bruit qu'elles méritent , comme vous voyez ; il est certain qu'elles sont délicieuses, et vous êtes comme vos lettres. » Il était difficile que la correspondance de madame de Sévigné , dont plusieurs échantillons avaient eu ainsi dans le grand monde une sorte de publicité de son vivant, demeurât ignorée après sa mort. Ce que la société de son temps avait vu de ses lettres avait fait trop de bruit pour que sa famille ne les conservât pas avec un soin religieux, et pour que le publie oubliât quel dépôt avait dû rester entre les mains de ses héritiers et n'en désirât point la publication.

Le premier recueil de lettres de madame de Sévigné parut en 1726, par les soins de l'abbé de Bussy, fils cadet du comte deBussy, auquel madame de Simiane avait remis des copies d'uu assez grand nombre des manuscrits de son aïeule. Cette édition fut reproduite plusieurs fois : elle était encore très-incomplète. En 1754 il en parut une autre , dont l'éditeur fut le chevalier de Perrin , ami de madame de Simiane. La famille de madame de Sévigné n'avait point autorisé l'édition de l'abbé de Bussy : elle donna son autorisation au nouvel éditeur, entre les mains duquel elle remit les originaux de toutes les lettres déjà connues, et de celles qui ne l'étaient pas encore. Mais comme certains passages des premières éditions avaient soulevé beaucoup de plaintes de la part des familles sur lesquelles madame de Sévigné révélait des détails peu honorables, madame de Simiane chargea M. de Perrin d'y faire des modifications et quelques retranchements. Elle voulut en outre qu'il prît soin d'arranger tous les passages d'où l'on pouvait tirer des conjectures fâcheuses sur le caractère de madame de Grignan, sa mère. Ce double vœu fut docilement exécuté. Il est résulté de là que l'édition de 1754, plus complète que les précédentes , et qui, de plus, a sur elles l'avantage d'avoir été dressée d'après les originaux, est cependant moins fidèle. C'est ce que n'ont pas aperçu tous les éditeurs qui se sont succédé depuis 1754 jusqu'en 1806 , et qui tous ont reproduit exactement, sauf quelques additions, le travail du chevalier de Perrin. Le mérite de la dernière édition , celle de M. de Monmerqué, est d'offrir un contrôle du travail de M. de Perrin par celui des éditeurs antérieurs, qui ne sont qu'incomplets et rarement infidèles , et une nouvelle révision du texte sur tous les origi-

aller faner dans la prairie des Rochers. Cette lettre est fort jolie, mais un peu tournée.

naux qui ont été conservés. M. de Monmerqué a donné ainsi au public un texte véritablement restauré. La collection s'est encore enrichie entre ses mains de quelques lettres jusqu'ici inédites. Mais le service rendu au public par M. de Monmerqué serait plus complet, si au texte réparé par ses soins il avait joint des notes plus instructives, moins sèches, plus nombreuses. Il est vrai qu'un commentaire satisfaisant des lettres de madame de Sévigné , et propre à dissiper toutes les obscurités qui s'y rencontrent, exigerait un immense travail.

Un esprit fin , délicat , pénétrant , enjoué ; une raison droite et sûre , souvent profonde ; une imagination active , mobile , féconde , qui s'intéresse à tout, qui reproduit avec une vérité et une vivacité singulières de mouvements et de couleurs tous les objets qui l'ont frappée ; une sensibilité vive et douce , qui a sa source , non dans la tête, mais dans le cœur; qui s'épanche aisément , abondamment, et dont toutes les émotions se communiquent : tels sont les éléments divers dont se compose le génie de madame de Sévigné. Pour se révéler avec toute leur force et tout leur éclat quand elle tient la plume, ces dons heureux de sa nature n'ont pas besoin que le travail et l'art viennent les élaborer, les combiner, les transformer. Pour être spirituelle, aimable, profonde, entraînante , madame de Sévigné n'a pas besoin de vouloir et de calculer; il lui suffit pour cela de se livrer à ses facultés : elle n'a qu'à être ellemême. Le naturel , l'abandon , l'élan spontané , ces qualités , chez elle, accompagnent toutes les autres, pour en doubler le prix.

De là ce style négligé , naïf , expressif, plein de saillies , pittoresque , hardi , varié , qui dans sa familiarité prend tous les tons et rassemble tous les genres d'éloquence, même l'éloquence sublime. Sans doute ces lettres reçoivent un grand prix des détails qui s'y trouvent sur tant de personnages et d'événements du grand siècle : elles forment un livre d'histoire rempli de faits curieux ou instructifs : mais cet intérêt historique n'a contribué qu'en second lieu à leur succès. Ce qui fait le charme le plus puissant de ce recueil , c'est la mise en œuvre de tant d'événements grands et petits , par l'esprit et par l'imagination de madame de Sévigné. Ce qui frappe , ce qui séduit , c'est bien moins l'importance ou la nouveauté des faits , que la finesse ou l'élévation du penseur, que le coloris du peintre. A qui en douterait , il n'y aurait qu'à faire lire les lettres qu'elle écrit des Rochers : là , elle est bien loin de la cour , elle

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