‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 18 sur 65 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

Les discours que la comtesse tient devant vous sur sa vertu et sur la délicatesse quelle exigeait d'un amant, vous ont donc effarouché? Vous pensez qu'elle sera toujours aussi sévère qu'elle vous le paraît aujourd'hui. Tout ce que je vous ai dit ne vous rassure pas. Vous croyez même me faire grâce en ne faisant que douter de mes principes. Si vous l'osiez, vous les condamneriez tout à fait. Je vous crois de très-bonne foi quand vous me tenez ce langage. Ce n'est pas votre faute si vous ne voyez pas encore clair dans vos propres affaires ; mais à mesure que vous avancerez, le nuage se dissipera, et vous n'apercevrez qu'avec surprise la vérité de ce que je vous dis.

Tant qu'on est de sang-froid, ou du moins tant qu'une passion n'est pas encore parvenue à ce degré de hardiesse où ses progrès vous conduisent, tout parait grave : l'espérance de la moindre faveur est un crime : on ne se permet qu'en tremblant la caressb la plus innocente. D'abord on ne demande rien, ou si peu de chose, qu'une femme se croit eu

conscience obligée de vous savoir gré de votre modestie. Pour obtenir cette minutie, on proteste de ne jamais exiger davantage, et cependant tout en faisant ces protestations, on avance, on se familiarise; elle vous permet ce badinage folâtre, qui paraît si peu important, qu'elle le souffrirait de tout autre homme, pour peu qu'elle le vît familièrement. Mais par l'événement, ce qui paraît de si peu de conséquence aujourd'hui, en le comparant à ce qui fut accordé hier, se trouve très-considérable en comparaison de ce qu'on devait obtenir le premier jour. Une femme rassurée par votre discrétion ne voit pas la gradation insensible de ses faiblesses. Elle se possède si bien; les minuties qu'on exige d'abord lui paraissent si faciles à refuser, qu'elle compte se trouver la même force quand on lui proposera quelque chose de plus grave. Que dis-je? elle se flatte que sa résistance augmentera à proportion de l'importance des faveurs qu'on exigera. Elle se fie tellement à sa vertu, qu'elle appelle le danger par des agaceries : elle essaie ses forces ; elle veut savoir jusqu'où peuvent la conduire quelques légères complaisances. Imprudente qu'elle est, elle ne fait parla qu'accoutumer son imagination à des images qui la séduiront à la fin. Que de chemin ne se trouvera-t-elle pas avoir fait, sans imaginer avoir changé de situation ? Et si, par réflexion sur le passé, elle est surprise d'avoir tant accordé,

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l'amant ne le sera pas moins d'avoir tant obtenu. Je vais plus loin , et je suis très- persuadée que quelquefois il n'est pas même besoin d'amour pour nous faire succomber. J'ai connu une femme qui, quoique aimable , n'avait jamais été soupçonnée d'aucune affaire de cœur. Quinze ans de ménage n'avaient point altéré sa tendresse pour son mari : on pouvait citer leur union pour exemple. Un jour à la campagne, ses amis s'amusèrent assez avant dans la nuit, pour être contraints de coucher chez elle. Le matin ses femmes s'occupèrent à servir les daines qui étaient restées. Elle était seule dans son appartement, lorsqu'un homme, qu'elle voyait très-familièment, et cependant sans conséquence , passa chez elle pour lui faire le compliment d'usage en pareil cas. Il s'offrit à lui rendre quelques petits services à sa toilette. Le négligé ou elle se trouvait lui fournit une occasion toute naturelle, de lui dire quelques galanteries sur des charmes qui n'avaient encore rien perdu de leur fraîcheur. Elle s'en défendit en riant, et comme d'un compliment. Cependant de propos en propos ils s'émurent; quelques maladresses, dont on ne tit pas d'abord semblant de s'apercevoir, devinrent des entreprises très-décidées : on se troubla, on s'atterdrit de part et d'autre, et la femme était déjà bien coupable qu'elle croyait encore ne faire que badiner. Quel fut leur étonneinent et leur era-

barras après un tel écart? Jamais ;Ss n'ont pu comprendre depuis comment ils s'étaient engagés si loin sans en avoir eu d'abord le moindre pressentiment. Je suis tentée de m'écrier ici : Mortelles, qui vous fiez trop à votre vertu, tremblez à cet exemple ! Quelque courage que vous sentiez, il est de malheureux instants où la plus vertueuse est la plus faible. La raison de cette bizarrerie est que la nature veille toujours, toujours elle tend à sa fin. Le besoin d'aimer fait dans une femme une partie d'elle-même; sa vertu n'est qu'une pièce de rapport.

Les discours de votre aimable comtesse peuvent donc être sincères actuellement, quoiqu'en pareil cas une femme exagère toujours ; mais elle se fait illusion à elle-même, si elle compte conserver jusqu'à la fin des sentiments si sévères et si délicats. Mettezvous bien dans la tète que toutes ces métaphysiciennes ne diffèrent point dans le fond des autres femmes. Leurs dehors sont plus imposants, leur morale est plus austère; mais examinez leurs actions, et vous verrez que leurs affaires de cœur finissent toujours comme celles de la femme la moins délicate ; elles font une espèce de précieuses à part : en un mot, je le disais un jour à la reine Christine de Suède (1), ce sont les jansénistes de l'amour.

(1) Ninon vit cette princesse dans le voyage qu'elle fit en France, Voyez les auteurs cités dans la lettre préliminaire.

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Vous devez donc, marquis, être en garde contre tout ce que les femmes disent sur le chapitre de la galanterie. Tous les beaux systèmes dont elles font un si pompeux étalage, ne sont que de vains fantômes dont elles veulent étonner les gens faciles à tromper. Aux yeux d'un homme clairvoyant, tout ce fatras de phrases étudiées, est une vraie parade dont il se moque, et qui ne l'empêche pas de pénétrer leurs véritables sentiments. Le mal qu'elles disent de l'amour, la résistance qu'elles lui opposent, le peu de goût qu'elles affectent pour ses plaisirs, les mesures qu'elles prennent contre lui, la peur qu'elles en ont, tout cela est de l'amour. C'est lui rendre hommage à leur manière : c'est s'en occuper. 11 sait prendre chez elles mille formes différentes. Comn:e l'orgueil, il vit de sa propre défaite : il ne paraît se détruire que pour mieux régner... Quelle lettre. boD Dieu! mais vouloir justifier sa longueur, ce serait l'allonger encore. Adieu.

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