‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 135 sur 286 · DE Mmc DE SEVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mmc DE SEVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN

Aux Rochers, mercredi 16 octobre 1675.

Je ne suis point entêtée, ma fille, de M. de Lavardin ; je le vois tel qu'il est: ses plaisanteries et ses manières ne me charment point du tout; je les vois, comme j'ai toujours fait : mais je suis assez juste pour rendre au vrai mérite ce qui lui appartient , quoique je le trouve pêle-mêle avec quelques désagréments; c'est à ses bonnes qualités que je me suis solidement attachée , et , par bonheur , je vous en avais parlé à Paris; car, sans cela, vous croiriez que l'enthousiasme d'une bonne réception m'aurait enivrée ; enfin je souhaiterai toujours à ceux que j'aimerai plus de charmes ; mais je me contenterai qu'ils aient autant de vertus. C'est le moins lâche et le moins bas courtisan que j'aie jamais vu ; vous aimeriez bien son style dans de certains endroits , vous qui parlez : tant y a, ma fille , voilà ma justification , dont vous ferez part au gros abbé, si jamais, par hasard , il a mal au gras des jambes ■ sur ce sujet.

Je suis fort aise que vous ayez remarqué, comme moi, la diligence admirable de nos lettres, et le beau procédé de Maux2 , et de ces autres messieurs si obligeants, qui viennent prendre nos lettres, et les portent nuit et jour , en courant de toutes leurs forces, pour les faire aller plus promptement : je vous dis que nous sommes ingrats envers les postillons , et même envers M. de Louvois3, qui les établit partout avec tant de soin. Mais quoi! ma très-chère , nous nous éloignons encore ; et toutes nos admirations vont cesser : quand je songe que , dans votre dernière lettre , vous répondez encore à celle que je vous écrivis de la Silleraye, et qu'il y aura demain trois semaines que je suis aux Rochers, je comprends que nous étions déjà assez loin, sans cette augmentation.

D'Hacqueville me dit qu'une fois la semaine , c'est assez écrire

1 Expression familière de l'abbé de Pontcarré, lorsqu'il était importuné de quelque discours.

2 Courrier de la malle.

i Suriptendaot-général des postes.

pour des affaires; mais que ce n'est pas assez pour s n amitié5 « et qu'il augmenterait plutôt d'une lettre que d'en retrancher une. Vous jugez bien que , puisque le régime que je lui avais ordonné ne lui plaît pas , je lâche la bride à toutes ses bontés, et lui laisse la liberté de son écritoire : songez qu'il écrit de cette furie à tout ce qui est hors de Paris, et voit tous les jours tout ce qui y reste; ce sont les cCHacqueville; adressez-vous à eux, ma fille , en toute confiance : leurs bons cœurs suffisent à tout. Je me veux donc ôter de l'esprit de les ménager ; j'en veux abuser ; aussi bien, si ce n'est moi qui le tue, ce sera un autre: il n'aime que ceux dont il est accablé : accablons-le donc sans ménagement.

Je voudrais que vous vissiez de quelle beauté ces bois sont présentement. Madame de ïarente y fut hier tout le jour ; il faisait un temps admirable : elle me parla fort de vous : elle vous trouve bien plus jolie que le petit ami « : sa tille est malade ; elle en était triste; je la mis en carrosse au bout de la grande allée; et comme elle me priait fort de me retirer, elle me dit : Madame, vous me prenez pour une Allemande. Je lui dis : « Oui, madame, assurément, « je vous prends pour une Allemande a : j'aurais plutôt obéi à ma- « dame votre belle-fille 3.» Elle entendit cela comme une Française. Il est vrai que sa naissance doit , ce me semble , donner une dose de respect à ceux qui savent vivre. Elle a un style romanesque dans ce qu'elle conte , et je suis étonnée que cela déplaise à ceux même qui aiment les romans : elle attend madame de Chaulnes. M. de Chaulnes est à Rennes avec les Forbin et les Vins , et quatre mille hommes : on croit qu'il y aura bien de la penderie. M. de Chaulnes y a été reçu comme le roi ; mais comme c'est la crainte, quia fait changer leur langage , M. de Chaulnes n'oublie pas toutes les injures qu'on lui a dites, dont la plus douce et la plus familière était gros cochon, sans compter les pierres dans sa maison et dans son jardin , et des menaces dont il paraissait que Dieu seul empêchait l'exécution ; c'est cela qu'on va punir. D'Hacqueville, de sa propre main (car ce n'est point dans son billet de nouvelles qu'on pourrait avoir copié), me mande que M. de Chaulnes , suivi de ses troupes, est arrivé 9 Rennes le samedi 12 octobre : je l'ai remercié de ce soin, et je lui apprends que M. de Pomponne se fait

1 Le portrait en miniature de madame de Grignan. ' Madame de Tarente était tille de Guillaume V , landgrave de Kesse- Cassel.

3 Madeleine de Créqui, duchesse de la TrémouiUc.

peindre par Mignard : mais tout ceci entre nous; car savez-vous bien qu'il est délicat et blond ? Je reçois des lettres de votre frère , toutes pleines de lamentations de Jérémie sur son guidonnage ; il dit justement tout ce que nous disions quand il l'acheta; c'est ce cap dont il est encore à neuf cents lieues: mais il y avait des gens qui lui mettaient dans la tête que, puisque je venais de vous marier, il fallait aussi l'établir; et par cette raison, qui devait produire, au moins pour quelque temps, un effet contraire , il fallut céder à son empressement et il s'en désespère : il y a des cœurs plaisamment bâtis en ce monde. Enfin , ma fille , soyons bien persuadées que c'est une vilaine chose que les charges subalternes.

Vous savez bien que notre cardinal l'est à fer et à clou. Nous devons tous en être ravis à telle fin que de raison : c'est toujours une chose triste qu'une dégradation. Au nom de Dieu, ne négligez point de lui écrire : il aime mes billets, jugez des vôtres. Vous ne m'aviez point dit que votre premier président ( M . Marin) a battu sa femme ; j'aime les coups de plat d'épée , cela est brave et nouveau. On sait bien qu'il faut les battre, disait l'autre jour un paysan; mais le plat d'épée me réjouit. Je m'en vais parier que la petite d'Oppède n'est point morte : je connais ceux qui doivent mourir. Il est vrai que le bonheur des Français surpasse toute croyance en tout pays : j'ai ajouté ce remercîment à ma prière du soir ; ce sont les ennemis qui font toutes nos affaires : ils se reculent quand ils voient qu'ils nous pourraient embarrasser. Vous verrez ce que deviendra Ruyter sur votre Méditerranée : le prince d'Orange songe à s'aller coucher , et j'espère votre frère. Je vous réponds de cette province , et même de la paix: il me semble qu'elle est si nécessaire, que, malgré la conduite de ceux qui ne la veulent pas, elle se fera toute seule. Je suivrai votre avis , ma chère enfant , je vais m'entretenir de l'espérance de vous revoir : je ne puis commencer trop tôt , pour me récompenser des larmes que notre séparation et même la crainte m'ont fait répandre si souvent.

J'embrasse M. de Grignan, car je crois qu'il est revenu de la chasse : mandez-moi bien de vos nouvelles, vous voyez que je vous accable des miennes. La Saint-Géran s'est mêlée de m'écrire sérieusement sur l'ambassade de madame de Villars , qui , à ce qu'elle dit , ira à Turin ; je le crois , puisqu'il n'y a qu'une régente : je lui ai fait réponse dans son même style ; mais ce n'a pas été sans peine. Ne vous ont-elles pas remerciée de votre eau de la rehie de Iïon-

grie? Elle est divine : pour moi , je vous en remercie encore ; je m'en enivre tous les jours : j'en ai dans ma poche ; c'est une folie comme du tabac : quand on y est accoutumé , on ne peut plus s'en passer : je la trouve excellente contre la tristesse; j'en mets le soir , plus pour me réjouir que pour le serein , dont mes bois me garantissent. Vous êtes trop bonne de craindre que les loups, les cochons et les châtaignes ne m'y fassent une insulte. Adieu, mon enfant, je vous aime de tout mon cœur; mais c'est au pied de la lettre, et sans en rien rabattre.

146. — DE Mme DE SÉVIGNÉ ANMrae DE GRIGNAN. Aux Rochers, dimanche 3 novembre 1675.

.Te suis fort occupée de toutes vos affaires de Provence ; et si vous prenez intérêt à celles de Danemark , j'en prends bien davantage à celles de Lambesc. J'attends l'effet de cette défense qu'on devait faire au parlement d'envoyer à la maison de ville : j'attends la nomination du procureur du pays , et le succès du voyage du consul, qui veut être noble par ordre du roi. J'ai fort ri de ce premier président, et des effets de sa jalousie : on lui faisait une grande injustice de croire qu'un homme élevé à Paris ne sût pas vivre , et ne donnât pas plutôt une bonne couple de soufflets que des coups de plat d'épée : je suis bien étonnée qu'il soit jaloux de ce petit garçon qui sentait le tabac; il n'y a personne qui ne soit dangereux pour quelqu'un : il me semble que le vin des Bretons figure avec le tabac des Provençaux.

J'admire toujours qu'on puisse prononcer une harangue sans manquer et sans se troubler, quand tout le monde a les yeux sur vous , et qu'il se fait un grand silence. Ceci est pour vous , M. le comte, je me réjouis que vous possédiez cette hardiesse, qui est si fort au-dessus de mes forces : mais , ma fille , c'est du bien perdu, que de parler si agréablement , puisqu'il n'y a personne. Je suis piquée , comme vous , que l'intendant et les évêques ne soient point à l'ouverture de cette assemblée : je ne trouve rien de plus indigne ni de moins respectueux pour le roi, et pour celui qui a l'honneur de le représenter ». Si l'on attend que M. de Marseille soit revenu de ses ambassades, on attendra longtemps; car apparemment il

1 II avait été décidé que le lieutenant général qui représentait le roi aurait le pas sur les évéques dans les états des provinces; et depuis celte décision lea évéques s'abstenaient souvent d'y assister.

n'en fera pas pour une. Je me suis plainte à d'Hacqueville ; c'est tout ce que je puis faire d'ici, et puis voilà qui est fait pour cette année. N'en direz-vous rien à madame de Vins? Elle m'a écrit une lettre fort vive et fort jolie ; elle se plaint de mon silence , elle est jalouse de ce que j'écris à d'autres , elle veut désabuser M. de Pomponne de ma tendresse; il n'y a plus que pour elle : je n'ai jamais vu un fagot d'épines si révolté. Je lui fais réponse , et me réjouis qu'elle se soit mise à être tendre, et à parler de la jalousie , autrement qu'en interligne : je ne croyais pas qu'elle écrivît si bien ; elle me parle de vous, et m'attaque fort joliment. J'eus ici, le jour de la Toussaint , M. Boucherat et M. de Harlay , son gendre, à dîner; ils s'en vont à nos états , que l'on ouvre quand tout le monde y est : ils me dirent leur harangue, elle est fort belle; la présence de M. Boucherat sera salutaire à la province et à M. d'Harouïs. M. et madame de Chaulnes ne sont plus à Rennes : les rigueurs s'adoucissent ; à force d'avoir pendu , on ne pendra plus : il ne reste que deux mille hommes à Rennes ; je crois que Forbin et Vins s'en vont par Nantes ; Molac y est retourné. C'est M. de Pomponne qui a protégé le malheureux dont je vous ai parlé. Si vous m'envoyez le roman de votre premier président , je vous enverrai, en récompense, l'histoire lamentable, avec la chanson du violon qui fut roué à Rennes. M. Boucherat but à votre santé; c'est un homme aimable , et d'un très-bon sens : il a passé par Veret ; il a vu à Blois madame de Maintenon , et M. du Maine qui marche : cette joie est grande. Madame de Montespan fut au-devant de ce joli prince , avec la bonne abbesse de Fontevrault et madame de Thianges ; je crois qu'un si heureux voyage réchauffera les cœurs des deux amies.

Vous me faites un grand plaisir, ma très-chère , de prendre soin de ma petite : je suis persuadée du bon air que vous avez à faire toutes les choses qui sont pour l'amour de moi. Je ne sais pourquoi vous dites que l'absence dérange toutes les amitiés : je trouve qu'elle ne fait point d'autre mal que de faire souffrir : j'ignore entièrement les délices de l'inconstance , et je crois pouvoir vous répondre, et porter la parole pour tous les cœurs où vous régnez uniquement, qu'il n'y en a pas un qui ne soit comme vous l'avez laissé. N'est-ce pas être bien généreuse, de me mêler de répondre pour d'autres cœurs que le mien? Celui-là, du moins, vous est-il bien assuré? Je ne vous trouve plus si entêtée de votre fils ; je crois

que c'est votre faute , car il avait trop d'esprit pour n'être pas toujours fort joli : vous ne comprenez point encore trop bien l'amour maternel; tant mieux, ma fille, il est violent; mais, à moins que d'avoir des raisons comme moi , ce qui ne se rencontre pas souvent, on peut à merveille se dispenser de cet excès. Quand je serai à Paris , nous parlerons de nous revoir; c'est un désir et une espérance qui me soutiennent la vie.

Adieu , ma très-chère ; je serai ravie , aussi bien que vous , que nous puissions nous allier peut-être aux Machabées : mais cela ne va pas bien , je souhaite que votre lecture aille mieux : ce serait une honte dont vous ne pourriez pas vous laver, de ne pas finir Josèphe. Hélas ! si vous saviez ce que j'achève, et ce que je souffre du style du jésuite (Maimbourg) , vous vous trouveriez bien heureuse d'avoir à finir un si beau livre !

Aux Rochers, mercredi 13 novembre 1675.

Les voilà toutes deux , ma très-chère ; il me paraît que je les aurais reçues règlement comme à l'ordinaire , sans que Ripert m'a retardé d'un jour par son voyage de Versailles. Quelque goût que vous ayez pour mes lettres , elles ne peuvent jamais vous être ce que les vôtres me sont ; et puisque Dieu veut qu elles soient présentement ma seule consolation , je suis heureuse d'y être très-sensible : mais en vérité , ma fille , il est douloureux d'en recevoir si longtemps , et cependant la vie se passe sans jouir d'une présence si chère : je ne puis m'accoutumer à cette dureté ; toutes mes pensées et toutes mes rêveries en sont noircies ; il me faudrait un courage que je n'ai pas , pour m'accommoder d'une si extraordinaire destinée : j'ai regret à tous mes jours qui s'en vont , et qui m'entraînent sans que j'aie le temps d'être avec vous ; je regrette ma vie , et je sens pourtant que je la quitterais avec moins de peine , puisque tout est si mal rangé pour me la rendre agréable : dans ces pensées , ma trèschère, on pleure quelquefois sans vous le dire , et je mériterai vos sermons malgré moi , et plus souvent que je ne voudrai; car ce n'est jamais volontairement que je me jette dans ces tristes méditations : elles se trouvent tout naturellement dans mon cœur , et je n'ai pas l'esprit de m'en tirer. Je suis au désespoir, ma fille , de n'avoir pas été maîtresse aujourd'hui d'un sentiment si vif; je n'ai pas accoutumé de m'y abandonner. Parlons d'autre chose : c'est

un Je mes tristes amusements que de penser à la différence des jours de l'année passée et de celle-ci : quelle compagnie les soirs ! quelle joie de vous voir , et de vous rencontrer, et de vous parler à toute heure! que de retours agréables pour moi ! Rien ne m'échappe de tous ces heureux jours, que les jours mêmes qui sont échappés. Je n'ai pas au moins le déplaisir de n'avoir pas senti mon bonheur; c'est un reproche que je ne me ferai point ; mais, par cette raison, je sens bien vivement le contraire d'un état si heureux.

Vous ne me dites point si vous avez été assez bien traités dans votre assemblée, pour ne donner au roi que le don ordinaire; on augmente le nôtre; je pensai battre le bonhomme Boucherat1, quand je vis cette augmentation ; je ne crois pas qu'on en puisse payer la moitié. Les états s'ouvriront demain , c'est à Dinan ; tout ce pauvre parlement est malade à Vannes. Rennes est une ville comme déserte ; les punitions et les taxes ont été cruelles ; il y aurait des histoires tragiques à vous conter d'ici à demain. La Marbeuf ne reviendra plus ici ; elle démêle ses affaires pour s'aller établir à Paris. J'avais pensé que mademoiselle de Méri2 ferait très-bien de louer une maison avec elle ; c'est une femme très-raisonnable , qui veut mettre sept ou huit cents francs à une maison ; elles pourront ensemble en avoir une de onze à douze cents livres ; elle a un bon carrosse , elle ne serait nullement incommode , et on n'aurait de société avec elle qu'autant que l'on voudrait ; elle serait ravie de me plaire, et d'être dans un lieu où elle me pourrait voir, car c'est une passion qui pourtant ne la rend point incommode. Il faudrait que , d'ici à Pâques , mademoiselle de Méri demandât une chambre à l'abbé d'Effiat : j'aijetétout cela dans la tête delaTroehe.

Je trouve , ma très-chère, que je vous réponds assez souvent par avance, comme Trivelin, et sur ma santé, et sur M. de Vins : vous n'attendez point trois semaines. La réflexion est admirable , qu'avec tous nos étonnements de nos lettres que nous recevons du trois au onze , c'est neuf jours ; il nous faut pourtant trois semaines , avant que de dire, Je me porte bien, à votre service.

Vous êtes étonnée que j'aie un petit chien ; voici l'aventure. J'appelais, par contenance, une chienne courante d'une madame qui

1 Louis Boucherat, chancelier de France en (885, alors commissaire du roi aux élatsde Bretagne.

1 Soeur du marquis de la Trousse, cousine germaine de madame de- Sevigne.

demeure au bout de ce parc. Madame de Tarente me dit : Quoi ! vous savez appeler un chien? je veux vous en envoyer un le plus joli du monde. Je la remerciai , et lui dis la résolution que j'avais prise de ne me plus engager dans cette sottise : cela se passe, on n'y pense plus ; deux jours après je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de chien , toute pleine de rubans , et sortir de cette jolie maison un petit chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire, des oreilles, des soies , une haleine douce , petit comme Sylphide, blondin comme un blondin; jamais je ne fus plus étonnée, ni plus embarrassée : je voulus le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter : la femme de chambre qui l'avait élevé en a pensé mourir de douleur. C'est Marie x qu'aime le petit chien ; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu ; il ne mange que du pain ; je ne m'y attache point , mais il commence à m'aimer; je crains de succomber. Voilà l'histoire que je vous prie de ne point mander à Marphise 2 , car je crains ses reproches : au reste, une propreté extraordinaire ; il s'appelle Fidèle; c'est un nom que les amants de la princesse n'ont jamais mérité de porter; ils ont été pourtant d'un assez bel air ; je vous conterai quelque jour ses aventures. Il est vrai que son style est tout plein d'évanouissements , et je ne crois pas qu'elle ait eu assez de loisir pour aimer sa fille, au point d'oser se comparer à moi. Il faudrait plus d'un cœur pour aimer tant de choses à la fois ; pour moi , je m'aperçois tous les jours que les gros poissons mangent les petits : si vous êtes mon préservatif, comme vous le dites , je vous suis trop obligée, et je ne puis trop aimer l'amitié que j'ai pour vous : je ne sais de quoi elle m'a gardée ; mais quand ce serait de feu et d'eau , elle ne me serait pas plus chère. Il y a des temps où j'admire qu'on veuille seulement laisser entrevoir qu'on ait été capable d'approcher à neuf cents lieues d'un cap. La bonne princesse en fait toute sa gloire au grand mépris de son miroir, qui lui dit tous les jours qu'avec un tel visage il faut perdre même le souvenir. Elle m'aime beaucoup : on en médirait à Paris; mais ici c'est une faveur qui méfait honorer de mes paysans. Ses chevaux sont malades; elle ne peut venir aux Rochers, et je ne l'accoutume point à recevoir de mes visites plus souvent que tous les huit ou dix jours : je lui dis en moi-même, comme M. de Bouillon à sa femme : Si je

1 Une des femmes de chambre de madame de Sévigné.

2 Petite chienne que madame de Sévigné avait laissée a Tarir.

DE MADAME DE SEVIGNE. 3 I î)

voulais aller en carrosse rendre des devoirs , et n'être pas aux Rochers, je serais à Paris.

L'été de Saint-Martin continue , et mes promenades sont fort longues : comme je ne sais point l'usage d'un grand fauteuil , je repose mia corporea salma tout du long de ces allées ; j'y passe des jours toute seule avec un laquais , et je n'en reviens point que la nuit soit bien déclarée , et que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon air : je crains l'entre-chien et loup quand on ne cause point, et je me trouve mieux dans ces bois que toute seule dans une chambre; c'est ce qui s'appelle se mettre dans C eau , de peur de la pluie ; mais je m'accommode mieux de cette grande tristesse que de l'ennui d'un fauteuil. Ne craignez point le serein , ma fille , il n'y en a point dans les vieilles allées , ce sont des galeries; ne craignez que la pluie extrême, car, en ce cas, il faut revenir, et je ne puis rien faire qui ne me fasse mal aux yeux : c'est pour conserver ma vue que je vais à ce que vous appelez le serein ; ne soyez en aucune peine de ma santé , je suis dans la trèsparfaite.

Je vous remercie du goût que vous avez pour Joseph; n'est-il pas vrai que c'est la plus belle histoire du monde? Je vous envoie par Ripert uue troisième partie des Essais de morale , que je trouveadmirable : vous direz que c'est la seconde , mais ils font la seconde de l'éducation d'un prince , et voici la troisième. Il y a un traité De la connaissance de soi-même , dont vous serez fort contente ; il y en a un De l'usage qu'on peut jaire des mauvais sermons, qui vous eût été bon le jour de la Toussaint. Vous faites bien , ma fille, de ne vouloir point oublier l'italien; je fais comme vous , j'en lis toujours un peu.

Ce que vous dites de M. de Chaulnes est admirable. Il fut hier roué vif un homme à Rennes (c'est le dixième) , qui confessa d'avoir eu dessein de tuer ce gouverneur : pour celui-là , il méritait bien la mort. Les médecins de ce pays ne seront pas si complaisants que ceux de Provence, qui accordent par respect à M. de Grignan qu'il a la fièvre ; ceux-ci compteraient pour rien la fièvre pourprée à M. de Chaulnes , et nulle considération ne pourrait leur faire avouer que son mal fût dangereux. On voulait, en exilant le parlement , le faire consentir, pour se racheter, qu'on bâtit une citadelle à Rennes; mais cette noble compagnie voulut obéir fièrement . et partit plus vite qu'on ne voulait ; car tout se tourne-

rait en négociation ; niais on aime mieux les maux que les remèdes Notre cardinal est à Commerci comme à l'ordinaire ; le pape ne lui laisse pas la liberté de suivre son goût. L'intendante est-elle avec vous? Vous me direz oui ou non dans trois semaines. Ah! ma iille , vous avez eu trop bonne opinion de moi à la Toussaint; ce fut le jour que M. Boucherai et son gendre vinrent dîner ici , de sorte que je ne fis point mes dévotions. La princesse était à l'oraison funèbre de Scaramouehe , faisant honte aux catholiques : cette vision est fort plaisante. Je souhaite fort que M. l'archevêque fasse le mariage qui vous est si bon. Je crois que mon (ils s'en va dans les quartiers de fourrages , qui signifient bientôt après ceux d'hiver.

Je veux qu'en mon absence M. de Coulanges vous mande de certaines choses qu'on aime à savoir. Vous me proposez pour régime une nourriture bien précieuse; je ne vous réponds pas tout à fait de vous obéir ; mais , en vérité , je ne mange pas beaucoup , je ne regarde pas les châtaignes , je ne suis point du tout engraissée; mes promenades de toutes façons m'empêchent de profiter de mon oisiveté. Mademoiselle de Noirmoutiers s'appellera madame de Royau ; vous dites vrai , le nom d'Olonne est trop difficile à purifier. Adieu , ma chère enfant; vous êtes donc persuadée que j'aime ma fille plus que les autres mères : vous avez raison , vous êtes la chère occupation de mon cœur, et je vous promets de n'en avoir jamais d'autre , quand même je trouverais eu mon chemin une fontaine de Jouvence. Pour vous, ma fille, quand je songe comme vous avez aimé le chocolat, je ne sais si je ne dois point trembler ; puis-je espérer d'être plus aimable, et plus parfaite , et plus toutes sortes de choses? Il vous faisait battre le cœur ; peut-on se vanter de quelque fortune pareille ? vous devriez me cacher ces sortes d'inconstances. Adieu, ma très-chère comtesse; mandez-moisi vous dormez , si vous n'êtes point bresillée , si vous mangez , si vous avez le teint beau, si vous n'avez point mal à vos belles dents : mon Dieu ! que je voudrais bien vous voir et vous embrasser !

DE MADAME DE SE VIGNE. 32i

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