DE Mrae DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN
Vendredi au soir, 10 avril 1671.
1 Je fais mon paquet chez M. de la Rochefoucauld, qui vous embrasse de tout son cœur. Il est ravi de la réponse que vous faites aux chanoines et au père Desmares : il y a plaisir à vous mander des bagatelles , vous y répondez très-bien. 11 vous prie de croire que vous êtes encore toute vive dans son souvenir; s'il apprend quelques nouvelles dignes de vous , il vous les fera savoir. Il est dans son hôtel de la Rochefoucauld , n'ayant plus d'espérance de marcher; son château en Espagne, c'est de se faire porter dans les maisons, ou dans son carrosse pour prendre l'air : il parle d'aller aux eaux ; je tâche del'envoyer à Digne , et d'autres à Bourbon . J'ai été chez Mademoiselle, qui est toujours malade; j'ai dîné en bavarciiti s mais si purement que j'en ai pensé mourir : tous nos commensaux nous ont fait faux bond; nous n'avons fait que bavardiner , et nous n'avons point causé comme les autres jours.
Brancas versa , il y a trois ou quatre jours, dans un fossé; il s'y établit si bien , qu'il demandait à ceux qui allèrent le secourir ce qu'ils désiraient de son service : toutes ses glaces étaient cassées , et sa tête l'aurait été, s'il n'était plus heureux que sage : toute cette aventure n'a fait aucune distraction à sa rêverie. Je lui ai mandé ce matin que je lui apprenais qu'il avait versé , qu'il avait pensé se rompre le cou , qu'il était le seul dans Paris qui ne sût point cette nouvelle , et que je lui en voulais marquer mon inquiétude -.j'attends sa réponse. Voilà madame la comtesse (de Fiesque) et Briole, qui vous font trois cents compliments. Adieu, ma très-chère enfant, je m'en vais fermer mon paquet. Comme je suis assurée que vous ne doutez point de mon amitié, je ne vous en dirai rien ce soir;
45 — DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 15 avril 1671.
Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez écrite par Gacé 2. Vous me parlez de la Provence comme de la Norwége : je pensais qu'il y fait chaud , et je le pensais si bien , que l'autre jour, que nous eûmes ici une bouffée d'été, je mourais de chaud, et j'étais triste : on devina que c'était parce que je croyais que vous aviez en-
1 Chez madame de Lavardin , qui aimait extrêmement les nouvelles.
2 Depuis maréchal de Matignon.
118 l LETTRES
core plus chaud que moi, et je ne pouvais, en effet, me l'imaginer sans chagrin. Je veux vous dire , ma chère enfant que le chocolat n'est plus avec moi comme il était : la mode m'a entraînée , comme elle fait toujours : tous ceux qui m'en disaient du bien m'en disent du mal ; on le maudit , on l'accuse de tous les maux qu'on a ; il est la source des vapeurs etdes palpitations ; il vous flatte pour un temps, et puis vous allume tout d'un coup une lièvre continue , qui vous conduit à la mort. Enfin , ma fille , le grand maître ■ , qui en vivait , est son ennemi déclaré : vous pouvez penser si je puis être d'un autre sentiment 2. Au nom de Dieu, ne vous engagez point à le soutenir, et songez que ce n'est plus la mode du bel air. Je n'ai point encore vu Gacé; je crois que je l'embrasserai : bon Dieu ! un homme qui vous a vue , qui vient de vous quitter , qui vous a parlé, comme cela me paraît!
Je suis bien aise que vous ayez compris la coiffure , c'est justement ce que vous aviez toujours envie de faire; ce taponnage vous est naturel, il est au bout de vos doigts : vous avez cent fois pensé l'inventer, mais vous avez bien fait de ne point prendre cette mode à la rigueur. Le bel air est de se peigner, pour contrefaire la tête naissante; cela est fait dans un moment. Vos dames sont bien loin de là , avec leurs coiffures glissantes de pommade, et leurs cheveux de deux paroisses : cela est bien vieux. Votre peinture du cardinal Grimaldi3 est excellente : cela mord-il? est plaisant au dernier point, et m'a bien fait rire; je vous souhaite de pareilles visions pour vous divertir. Enfin Montgobert sait rire ; elle entend votre langage : quelle est heureuse d'avoir de l'esprit, et d'être auprès de vous! Les esprits où il n'y a point de remède font bouillir le sang. Je vous remercie de vous souvenir du reversis , et de jouer au mail ; c'est un aimable jeu pour les personnes bien faites et adroites comme vous : je m'en vais y jouer dans mon désert. A propos de désert, je crois qu'Adhémar vous aura mandé comme le laquais du coadjuteur, qui était à la Trappe, en est revenu à demi fou, n'ayant pu supporter ces austérités : on cherche un couvent de coton pour l'y mettre, et le remettre de l'état où il est. Je crains que cette
1 Le comte du Lude.
2 On avait dit que le comte du Lude aimait madame de Sévigné; mais comme c'était un de ces hommes dont l'attachement ne nuit point à la réputation des dames , madame de Sévigné en plaisantait la première. Voyez les Amours des Gaules, du compte de Bussy.
1 Arehevèrjue d'Aix.
Trappe » qui veut, surpasser l'humanité , ne devienne les Petites- Maisons.
Je pleurais amèrement en vous écrivant à Livry , et je pleure encore en voyant de quelle manière tendre vous avez reçu ma lettre , et l'effet qu'elle a produit dans votre cœur. Les petits esprits se sont bien communiqués , et sont passés bien fidèlement de Livry en Provence : si vous avez les mêmes sentiments toutes les fois que je suis sensiblement touchée de vous , je vous plains , et vous conseille de renoncer à la sympathie. Je n'ai jamais rien vu de si aisé à trouver que la tendresse que j'ai pour vous : mille choses , mille pensées, mille souvenirs , me traversent le cœur; mais c'est toujours de la manière que vous pouvez le souhaiter : ma mémoire ne me représente rien que de doux et d'aimable; j'espère que la vôtre fait de même. La lettre que vous écrivez à votre frère est admirable. Vous avez très-bien deviné ; il est dans le bel air par-dessus les yeux : point de pâques, point de jubilé. Je n'ai rien trouvé de bon en lui , que la crainte de faire un sacrilège ; c'était mon soin aussi que de lui en donner de l'horreur : mais la maladie de son âme est tombée sur son corps, et ses maîtresses sont d'une manière à ne pas supporter cette incommodité avec patience : Dieu fait tout pour le mieux. J'espère qu'un voyage en Lorraine rompra toutes ces vilaines chaînes-là. 11 est plaisant, il dit qu'il est comme le bonhomme Éson, il veut se faire bouillir dans une chaudière avec des herbes fines , pour se ravigoter un peu ; il me conte toutes ses folies, je le gronde, et je fais scrupule de les écouter ; et pourtant je les écoute. Il me réjouit , il cherche à me plaire ; je connais la sorte d'amitié qu'il a pour moi ; il est ravi , à ce qu'il dit , de celle que vous me témoignez ; il me donne mille attaques en riant sur l'attachement que j'ai pour vous : je vous avoue, ma fille, qu'il est grand, lors même que je le cache. Je vous avoue encore une autre chose , c'est que je crois que vous m'aimez : vous me paraissez solide ; il me semble qu'on peut se fier à vos paroles , et cela fait aussi que je vous estime fort. Vos messieurs commencent à s'accoutumer à vous ; les pauvres gens ! Et les dames ne vous ont pas encore bien goûtée.
, ' Il n'y avait guère que huit ans que l'abbé de Rancé l'avait réformée.