DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN
Mercredi 20 mai .
.Vai donc pris des eaux ce matin, ma très-chère ; ah, qu'elles sont
mauvaises! J'ai été prendre le chanoine, qui ne loge point avec
madame de Brissac. On va à six heures à la fontaine : tout le monde
s'y trouve, on boit, et l'on fait une fort vilaine mine ; car ima-
- Une confusion , un désordre : ce mot ne s'emploie plus.
gînez-vous qu'elles sont bouillantes , et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, orna, on vient, on se promène , on entend la messe , on rend ses eaux , on parle confidemment de la manière dont on les rend : il n'est question que de cela jusqu'à midi. Enfin , on dîne ; après dîner, on va chez quelqu'un : c'était aujourd'hui chez moi. Madame de Brissac a joué à l'ombre avec Saint-Hérem et Planci; le chanoine et moi, nous lisions l'Arioste; elle a l'italien dans la tête , elle me trouve bonne. Il est venu des demoiselles du pays avec une flûte, qui ont dansé la bourrée dans la perfection. C'est ici où les Bohémiennes poussent leurs agréments ; elles font des dégognades , où les curés trouvent un peu à redire : mais enfin , à cinq heures, on va se promener dans des pays délicieux ; à sept heures , on soupe légèrement, on se couche à dix. Vous en savez présentement autant que moi. Je me suis assez bien trouvée de mes eaux, j'en ai bu douze verres ; elles m'ont un peu purgée , c'est tout ce qu'on désire. Je prendrai la douche dans quelques jours. Je vous écrirai tous les soirs ; ce m'est une consolation, et ma lettre partira quand il plaira àun petit messager qui apporte les lettres , et qui veut partir un quart d'heure après : la mienne sera toujours prête. L'abbé Bavard vient d'arriver de sa jolie maison, pour me voir : c'est le druide A damas * de cette contrée.