LETTRE XII
C'est prendre les choses bien à cœur, marquis ! Déjà deux nuits sans dormir ? Oh 1 c'est là du véritable amour, on ne peut s'y méprendre. Vous avez fait parler vos yeux, vous avez parlé vous-même assez clairement, et l'on n'a pas fait la moindre attention à votre état ; ce procédé crie vengeance ! Est-il bien possible qu'après huit jours entiers de soins et d'assiduités, on ait le cœur assez barbare pour ne vous pas donner la moindre espérance ? c'est ce qui ne se conçoit pas facilement. Une résistance aussi longue commence à passer la vraisemblance. La comtesse est une héroïne du siècle passé. Mais si vous commencez à perdre patience, imaginez donc combien de temps vous auriez eu à souffrir, si vous aviez continué d'afficher les grands sentiments. Vous en avez déjà fait en huit jours plus que feu Céladon n'en aurait fait en huit mois. Cependant à parler sérieusement, y a-t il de la justice dans vos plaintes? Vous traitez la comtesse, d'ingrate, d'inible, de dédaigneuse, etc. Mais de quel droit
parlez-vous ainsi? Ne croirez-vous jamais ce que je vous ai dit cent fois? L'amour est un vrai caprice, involontaire dans celui même qui l'éprouve. Pourquoi voulez-vous dire que l'objet aimé soit obligé a la moindre reconnaissance pour un sentiment aveugle et pris sans son aveu? Vous êtes bien singuliers, vous autres hommes ! Vous vous tenez pour offensés dès qu'une femme ne répond pas avec empressement aux regards que vous daignez jeter sur elle. Votre orgueil révolté l'accuse sur-le-champ d'injustice, comme si c'était sa faute si la tête vous tourne ; comme si elle était obligée de se trouver à point nommé saisie du môme mal que vous. La comtesse, dites-le-moi, est-elle responsable si le transport ail cerveau ne la prend pas, dès qu'il vous fait extravaguer? Cessez donc de l'accuser et de vous plaindre. Tâchez de lui communiquer votre maladie. Je vous
;s : vous êtes séduisant. 1 t-elle que trop tôt pour son repos des sentiments confo! mes à vos désirs. Au reste, je lui crois tout ce qu'il faut pour vous subjuguer, cl pour vous inspirer un goût tel que je le désire pour votre bonheur. 3e ne la crois pas susceptible d'un attachement bied sérieux. Vive, folâtre, inconséquente, absolue, .' cidée, elle ne peut manquer de vous donner bien de l'ouvrage. Une femme attentive et caressante vous ennuierait. Ji faut vous traiter militairement si l'on
veut vous amuser et vous conserver. Dès que la maîtresse prend le rôle de l'amant, bientôt il se néglige ; il fait plus, il s'érige en tyran, et finit enfin par le dédain qui le mène droit au dégoût et à Tinconstance. Vous avez donc trouvé ce qu'il vous faut dans la petite maîtresse qui cause votre douloureux martyre? Le pauvre marquis, que d'orages il essuiera ! que de querelles je prévois ! que de dépits ! que de serments de la quitter! Mais souvenez -vous bien que tant d'agitation deviendra votre supplice, si vous traitez l'amour en héros de roman, et que vous éprouverez un sort tout contraire, si vous le conduisez en homme raisonnable. Mais dois-je continuer à vous écrire? Les instants que vous emploierez à lire mes lettres seront autant de larcins faits à l'amour. Bon Dieu, que je voudrais être témoin de toutes vos situations ! En effet, pour une personne de sang-froid, est il un spectacle plus amusant que les convulsions d'un homme amoureux?