‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 21 sur 65 · LETTRE XIII · texte numérisé non relu

LETTRE XIII

Vous n'êtes donc pas content, marquis , de ce que je parle si cavalièrement de l'état où vous vous trouvez ? Vous voulez à toute force me faire regarder votre aventure comme une chose sérieuse ; mais je m'en garderai bien. Ne remarquez-vous pas que ma façon de traiter avec vous est conséquente à mes principes? Je parle légèrement d'une chose que je crois frivole, ou simplement amusante. Quand il s'agira d'une affaire dont pourra dépendre un bonheur durable, vous me verrez prendre le ton qui conviendra. Je ne veux point vous plaindre, parce que je suis persuadée qu'il ne tient qu'à vous de n'être pas à plaindre. Avec un tour d'imagination , ce qui vous parait peine peut, devenir plaisir. Pour y réussir , servez-vous de ma recette, et vous vous en trouverez bien. Mais venons au second article de votre lettre.

Vous êtes d'autant plus surpris, dites-vous, des froideurs de la comtesse, que vous ne les croyez pas sincères. À vous entendre, vos conjectures sont fondées sui l'indiscrétion de ses amis Le bien que vous savez

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qu'elle leur a dit de vous , a même été la première cause du goût que vous avez senti pour elle. Je recon nais les hommes à ce trait. Le moindre mot qui échappe à une femme leur fait croire qu'elle a des vues sur eux. Tout se rapporte à leur mérite : leur vanité saisit tout, et fait son profit de tout. A les bien examiner, presque tous n'aiment que par reconnaissance, et les femmes ne sont pas plus raisonnables qu'eux sur cet article; en sorte que la galanterie est un commerce où nous voulons toujours que les autres soient en avance avec nous : toujours nous nous croyons leurs redevables. Et, vous le savez, l'orgueil est bien plus empr cquitter qu'à donner. Cependant

combien de fois n'arrive-t-ii pas que tel qui croit agir par reconnaissance, a fait les avances. Si deux amants voulaient s'expliquer avec sincérité, sur le commencement et sur les progrès de leur passion , quels aveux -ilspas?Elise àqui Valère disait une galanterie générale, y a répondu, peut-être sans le vouloir, d'une façon plus affectueuse qu'on ne reçoit ordinairement ces fadeurs. C'en est assez; Valère part de l'idée qu'il vient de saisir: de galant qu'il était, il devient tendre. Insensiblement le feu fermente des deux côtés; enfin, il éclate, et voilà une passion en forme. Qui dirait à Élise que c'est elle qui a commencé, qu'elle a fait les avances , rien ne lui paraîtrait plus injuste , et rien cependant ne serait plus vrai. Je conclus de là qu'a

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le bîen prendre l'amour est presque toujours moins l'ouvrage de cette sympathie qu'on dit invincible , que celui do notre vanité. Voyez la naissance de toutes les liaisons de cœur : elles commencent \ ar les louanges réciproques que l'on se donne. On a dit que c'était la folie qui conduisait l'amour, j« dirais moi que c'est la flatterie, et qu'on ne parvient à l'introduire dans le cœur d'une belle qu'après avoir payé le tribut à sa vanité. Joignez à tout cela, que le besoin général que nous avons d'aimer nous fait illusion. Pareils à ces enthousiastes qui par la force de leur imagination croient voir en effet les objets auxquels leur esprit est fortement attaché, nous nous figurons apercevoir dans les autres les sentiments que nous désirons d'y trouver.

Craignez donc, marquis, de vous être laissé aveugler par une fausse idée : la comtesse peut avoir dit dû bien de vous dans la seule vue de vous rendre justice, sans porter son intention plus loin : et soyez persuadé que vous êtes injuste, lorsque vous la soupçonnez de fausseté à votre égnrd. D'ailleurs, pourquoi ne voudriez- vous pas qu'elle vous dissimulât son penchant pour vous, si vous lui en avez inspiré? Les femmes ne sont-elles pas en possession de vous cacher avec soin leurs sentiments; et le mauvais usage que vous faites de la certitude d'être aimé, ne justifie -t- il pas leur conduite?

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