LETTRE IX
Vous avez donc pris au criminel ce que je vous dirais dernièrement. J'ai blasphémé contre l'amour : je l'ai dégradé en l'appelant un besoin. Pour vous, marquis, vous pensez plus noblement. Ce qui se passe en vous en est la preuve ; vous n'imaginez rien au delà du sentiment pur et délicat dont votre cœur est occupé. Voir la comtesse, lui tenir de doucereux propos, entendre le doux son de sa voix, lui rendre de petits soins, voilà l'étendue et le terme de tous vos désirs, et tout cela fait pour vous la suprême félicité. Loin de vous ces sentiments grossiers que je substitue indignement à votre sublime métaphysique. Sentiments faits pour les âmes terrestres, uniquement occupées des plaisirs des sens. Quelle étai* mon erreur ! devais-je imaginer que la comtesse fût une femme à se prendre par des motifs aussi peu dignes d'elle ; et lui faire soupçonner en vous de pareilles vues, ne serait-ce pas vous exposer infailliblement à sa haine, à son mépris, etc. ?
Ne sont-ce pas là les inconvénients que ma morale
vous fait appréhender ? Mon pauvre marquis ! vous êtes trompé vous-même par votre prévention sur les véritables causes de vos sentiments. Prêtez -moi toute votre attention : je veux vous tirer d'erreur, mais avec le ton qui convient à l'importance de ce que je vais dire. Je monte sur le trépied : je sens la présence du dieu qui m'agite. Je me frotte le front de l'air d'une personne qui médite de profondes vérités, et qui va dire de grandes choses. Je vais raisonner en i>rme.
Les hommes, par je ne sais quelle bizarrerie, ont attaché de la honte à suivre le penchant réciproque que la nature a donné aux deux sexes. Ils ont cependant senti qu'on ne pouvait absolument étouffer sa voix. Qu'ont-ils fait pour se tirer de cet embarras ? Ils ont imaginé de substituer les dehors d'une affection toute spirituelle à la nécessité humiliante de paraître de bonne foi satisfaire un besoin. Insensiblement ils se sont accoutumés à s'occuper de mille petits riens sublimes : ce n'était point assez, ils sont à la fin parvenus à croire que tout ce frivole accessoire, ouvrage d'une imagination échauffée, consistait dans l'essence de leur penchant. Voilà donc l'amour une vertu lui en donne du moins les apparences, Mais rompons le presti&e, et prenons un exemple.
Au commencement de leur commerce, deux amants se croient animés des sentiments les plus
délicats. Us épuisent les finesses, les exagérations, l'enthousiasme de la métaphysique la plus recherchée ; ils s'enivrent quelque temps de l'idée de leur excellence. Mais suivons-les dans leur liaison : bientôt la nature reprend ses droits ; bientôt la vanité satisfaite par la montre de ces propos alambiqués, laisse au cœur la liberté de sentir et de s'exprimer, et, tout en méprisant les plaisirs de l'amour, il arrive un jour où ces gens-là sont fort étonnés de se trouver, après un long circuit, au même point qu'un paysan qui, de bonne foi, aura commencé par où ils ont fini.
Une Honesta devant laquelle je défendais un jour la thèse que je viens de soutenir, devint furieuse. Quoi! me dit-elle avec une espèce d'indignation, vous prétendez donc, madame, qu'une personne vertueuse, et qui n'a que des intentions honnêtes, telles que le mariage, ne se détermine que par des vues si singulières? Vous penseriez donc que moi, par exemple, qui par vertu me suis mariée trois fois, etqui, pour ranger mes maris, n'ai jamais voulu faire lit à part, je ne me suis comportée ainsi que pour me procurer ce que vous appelez des plaisirs. En vérité, vous vous tromperiez très-fort. Jamais, à la vérité, je n'ai refusé de remplir les devoirs de mon état; mais je vous assure que la plupart du temps je ne m'y prêtais que par complaisance ou par diatraction,
et toupurs en murmurant contre les importun-tés des hommes. On aime les gens, et on les épouse parce qu'ils ont les qualités du cœur et de l'esprit; et jamais une femme, à moins que ce ne soit de celles que je ne veux pas nommer, ne fait attention à d'autres avantages... Je l'interrompis, et plus encore par malice que par goût, je poussai plus loin le raisonnement. Je lui fis donc apercevoir que ce qu'elle disait, était une nouvelle preuve de la justesse de mes idées. La raison que vous tirez, lui dis-je, des vues légitimes pour le mariage, prouve que ceux qui les ont, tendent au même but que deux amants ordinaires ; peut-être même de meilleure foi, avec cette différence seulement qu'ils y veulent une cérémonie de plus. Ce trait acheva d'indigner mon adversaire. Vous joignez, me dit elle en s'éloignant de moi, l'impiété au libertinage. Elle sortit. Je fis mes informations. Vous seriez-vous douté , marquis , que cette prude si délicate avait eu avec ses maris, tous trois jeunes et vigoureux, de si fréquentes distractions, qu'elle les avait enterrés en très-peu de temps?
Revenez donc de votre erreur; abandonnez votre chimère. Gardez pour l'amitié la délicatesse des sentiments. Prenez l'amour pour ce qu'il est; plus vous lui prêterez de noblesse et de dignité, plus vous le rendrez dangereux. Plus l'idée que vous vous en for-
merez sera sublime, moins elle sera juste. Croyez-en un homme qui connaît bien le cœur (1) : Si l'on croit aimer sa maîtresse pour l'amour d'elle-même, dit-il, on est bien trompé.
(() M. de La Rochefoucaud.