IV NOTICE
Dois-je chasser l'ami de mon cousin ' ? Dois-je chasser le cousin de la reine 2 ?
Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes , et que mon exemple vous en rebutera; peut-être la taille de l'un ne vous plaira-t-elle pas3; peut-être aussi , la figure de l'autre 4 : mandez-moi des nouvelles de celui-ci, et les progrès qu'il a faits depuis mon départ ; à combien $ acquits patents il a mis votre liberté. La fortune vous fait de belles avances, ma chère cousine ; n'en soyez point ingrate. Vous vous amusez après la vertu , comme si c'était une chose solide ; et vous méprisez le bien , comme si vous ne pouviez jamais en manquer, etc. » De pareils conseils restaient sans effet sur madame de Sévigné. Assurément sa résistance aux attaques du prince de Conti et aux insinuations de Bussy n'avait point sa source dans l'indifférence d'une nature froide ; peu de femmes eurent une sensibilité plus active, une imagination plus vive qu'elle. Mais elle voulait être sage ; et la perfection de sa raison lui donnait la force de l'être. D'ailleurs aucun de ceux qui soupiraient pour elle n'offrait l'idéal de tendresse et de bon goût nécessaire pour séduire un cœur aussi délicat , un esprit aussi fin et aussi sensible aux imperfections que le sien. Cet idéal ne se trouvait ni dans l'épais et honnête Turenne, ni dans le médiocre et ambitieux Conti , ni dans l'inconstant Fouquet ; encore moins dans le fat chevalier de Méré , et dans le diseur de bons mots M. du Lude, qui furent aussi au nombre des soupirants; encore moins dans le bonhomme Ménage , car lui aussi fut blessé au cœur, et risqua plus d'une fois , malgré sa timidité et sa gaucherie , des déclarations qui étaient repoussées avec de piquantes et inoffensives plaisanteries.
Madame de Sévigné refusait ceux qui sollicitaient ses bonnes grâces, de manière à les décourager sans les fâcher. Elle mettait dans ses refus un tact si délicat , des façons si douces et si aimables, un ascendant si fort de bon sens et de raison, que les amants
branche aînée. Madame de Sévigné était le dernier rejeton de la branche aînée des Rabutins.
1 Fouquet.
2 Le prince de Conti. .
3 Le prince de Conti était contrefait.
4 Fouquet, qu'on disait ne point trouver de cruelles, devait moins ses succès aux agréments extérieurs qu'au charme de l'esprit et à l'attrait d'une grande fortune libéralement prodiguée.
rebutés devenaient de sincères et fidèles amis. « Il n'y a guère que vous dans le royaume , lui écrivait Bussy, qui puissiez réduire un amant à se contenter d'amitié: nous n'en voyons presque point qui, d'amant éconduit, ne devienne ennemi ; et je suis persuadé qu'il faut qu'une femme ait un mérite extraordinaire pour faire en sorte que le dépit d'un amant maltraité ne le porte pas à rompre avec elle. » Bussy avait raison de conclure ainsi.
Madame de Sévigné reparut dans le monde quand elle crut pouvoir le faire sans que l'éducation de ses enfants en souffrît. Elle se fit placer au premier rang parmi les femmes qui ornaient par leur esprit et leur beauté la société d'alors. Le beau temps de l'hôtel de Rambouillet duraitencore. On sait qu'elle fut une des dames les plus admirées du cercle fameux que présidait madame de Montausier. Son esprit gagna encore en légèreté et en délicatesse dans le commerce de cette société ingénieuse : elle s'y raffina , sans s'y gâter. Elle laissa aux femmes d'un goût moins pur, d'un jugement moins solide que le sien , les subtilités , les fadeurs , le purisme affecté. On la compta au nombre des précieuses l ; mais ce nom était alors synonyme de femme d'esprit. Quand Molière personnifia dans Cathos et Madelon la pruderie , le pédantisme et l'extravagance dont l'hôtel de Rambouillet avait donné les modèles, il eut grand soin de faire une distinction, et d'intituler sa pièce les Précieuses ridicules.
A la suite d'une de ces exhortations par lesquelles le galant et peu scrupuleux Bussy cherchait à ébranler les sages résolutions de sa cousine, on lit cet avertissement : « Nous vous verrons un jour regretter le temps que vous aurez perdu ; nous vous verrons repentir d'avoir mal employé votre jeunesse, et d'avoir voulu avec tant de peine acquérir et conserver une réputation qu'un médisant vous peut ôter, et qui dépend plus de la fortune que de votre conduite. » Il est malheureusement trop vrai que la médisance peut quelquefois détruire ou compromettre les réputations les plus légitimes et les plus solidement établies. Si madame de Sévigné n'éprouva pas par elle-même la vérité de cette observation , ce ne fut pas la faute de Bussy ; car lui-même se chargea d'être ce médisant dont il cherchait à lui faire peur. En 1658, se trouvant dans un pressant besoin d'argent pour faire la campagne de cette année, il s'adressa à madame de Sévigné pour un prêt de dix mille livres. Le service qu'il demandait fut promis sans
1 Voir le Dictionnaire historique des Précieuses, par le sieur de Somaize.