DE Mmc DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN
A Paris, mardi 5 janvier 1672.
Le roi donna hier, lundi 4 janvier, audience à l'ambassadeur de Hollande * : il voulut que M. le Prince, M. de Turenne, M. de
1 Cet ambassadeur était Pierre Grotius , fils de l'auteur du Droit de la guerre et de la paix. Louis XIV allait faire la guerre à la Hollande, conjointement
Bouillon et M. de Créqui fussent témoins de ce qui se passerait. L'ambassadeur présenta sa lettre au roi , qui ne la lut pas , quoique le Hollandais proposât d'en faire la lecture : le roi lui dit qu'il en savait le contenu, et qu'il en avait une copie dans sa poche. L'ambassadeur s'étendit fort au long sur les justifications qui étaient dans la lettre, et que messieurs les états s'étaient examinés scrupuleusement , pour voir ce qu'ils auraient pu faire qui déplût à Sa Majesté; qu'ils n'avaient jamais manqué de respect, et que cependant ils entendaient dire que tout ce grand armement n'était fait que pour fondre sur eux ; qu 'ils étaient prêts de satisfaire Sa Majesté dans tout ce qu'il lui plairait d'ordonner; et qu'ils la suppliaient de se souvenir des bontés que les rois ses prédécesseurs avaient eues pour eux, et auxquelles ils devaient toute leur grandeur. Le roi prit la parole , et dit, avec une majesté et une grâce merveilleuse , qu'il savait qu'on excitait ses ennemis contre lui ; qu'il avait cru qu'il était de sa prudence de ne se pas laisser surprendre ; et que c'est ce qui l'avait obligé à se rendre si puissant sur la mer et sur la terre, afin d'être en état de se défendre ; qu'il lui restait encore quelques ordres à donner, et qu'au printemps il ferait ce qu'il trouverait le plus avantageux pour sa gloire et pour le bien de son État ; et fit comprendre ensuite à l'ambassadeur, par un signe de tête , qu'il ne voulait point de réplique. La lettre s'est trouvée conforme au discours de l'ambassadeur, hormis qu'elle finissait par assurer Sa Majesté qu'ils feraient tout ce qu'elle ordonnerait, pourvu qu'il ne leur en coûtât point de se brouiller avec leurs alliés.
Ce même jour , M. de la Feuillade fut reçu à la tête du régiment des gardes , et prêta le serment entre les mains d'un maréchal de France , comme c'est la coutume; et le roi, qui était présent , dit lui-même au régiment qu'il leur donnait M. de la Feuillade pour mestre de camp, et lui mit la pique à la main , chose qui ne se fait jamais que par le commissaire, de la part du roi ; mais Sa Majesté a voulu que nulle faveur ni nul agrément ne manquât à cette cérémonie.
MM. Dangeau et Langlée • ont eu de grosses paroles , à la rue des Jacobins , sur un payement de l'argent du jeu. Dangeau menaça, Langlée repoussa l'injure par lui dire qu'il ne se souvenait pas
avec le roi d'Angleterre Charles , aux termes du traité d'alliance que Madame avait négocié au mois de juin 1670.
1 Langlée était un homme d'une naissance ohscure, qui s'était introduit à la cour par l'intrigue , et en y jouant très-gros jeu .
qu'il était Dangeau , et qu'il n'était pas sur le pied dans le monde d'un homme redoutable. On les accommoda; ils ont tous deux tort, et les reproches furent violents et peu agréables pour l'un et pour l'autre. Langlée est fier et familier au possible; il jouait l'autre jour au brelan avec le comte de Gramont , qui lui dit , sur quelques manières un peu libres : « M. de Langlée , gardez ces « familiarités-là pour quand vous jouerez avec le roi. »
Le maréchal de Bellefonds a demandé permission au roi de vendre sa charge x ; jamais personne ne la fera si bien que lui. Tout le monde croit, et moi plus que les autres, que c'est pour payer ses dettes , pour se retirer, et songer uniquement à l'affaire de son salut.
M. le procureur général de la cour des aides (Nicolas le Camus) est premier président de la même compagnie : ce changement est grand pour lui ; ne manquez pas de lui écrire l'un ou l'autre, et que celui qui n'écrira pas écrive un mot dans la lettre de celui qui écrira. Le président de Nicolaï est remis dans sa charge 2. Voilà donc ce qui s'appelle des nouvelles.
8t. — DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris , mercredi 6 janvier 1672.
Enfin , ma chère fille , vous ne voulez pas que je pleure de vous voir à mille lieues de moi ; vous ne sauriez pourtant empêcher que cet ordre de la Providence ne me soit bien dur et bien sensible : je ne m'accoutumerai de longtemps à cet éloignement : je coupe court , parce que je ne veux point m'embarquer à vous dire les sentiments de mon cœur là-dessus : je ne veux point vous donner un mauvais exemple , ni ébranler votre courage par le récit de mes faiblesses ; conservez toute votre raison ; jouissez de la grandeur de votre âme , pendant que je m'aiderai , comme je pourrai , de toute la tendresse de la mienne. Je fus hier à Saiut-Germain , la reine m'attaqua la première; je fis ma cour à vos dépens, comme j'ai coutume. On traita à fond le chapitre de l'accouchement, à propos du vôtre ; puis on parla de mon voyage de Provence , un mot sur celui de Bretagne, et sur le bonheur de madame de Chaulnes, de m'y avoir trouvée : nous étions là toutes deux. Pour Monsieur, il me tira près d'une fenêtre pour me parler de vous , et m'ordonna
1 De premier maître d'hôtel du roi .
* De premier président de la chambre des comptes .
f 86 LETTRES ,
très-sérieusement de vous faire ses compliments, et de vous dire la joie qu'il avait de votre joli accouchement : il appuya sur cela d'une telle sorte, qu'il ne tint qu'à moi d'entendre qu'il voulait s'attacher à votre service , étant las , comme on dit , d'adorer range ( madame de Grancey ) : je fis de telles offres le cas que je devais. Je trouvai Madame mieux que je ne pensais , mais d'une sincérité charmante. Je ne pus voir M. de Montausier; il était enfermé avec Monseigneur. Je ne finirais jamais de vous dire tous les compliments qu'on me fit , et à vous aussi ; et de tout cela , autant en emporte le vent : on est ravi de revenir chez soi. Madame de Richelieu me parut abattue; elle fera réponse à M. de Grignan; les fatigues de la cour ont rabaissé son caquet ; son moulin me parut en chômage. Mais qui pensez-vous qu'on trouve chez moi ? des Provençaux; ils m'ont tartufiée. De quoi parle-t-on? de madame de Grignan; qui est-ce qui entre dans ma chambre? votre petite : vous dites qu'elle me fait souvenir de vous , c'est bien dit ; vous voulez bien au moins que je vous réponde qu'il n'est pas besoin de cela. Je monte en carrosse, où vais-je? chez madame de Valavoire; pour quoi faire ? pour parler de Provence, de vos affaires et de vos commissions que j'aime uniquement. Enfin Coulanges disait l'autre jour : Voyez-vous bien cette femme-là? Elle est toujours en présence de sa fille. Vous voilà en peine de moi, ma bonne , vous avez peur que je ne sois ridicule ; non , ne craignez rien ; on ne peut l'être avec une si agréable folie ; et de plus, c'est que je me ménage selon les lieux, les temps , et les personnes avec qui je suis ; et l'on jurerait quelquefois que je ne songe guère à vous : ce n'est pas, où je suis le plus en liberté.
Je reçois votre lettre du 30 : vous me déplaisez, mon enfant , en parlant, comme vous faites, de vos aimables lettres: quel plaisir prenez-vous à dire du mal de votre esprit , de votre style ? à vous comparer à la princesse d'Harcourt I ? Où pêchez-vous cette fausse et offensante humilité? Elle blesse mon cœur, elle offense la justice, elle choque la vérité; quelles manières! ah, ma bonne! changez-les , je vous en conjure , et voyez les choses comme elles sont : si cela est , vous n'aurez plus qu'à vous défendre de la vanité, et ce sera une affaire à régler entre votre confesseur et vous. Votre maigreur me tue : hélas ! où est le temps que vous ne mangiez
» Fille 'lu duc de Branca* le distrait.
qu'une tête de bécasse par jour, et que vous mouriez de peur d'être trop grasse ?
On était hier sur votre chapitre chez madame de Coulanges; et madame Scarron ' se souvint avec combien d'esprit vous aviez soutenu autrefois une mauvaise cause , à la même place , et sur le même tapis où nous étions : il y avait madame de la Fayette , madame Scarron, Segrais, Caderousse, l'abbé Têtu, Guilleragues , Brancas. Vous n'êtes jamais oubliée, ni tout ce que vous valez : tout est encore vif; mais quand je pense où vous êtes, quoique vous soyez reine , le moyen de ne pas soupirer? Nous soupirons encore de la vie qu'on fait ici et à Saint-Germain; tellement qu'on soupire toujours. Vous savez bien queLauzun , en entrant en prison , dit : In sœcula sœculorum ; et je crois qu'on eût répondu ici en certain endroit , amen, et en d'autres , non. Vraiment , quand il était jaloux de votre voisine, il lui crevait les yeux, il lui marchait sur la main 2 : et que n'a-t-il pas fait à d'autres ? Ah ! quelle folie de faire des péchés de cent dix lieues loin !
Votre enfant est jolie ; elle a un son de voix qui m'entre dans le cœur : elle a de petites manières qui plaisent , je m'en amuse et je i'aime ; mais je n'ai pas encore compris que ce degré puisse jamais vous passer par-dessus la tête. Je vous embrasse de toute la plus vive tendresse de mon cœur.