‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 134 sur 286 · DE Mrae DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mrae DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN

Aux Rochers, dimanche 6 octobre 1675.

Vraiment, ma fille, vous me contez une histoire bien lamentable de vos pauvres lettres perdues; est-ce Baro qui a fait cette sottise ? On est gaie , gaillarde, on croit avoir entretenu tous ses bons amis : pour M. l'archevêque, je le plains encore davantage, car il n'écrit que pour des choses importantes; et il se trouve que toute la peine qu'on a prise, c'est pour être dans un bourbier, dans un précipice. Voilà M. de Grignan rebuté d'écrire pour le reste de sa vie : quelle aventure pour un paresseux ! vous verrez que désor-

1 La princesse de Tarente habitait Château- Madame ., dans le faubourg de Vitré.

2 C'était de petites figures de cire coloriée que l'abbé de Cou langes avait TOVoyëea a M. de Grignan, pour orner un des cabinets de son château.

mais il n'écrira plus, et ne voudra point hasarder de perdre sa peine. Si vous mandez ce malheur au coadjuteur, il en fera bien son profit. Je comprends ce chagrin le plus aisément du monde; mais j'entre bien aussidans celui que vous allez avoir de quitter Grignan pour aller dans la contrainte des villes : la liberté est un bien inestimable; vous le sentez mieux que personne, et je vous plains , ma très-chère , plus que je ne vous le puis dire. Vous n'aurez ni Vardes, ni Corbinelli ; c'eût été pourtant une bonne compagnie. Vous deviez bien me nommer les quatre dames qui vous venaient assassiner : pour moi , j'ai le temps de me fortifier contre ma méchante compagnie ; je les sens venir par un côté , et je m'égare par l'autre ; c'est un tour que je fis hier à une sénéchale de Vitré ; et puis je gronde qu'on ne m'ait pas avertie : demandez-moi ce que je veux dire; ce sont des friponneries qu'on est tenté de faire dans ce parc, Vous souvient-il d'un jour que nous évitâmes les Fouesnels? Je me promène fort; ces allées sont admirables : je travaille comme vous, mais , Dieu merci , je n'ai point une friponne de Montgobert qui me réduise aux traînées; c'est une humiliation que je ne comprends pas que vous puissiez souffrir : je ne noircis point ma soie avec ma laine , je me trouve fort bien d'aller mon grand chemiu; il me semble que je n'ai que dix ans ; et qu'on me donne un petit bout de canevas pour me jouer, il faudrait que vos chaises fussent bien laides pour n'être pas aussi bolles que votre lit. J'aime fort tout ce que me mande Montgobert; elle me plaît toujours, je la trouve salée , et tous ses tons me font plaisir : c'est un bonheur d'avoir dans sa maison une compagnie comme celle-là ; j'en avais une autrefois dont je faisais bien mon profit; M. d'Angers {Henri Arnauhl) me mandait l'autre jour que c'était une sainte.

J'ai trouvé la réponse du maréchal d'Albret très-plaisante , il y a plus d'esprit que dans son style ordinaire; elle m'a paru d'une grande hauteur ; l'affectionné serviteur- est d'une dure digestion : voilà le monseigneur bien établi. Vous avez donc ri,f ma fille, de tout ce que je vous mandais d'Orléans? je le trouvai plaisant aussi, c'était le reste de mon sac, qui me paraissait assez bon. N'êtesvous point trop aimable d'aimer les nouvelles de mes bois et de ma santé? Ces!; bien précisément pour l'amour de moi : je me relève un peu par les affaires de Danemark. On menace Rennes de transférer le parlement à Dinan; ce serait la ruine entière de

cette province : la punition qu'on veut faire à cette ville ne se passera pas sans beaucoup de bruit.

J'ai reçu des lettres de Nantes : si le marquis de Lavardin et d'Harouïs faisaient l'article de cette ville dans la gazette , vous y auriez vu assurément mon arrivée et mon départ. Je vous rends bien , ma très-chère, l'attention que vous avez à la Bretagne; tout ce qui vous entoure à vingt lieues à la ronde m'est considérable. Il vint ici l'autre jour un augustin; c'est une manière de /rater; il a été par toute la province; il me nomma cinq ou six fois M. de Grignan et M. d'Arles ; je le trouvais fort babile homme; je suis assurée qu'à Aix je ne l'aurais pas regardé.

A propos, vous ai-je parlé d'une lunette admirable , qui faisait notre amusement dans le bateau ? C'est un chef-d'œuvre ; elle est encore plus parfaite que celle que l'abbé vous a laissée à Grignan ; cette lunette rapproche fort bien les objets de trois lieues : que ne les rapproche-t-elle de deux cents ! Vous pouvez penser l'usage que nous en faisons sur ces bords de Loire; mais voici celui que j'en fais ici : vous savez que par l'autre bout elle éloigne, et je la tourne sur mademoiselle du Plessis, et je la trouve tout d'un coup à deux lieues de moi : je fis l'autre jour cette sottise sur elle et sur mes voisins; cela fut plaisant , mais personnelle m'entendit : s'il y avait eu quelqu'un que j'eusse pu regarder seulement, cette folie n'aurait bien réjouie. Quand on se trouve bien oppressé de méchante compagnie , il n'y a qu'à faire venir sa lunette et la tourner du coté qui éloigne : demandez à Montgobert si elle n'aurait pas ri ; voilà un beau sujet pour dire des sottises. Si vous avez Corbinelli, je vous recommande la lunette. Adieu, ma chère enfant; Dieu merci, comme vous dites, nous ne sommes pas des montagnes , et j'espère vous embrasser autrement que de deux cents lieues : vous allez vous éloigner encore , j'ai envie d'aller à Brest. Je trouve bien rude que madame la grande duchesse ait une dame d'honneur, et que ce ne soit pas la bonne Rarai; les Guisardes lui ont donné la Sainte-Même. On me mande que la bonne mine de la Trousse est augmentée de la moitié, et qu'il aura la charge de Froulai.

144. — DE Mme DE SÉYIGNE A Mn,e DE GRIGNAN. Aux Rochers, dimanche 13 octobre IU75.

Vous avez raison de dire que les dates ne font rien pour rendre .igréables les lettres de ceux que nous aimons. Eli, mon Dieu! les

affaires publiques nous doivent- elles être si chères? Votre santé, votre famille, vos moindres actions, vos sentiments, vos pétoffes de Lambesc, c'est là ce qui me touche ; et je crois si bien que vous êtes de même , que je ne fais aucune difficulté de vous parler des PiOchers, de mademoiselle du Plessis , de mes allées, de mes bois, de nos affaires , du Bien bon et de Copenhague, quand l'occasion s'en présente. Croyez donc que tout ce qui vient de vous m'est trèsconsidérable , et que, jusqu'à vos traînées de tapisseries, je suis aise de tout savoir. Si voulez encore des aiguilles pour en faire, j'en ai d'admirables : pour moi, j'en fis hier d'infinies, elles étaient aussi ennuyeuses que ma compagnie : je ne travaille que quand elle entre; et, dès que je suis seule, je me promène, je lis, ou j'écris. La Plessis ne m'incommode pas plus que Marie. Dieu me fait la grâce de ne point écouter ce qu'elle dit; je suis, à son égard , comme vous êtes pour beaucoup d'autres : elle a vraiment les meilleurs sentiments du monde : j'admire que cela puisse être gâté par l'impertinence de son esprit et la ridiculité de ses manières ; il faudrait voir l'usage qu'elle fait de ma tolérance, et comme elle l'explique, et les chaînes qu'elle en fait pour s'attacher à moi , et comme je lui sers d'excuse pour ne plus voir ses amies de Vitré, et les adresses qu'elle a pour satisfaire sa sotte gloire, car la sotte gloire est de tout pays, et la crainte qu'elle a que je ne sois jalouse d'une religieuse de Vitré : cela ferait une assez méchante farce de campagne.

Je dois vous dire des nouvelles de cette province. M. de Chaulnes est à Rennes avec beaucoup de troupes; il a mandé que si on en sortait, ou si l'on faisait le moindre bruit, il ôterait, pour dix ans, le parlement de cette ville. Cette crainte fait tout souffrir : je ne sais point encore comme ces gens de guerre en usent à l'égard des pauvres bourgeois. Nous attendons madame de Chaulnes à Vitré, qui vient voir la princesse {de Tarente)-, nous sommes en sûreté sous ses auspices; mais je puis vous assurer que, quand il n'y aurait que moi, M. de Chaulnes prendrait plaisir à me marquer des égards; c'est la seule occasion où je pourrais répondre de lui : n'ayez donc aucune inquiétude; je suis ici comme dans cette Provence que vous djtes qui est à moi.

Vous n'avez pas peur de Ruyter '. Ruyter pourtant est le dieu des combats; Guitautne lui résiste pas : mais, en vérité , l'étoile

' Amiral de la flolle hollandaise.

(ru roi lui résiste : jamais il n'en fut une si fixe. Elle dissipa , l'année passée , cette grande flotte ; elle fait mourir le prince de Lorraine ; elle renvoie Montecuculli chez ses parents , et fera la paix par le mariage du prince Charles. Je disais F autre jour cette dernière chose à madame de ïarente ; elle me dit qu'il était marié à Timpératrice douairière : quoique cette noce n'ait pas éclaté , elle ne laisserait pas d'empêcher l'autre ; vous verrez que cette impératrice mourra , si sa vie fait un inconvénient. Votre raisonnement est d'une telle justesse sur les affaires d'État , qu'on voit bien que vous êtes devenue politique dans la place où vous êtes. J'ai écrit à la belle princesse de Vaudemont; elle est infortunée, et j'en suis triste, car elle est très-aimable: Je n'osais écrire à madame de Lillebonne; mais vous m'avez donné courage. Je crains que vous n'ayez pas le petit Coulanges ; sa femme m'écrit tristement de Lyon, et croity passer l'hiver : c'estune vraie trahison pour elle, quede n'être pas à Paris : elle me mande que vous avez au un assez grand commerce. La Trousse est à Paris et à la cour, accablé d'agréments et de louanges; il les reçoit d'une manière à les augmenter : on dit qu'il aura la charge de Froulai; si cela était, il y aurait un mouvement dans la compagnie, et je prie notre d'Hacqueville d'y avoir quelque attention pournotre pauvre guidon, qui se meurt d'ennui dans le guidonnage ; je lui mande de venir ici , je voudrais le marier à une petite fille, qui est un peu juive de son estoc, mais les millions nous paraissent de bonne maison : cela est fort en l'air ; je ne crois plus rien après avoir manqué la petite d'Eaubonne x. Madame de Villars me mande encore des merveilles du chevalier ( de Grignan ) ; je crois que ce sont les premières qu'on a renouvelées; mais enfin c'est un petit garçon qui a bien le meilleur bruit qu'on puisse jamais souhaiter. Je prie Dieu que les lueurs d'espérance pour une de vos filles 2 puissent réussir; ce serait une grande affaire. La paresse du coadjuteur devrait bien cesser dans de pareilles occasions.

Écoutez une belle action du procureur général 3. Il avait une terre, de la maison de Bellièvre, qu'on lui avait fort bien donnée ; il l'a remise dans la masse des biens des créanciers, disant qu'il

1 Le marquis de Sévigné avait recherché Antoinette Lefèvre d'Eaubonne , cousine de M. d'Onnessson.

2 II était question d'un établissement pour mademoiselle d'Alerac , lille du premier lit de M. de Grignan.

3 Achille de Harlay, depuis premier président.

ne saurait aimer ce présent, quand il songe qu'il fait tort à des créanciers qui ont donné leur argent de bonne foi : cela est héroïque. Jugez s'il est pour nous contre M. de Mirepoix ' ; je ne connais point une plus belle ni une plus vilaine âme que celle de ces deux hommes. Le Bien bon est toujours le Bien bon ; ce sont des armes parlantes : les obligations que je lui ai sont innombrables ; ce qui me les rend sensibles , c'est l'amitié qu'il a pour vous , et le zèle pour vos affaires, et comme il se prépare à confondre le Mirepoix.

Je n'ose penser à vous voir ; quand cette espérance entre trop avant dans mon cœur, et qu'elle est encore éloignée, elle me fait trop de mal : je me souviens de ce que je souffris à la maladie de ma pauvre tante , et comme vous me fîtes expédier cette douleur; je ne suis pas encore à portée de recevoir cette joie. Vous m'assurez que vous vous portez bien ; Dieu le veuille , ma bonne ! cet article me tient extrêmement au cœur : pour moi , je suis dans la parfaite santé. Vous aimeriez bien ma sobriété et l'exercice que je fais, et sept heures au lit , comme une carmélite. Cette vie dure me plaît; elle ressemble au pays; je n'engraisse point, et l'air est si épais et si humain, que ce teint, qu'il y a si longtemps que l'on loue , n'en est point changé : je vous souhaite quelquefois une de nos soirées, en qualité de pommade de pieds de mouton. J'ai dix ouvriers qui me divertissent fort. Rahuel et Pihis, tout est à sa place. Vous devez être persuadée de ma confiance par les pauvretés dont je remplis ma lettre. Depuis que je me suis plainte, en vers , de la pluie, il fait un temps charmant ; de sorte que je m'en loue en prose. Toute notre province est si occupée de ces punitions, que l'on ne fait point de visites ; et, sans vouloir contrefaire la dédaigneuse, j'en suis extrêmement aise. Vous souvient-il quaud nous trouvions qu'il n'y avait rien de si bon , en province , qu'une méchante compagnie, par la joie du départ? c'est un plaisir que je n'aurai point cette année.

Ma bonne, quand je vous écrirais encore quatre heures, je ne pourrais pas vous dire à quel point je vous aime, et de quelle manière vous m'êtes chère. Je suis persuadée du soin de la Providence sur vous , puisque vous payez tous vos arrérages , et que vous voyez

* M. de Sévigné témoigne de la haine contre M. de Mirepoix, à cause du procès de M. de (irignan avec les héritiers de mademoiselle du Puy-du Fou , sa seconde femme.

une année de subsistance ; Dieu prendra soin des autres ; continuez votre attention sur votre dépense ; cela ne remplit point les grandes brèches, mais cela aide à la douceur présente, et c'est beaucoup. M. de Grignan est-il sage? Je l'embrasse dans cette espérance, ma très-bonne , et je suis entièrement à vous.

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