‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 15 sur 286 · DU STYLE EPIST0LA111E. IX · texte numérisé non relu

DU STYLE EPIST0LA111E. IX

connaissance qui venait de mourir : « Quand elle fut près de

• mourir l'année passée, je disais, en voyant sa triste conva-

■ lescence et sa décrépitude : Mon Dieu! elle mourra deux « fois bien près l'une de l'autre. Ne disais-je pas vrai? Un jour Pa- « tris étant revenu d'une grande maladie à quatre-vingts ans, « et ses amis s'en réjouissant ave« lui et le conjurant de se le- « ver : Hélas ! leur dit-il, est-ce la peine de se rhabiller? «

« 11 n'y a qu'à laisser faire l'esprit humain , dit-elle ailleurs, « il saura bien trouver ses petites consolations : c'est sa fantaisie « d'être content. »

« Les longues maladies usent la douleur , et les longues es- « pérances usent la joie. »

« On n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps : il faut

* être , si l'on veut paraître. Le monde n'a point de longues « injustices. »

Elle montre partout un grand penchant à la dévotion et une grande tiédeur sur la pratique. «Mon Dieu, qu'il est heureux « (dit-elle du fameux cardinal de Retz) ! que j'envierais quel- « quefois son épouvantable tranquillité sur tous les devoirs de la « vie 1 On se ruine quand on veut s'acquitter. »

Sa dévotion est douce et humaine. « Nous parlons quelquefois « de l'opinion d'Origène et de la nôtre: nous avons de la peine « à nous faire entrer une éternité de supplices dans la tête, à

■ moins que la soumission ne vienne au secours. »

Combien de réflexions touchantes sur le temps, la vieillesse, et la mort !

« La mort me paraît si terrible, que je hais plus la vie parce « qu'elle y mène, que par les épines qui s'y rencontrent. »

«. Je trouve les conditions de la vie assez dures: il me semble « que j'ai été traînée malgré moi à ce point fatal où il faut souf- « frir la vieillesse: je la vois, m'y voilà, et je voudrais bien « aumoins ménager de n'aller pas plus loin , de ne pointavancer « dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de « mémoire, des défigurements , qui sont près de m'outrager. « Mais j'entends une voix qui dit : Il faut marcher malgré « vous; ou bien, si vous ne le voulez pas, il faut mourir;

'< ce qui est une autre extrémité où la nature répugne. »

«Je regardais une pendule, et prenais plaisir à penser: « voilà comme on est quand on souhaite que cette aiguille mar- « che : cependant elle tourne sans qu'on la voie , et tout arrive « à la fin. »

Il lui échappe quelquefois des expressions hardies qu'on pourrait trouver maniérées en les considérant isolées, mais qui, vues à leur place, paraissent très-naturelles : c'est, il est vrai , le naturel d'une femme dont l'imagination est très-vive et l'esprit très-orné. « Je ne connais plus les plaisirs, dit-elle quelque «< part ; j'ai beau frapper du pied , rien ne sort qu'une vie triste « et uniforme. » On voit qu'elle venait de lire dans Plutarque le mot de Pompée , qui se vantait qu'en quelque endroit de l'Italie qu'il frappât du pied, il en sortirait des légions prêtes à obéir à ses ordres.

Pour faire entendre que le crédit d'un ministre diminue , madame de Sévigné dit que son étoile pâlit. Cette figure n'est-elle pas heureuse et brillante, sans aucune affectation ?

Son style n'est presque jamais simple, mais il est toujours naturel; et ce naturel se fait surtout sentir par une négligence abandonnée qui plaît, et par une rapidité qui entraîne. On sent partout ce qu'elle dit quelque part: J'écrirais jusqu'à demain; mes pensées t ma plume, mon encre, tout vole.

Veut-elle quelquefois raconter un trait, une plaisanterie d'une gaieté un peu libre pour une femme? quelle adresse dans la tournure ! quelle mesure dans l'expression ! Elle fait tout entendre sans rien prononcer. On peut se rappeler un mot de ce genre sur la Brinvilliers.

Ce qui brille par-dessus tout dans les lettres de madame de Sévigné, c'est ce fonds inépuisable de tendresse pour sa fille , dont les expressions se varient sous mille formes diverses, toujours sensibles, toujours intéressantes; mais ce sont les traits les moins propres à être cités, parce que ce ne sont ordinairement que des expressions et des tournures très -simples, qui ne peuvent guère se détacher des circonstances ou des idées accessoires qui les environnent. Quelquefois cependant

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