VI NOTICE
peiiie : mais certaines formalités un peu longues , que la prudence de l'abbé de Coulanges jugeait nécessaires, ayant retardé l'envoi de la somme, Bussy se persuada qu'on l'avait joué par une promesse vaine : irascible comme il l'était, il crut à un mauvais procédé. Il avait l'habitude de se venger avec emportement de tous les torts dont il était ou se croyait victime : il inséra dans son Histoire amoureuse des Gaules un portrait satirique de madame de Sévigné , où non -seulement il présentait sous un jour ridicule les qualités de son cœur et de son esprit, mais lui prêtait des défauts et des vices qu'elle n'avait jamais eus. Ainsi, méconnaissant cette vertu si pure à laquelle il avait lui-même rendu hommage, il l'accusait de cacher sous les dehors d'une prude les désordres d'une femme galante. Ce portrait était pis qu'une satire, c'était une noire calomnie. Après avoir couru quelque temps manuscrit , il fut imprimé , avec le livre dont il faisait partie. Le monde fut assez juste pour ne pas se laisser ébranler dans la bonne opinion qu'il avait conçue de madame de Sévigné : mais , quoiqu'elle fût sans effet, une telle attaque venant d'un ami , d'un parent, porta un coup douloureux à une âme aussi noble, à un cœur aussi sensible. Cependant il suffit au coupable de donner, un an après, quelques marques de repentir, pour obtenir un pardon complet. La haine ne pouvait être un sentiment durable chez madame de Sévigné : bonne et indulgente comme elle était, le ressentiment le plus légitime lui pesait; et la première occasion de s'en débarrasser était aussitôt saisie par elle. Elle n'attendit même pas pour pardonner à son cousin , qu'il fût malheureux : leur réconciliation s'était déjà faite, lorsque Bussy, par ses scandaleuses témérités , se fit envoyer à la Bastille.
En 1664 , madame de Sévigné fut cruellement éprouvée dans une de ses plus chères affections. Fouquet , qui s'était résigné à l'aimer comme elle le voulait, et non comme il l'eût désiré, et qu'elle comptait au nombre de ses amis les plus dévoués , fut arrêté à Nantes, et condamné , après un long procès, à la prison pour le reste de ses jours. Pendant quelque temps sa vie fut en péril. Plusieurs membres de la commission instituée pour le juger opinaient avec force pour qu'il payât de sa tête les désordres de son administration. Madame de Sévigné suivait avec anxiété les débats qui devaient décider du sort de son ami. Par des lettres écrites coup sur coup, elle tenait M. de Pomponne au courant des diverses phases et des principaux détails du procès. M. de Pomponne avait
iUR MADAME DE SÉVIGNÉ. VII
été enveloppé dans la disgrâce du surintendant; il vivait alors dans sa terre, où il subissait une sorte d'exil. Dans toute la correspondance de madame de Sévigné , il est peu de parties qui offrent plus d'émotion et d'éloquence. Tandis qu'elle ne songe qu'à rendre compte de ce qu'elle a vu et de ce qu'elle a senti , elle trace un tableau dramatique et tout vivant de cette grande scène judiciaire ; elle écrit un admirable plaidoyer. Ces lettres , où se déploie toute son imagination et tout son cœur, ont été justement regardées comme un trait de courage. Ce journal qu'elle adressait à M. de Pomponne courait risque d'être intercepté avant de parvenir à sa destination. Dans un temps où la persécution s'étendait sur les amis de Fouquet, il eût été dangereux d'être surpris à le plaindre , à l'admirer, et à faire circuler des réflexions sur le noble sang-froid de l'accusé et l'indécent acharnement des juges. Madame de Sévigné était trop fidèle à l'amitié pour s'arrêter devant ces craintes ; elle eut le courage de ses alarmes et de sa douleur. Par là , le souvenir de son amitié pour Fouquet a mérité d'être associé à celui du noble dévouement que lui témoignèrent Pellisson et la Fontaine. Madame de Sévigné se consolait du chagrin que lui causaient les torts des amis ingrats ou les malheurs des amis fidèles , en voyant sa fille , objet de tant de soins et de tant d'amour, croître chaque jour en beauté , en esprit et en grâces. Elle la présenta dans le monde en 1663, et la vit avec orgueil s'attirer les hommages de tout ce qu'il y avait de distingué à la ville et à la cour. Elle-même conservait encore assez de jeunesse pour que le monde, qu'elle enchantait de plus en plus par son esprit, réservât une part d'éloges à sa beauté. La mère et la tille formaient un couple brillant et unique , qui attirait tous les regards. Les seigneurs à la mode , les poètes de cour, imaginaient pour elles les compliments les plus ingénieux. Benserade composa en leur honneur un de ses plus jolis madrigaux :
Blondins accoutumés à faire des conquêtes , Devant -ce jeune objet si charmant et si doux , Tout grands héros que vous êtes , Il ne faut pas laisser pourtant de filer doux. L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue ■ : Quelle que soit l'offrande , elle n'est point reçue ;
' Mademoiselle de Sévigné avait rempli le personnage dOinphile dans un ballet de la cour.