‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 16 sur 286 · DU STYLE EPISTOLAIKE. XI · texte numérisé non relu

DU STYLE EPISTOLAIKE. XI

son sentiment s'embellit par la pensée et par l'imagination.

Sa tendresse pour sa fille emprunte souvent des tournures très-ingénieuses sans cesser d'être naturelles. « Savez- vous ce « que je fais de ma lunette ? écrit-elle à madame de'Grignan. Je « ne cesse de la tourner du côté dont elle éloigne ; les importuns « qui m'environnent disparaissent, et je peux ne penser qu'à « vous. »

« Je regrette, dit-elle dans un autre endroit , ce que je passe « de ma vie sans vous, et j'en précipite les restes pour vous ■ retrouver, comme si j'avais bien du temps à perdre. » Elle répète plusieurs fois cette idée : « Je suis bien aise que le temps « coure et m'entraîne avec lui, pour me redonner à vous.» Et « dans un autre endroit : « Je suis si désolée de me retrouver « toute seule, que, contre mon ordinaire , je souhaite que le « temps galope, et pour me rapprocher celui de vous revoir, et « pour m'effacer un peu ces impressions trop vives.... Est-ce « donc cette pensée si continuelle qui vous fait dire qu'il n'y a « point d'absence? J'avoue que , par ce côté, il n'y en a point. « Mais comment appelez- vous ce que l'on sent quand la pré- « sence est si chère? Il faut, de nécessité, que le contraire soit « bien amer.

« Mon cœur est en repos quand il est près de vous ; c'est « son état naturel , le seul qui peut lui plaire....

« 11 me semble, en vous perdant, qu'on m'a dépouillée de « tout ce que j'avais d'aimable.... Je serais honteuse, si, de- « puis huit jours , j'avais fait autre chose que pleurer.... Je ne « sais où me sauver de vous , dit-elle ailleurs à sa fille. »

Elle écrit au président de Moulceau : « J'ai été reçue à '< bras ouverts de madame de Grignan , avec tant de joie, de « tendresse et de reconnaissance, qu'il me semblait que je n'é- « tais pas venue encore assez tôt ni d'assez loin. »

Je sens quelque peine à remarquer les défauts d'une femme si aimable et si rare, mais il faut le dire pour l'honneur de la vérité : madame de Sévigné , avec tant d'esprit et un si bon esprit, avait aussi les sottises de son siècle et de son rang. Elle était glorieuse de sa naissance jusqu'à la puérilité. On la voit

se pâmer d'admiration sur la généalogie de la maison de Rabutin , que le comte de Bussy se proposait d'écrire ; elle croit que toute l'Europe va s'intéresser à cette belle histoire.

Elle était enivrée, comme presque tout son siècle, de la grandeur de Louis XIV. Ce prince lui parla un jour , après la représentation ftEsther, à Saint-Cyç : sa vanité se montre et se répand , à cette occasion, avec une joie d'enfant. Le passage est curieux. « Le roi s'adressa à moi , et me dit : Madame , je suis < assuré que vous avez été contente. Moi, sans m'étonner , je « répondis : Sire , je suis charmée ; ce que je sens est au-dessus « des paroles. Le roi me dit: Racine a bien de l'esprit. Je lui ■ dis : Sire , il en a beaucoup , mais en vérité ces jeunes per- « sonnes en ont beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet « comme si elles n'avaient jamais fait autre chose. Ah 1 pour « cela, reprit-il, il est vrai. Et puis Sa Majesté s'en alla, et me « laissa l'objet de l'envie. Monsieur et madame la princesse me « vinrent dire un mot ; madame de Maintenon , un éclair : je « répondis à tout, car j'étais en fortune. »

C'est dans ces endroits que la femme d'esprit est éclipsée un moment par la caillette. On sait qu'un jour Louis XIV dansa un menuet avec madame de Sévigné. Après le menuet, elle se trouva près de son cousin le comte de Bussy, à qui elle dit : Il faut avouer que nous avons un grand roi! Oui, sans doute, ma cousine, répondit Bussy ; ce qu'il vient de faire est vraiment héroïque ! 11 faut avouer que de toutes les sottises humaines, il n'y en a point de plus sottes que celles de la vanité.

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