DE Mme DE SÉVJGNÉ A Mme DE GRIGNAN
« A Paris, le jour de Noël , vendredi 1671 .
Le lendemain que j'eus reçu votre lettre , M. le Camus me vint voir : je l'entretins de ce qu'il avait à dire sur les soins , le zèle et l'application de M. de Grignan pour faire réussir l'affaire de Sa
1 C'est la pensée d'un madrigal de mademoiselle de Scudéri.
2 Le coadjuteur d'Arles.
MAD. DE SÉViCNÉ. f X>
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Majesté. M. deLavardin , qui vint aussi , m'assura qu'il en rendrait compte en bon lieu avant la fin du jour. Je ne pouvais trouver deux hommes plus propres à mon dessein, c'est la basse et le dessus. Le soir, j'allai chez M. d'Uzès, qui est encore dans sa chambre; nous parlâmes fort de vos affaires. Nous avions appris les mêmes choses, et le dessein qu'on avait d'envoyer un ordre pour séparer l'assemblée , et de faire sentir en quelque autre occasion ce que c'est de ne pas obéir.
Au reste , ma fille , j'ai le cœur serré , et très-serré , de ne point vous avoir ici : je serais bien plus heureuse s'il y avait quelqu'un que j'aimasse autant que vous, je serais consolée de votre absence; mais je n'ai pas encore trouvé cette égalité, ni rien qui en approche : mille choses imprévues me font souvenir de vous par-dessus le souvenir ordinaire, et me mettent en déroute. Je suis en peine de savoir où vous irez après votre assemblée. Aix et Arles sont empestés de la petite vérole, Grignan est bien froid, Salon est bien seul ; venez dans ma chambre , ma chère enfant , vous y serez très-bien reçue. Adieu , vous en voilà quitte pour cette fois; ce ne sera point ici un second tome , je ne sais plus rien : si vous vouliez me faire des questions , on vous répondrait. J'ai été cette nuit aux Minimes; je m'en vais en Bourdaloue; on dit qu'il s'est mis à dépeindre les gens , et que l'autre jour il fit trois points de la retraite de Trévilîe l ; il n'y manquait que le nom, mais il n'en était pas besoin : avec tout cela on dit qu'il passe toutes les merveilles passées , et que personne n'a prêché jusqu'ici. Mille compliment aux Grignans.
A Paris, le Ier jour de l'an 1672.
J'étais hier au soir chez M. d'Uzès : nous résolûmes de vous envoyer un courrier. Il m'avait promis de me faire savoir aujourd'hui le succès de son audience chez M. le Tellier, et même s'il voulait que j'y menasse madame de Coulanges 2 ; mais comme il est dix heures du soir, et que je n'ai point de ses nouvelles ,"je vous écris tout simplement : M. d Uzès aura soin de vous instruire de ce qu'il a fait. 11 faut tacher d'adoucir les ordres rigoureux , en faisant
1 L'allusion de Bourdaloue ne pouvait qu'être honorable à M. rie Trévilîe. > Madame de Coulantes était nièce de la femme rie M- le Tellier, ministre d'État, et depuis chancelier de France.
voir que ce serait ôter à M. de Grignan le moyen de servir le roi , que de le rendre odieux à la province : et quand on serait obligé d'envoyer des ordres , il y a des gens sages qui disent qu'il en faudrait suspendre l'exécution jusqu'à la réponse de Sa Majesté, à laquelle M. de Grignan écrirait une lettre d'un homme qui est sur les lieux , et qui voit que , pour le bien de son service , il faut tâcher d'obtenir un pardon de sa bonté pour cette fois. Si vous saviez comme certaines gens blâment M. de Grignan pour avoir trop peu considéré son pays , en comparaison de l'obéissance qu'il voulait établir, vous verriez bien qu'il est difficile de contenter tout le monde; et s'il avait fait autrement, ce serait encore pis. Ceux qui admirent la beauté de la place où il est n'en savent pas les difficultés. Par exemple, n'êtes-vous pas à plaindre présentement? Le voyage du roi est entièrement rompu, mais les troupes marchent toujours à Metz. Sévigné y est déjà ; la Trousse s'en va ; tous deux plus chargés de bonnes intentions que d'argent comptant. Voilà l'archevêque dePteims qui commence par vous faire mille compliments très-sincères ; il dit que M. d'Uzès n'a point vu son père aujourd'hui : il m'assure encore que le roi est très-content de votre mari ; qu'il reçoit le présent de votre province ; mais que , pour n'avoir pas été obéi ponctuellement, il envoie des lettres de cachet pour exiler des consuls : on ne peut en dire davantage par la poste. Ce qu'il faut faire en général, c'est d'être toujours très-passionné pour le service de Sa Majesté ; mais il faut tâcher aussi de ménager un peu les cœurs des Provençaux, afin d'être plus en état de faire obéir au roi dans ce pays-là.
M. de la Rochefoucauld vous mande, et moi avec lui , que si la lettre que vous lui avez écrite ne vous paraît pas bonne , c'est que vous ne vous y connaissez pas : il a raison, cette lettre est trèsagréable et très-spirituelle : en voilà la réponse. Adieu , ma chère comtesse; je pense à vous jour et nuit. Donnez-moi des moyens de vous servir pour amuser ma tendresse.