‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 58 sur 286 · DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN

A Paris, vendredi io avril I671.

Je vous écrivis mercredi par la poste , hier matin par Magalotti ,

j aujourd'hui encore par la poste ; mais hier au soir je perdis une

| belle occasion. J'allai me promener à Vincennes , en famille et eu

Troche » ; je rencontrai la chaîne des galériens , qui partait pour

1 Avec madame de la Troche , son amie.

Marseille ; ils arriveront dans un mois. Rien n'eût été plus sûr que cette voie : mais j'eus une autre pensée, c'était de m'en aller avec eux. 11 y a un certain Duval, qui ir.e parut homme de bonne conversation : vous le verrez arriver, et vous auriez été fort agréablement surprise de me voir pêle-mêle avec une troupe de femmes qui vont avec eux. Je voudrais que vous sussiez ce que m'est devenu le mot de Provence , de Marseille , d'Aix ; le Rhône seulement, ce diantre de Rhône, et Lyon, me sont de quelque chose. La Bretagne et la Bourgogne me paraissent des pays sous le pôle , où je ne prends aucun intérêt : il faut dire comme Coulanges : O grande puissance de mon orviétan! Vous, êtes admirable, ma fille, de demandera l'abbé ■ de mf empêcher de vous faire des présents : quelle folie! Hélas! vous en fais-je? Vous appelez des présents les gazettes que je vous envoie : vous ne m'ôterez jamais de l'esprit l'envie de vous donner ; c'est un plaisir qui m'est sensible , et dont vous feriez trèsbien de vous réjouir avec moi , si je me donnais souvent cette joie : cette manière de me remercier m'a extrêmement plu.

Vos lettres sont admirables ; on jurerait qu'elles ne vous sont pas dictées par les dames du pays où vous êtes. Je trouve que M. de Grignan , avec tout ce qu'il vous est déjà , est encore votre vraie bonne compagnie; c'est lui, ce me semble , qui vous entend : conservez bien la joie de son cœur par la tendresse du vôtre, et faites votre compte que si vous ne m'aimiez pas tous deux, chacun selon votre degré de gloire , en vérité vous seriez des ingrats. La nouvelle opinion , qu'il n'y a point d'ingratitude dans le monde , par les raisons que nous avons tant discutées , me paraît la philosophie de Descartes ,f et l'autre est celle d'Aristote : vous savez l'autorité que je donne à cette dernière ; j'en suis de même pour l'opinion de l'ingratitude. Vous seriez donc une petite ingrate , ma fille : mais, par un bonheur qui fait ma joie , je vous en trouve éloignée ; et cela fait aussi que, sans aucune retenue, je m'abandonne d'une étrange façon à m'approuver dans les sentiments que j'ai pour vous. Adieu, ma très-aimable ; je m'en vais fermer cette lettre ; je vous en écrirai encore une ce soir , où je vous rendrai compte de ma journée. Nous espérons tous les jours louer votre maison ; vous croyez bien que je n'oublie rien de ce qui vous touche ; je suis sur cela comme les gens les plus intéressés sont pour eux-mêmes.

1 L'abbé de Coulanges, qui passait sa vie avec madame de Sévigné, sa ■éèoe.

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