‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 28 sur 65 · LETTRE XX · texte numérisé non relu

LETTRE XX

Le rival que l'on vous donne me paraît d'autant plus redoutable, que c'est un homme tel que je vous ai conseillé d'être. Je connais le chevalier : personne n'est plus capable que lui de filer une séduction. Je parierais qu'il n'a pas même le cœur effleuré. Il attaque la comtesse de sang-froid : vous êtes perdu. Un amant aussi passionné que vous l'avez paru, commet cent bévues. Les meilleures affaires lui périssent entre les mains. À tout instant il donne prise sur lui. Tel est même son malheur, que sa précipitation et sa timidité lui nuisent tour à tour. Il perd mille de ces petites occasions qui font toujours gagner quelque terrain. Un homme, au contraire, qui fait l'amour pour le seul plaisir de le faire, profite des moindres avantages ; rien ne lui échappe : il voit ses progrès ; il connaît les endroits faibles, il les saisit. Tout tend à son but, tout est combiné. Ses imprudences même sont souvent le fruit de la plus saine réflexion : elles avancent ses succès; enfin il acquiert une telle supériorité, qu'il daterait pour ainsi dire le jour de son triomphe.

• Gardez-vous bien, marquis, de faire tout le chemin : ne montrez pas assez d'amour pour que la comtesse se repose de tout sur l'excès de votre passion. Donnez-lui quelques inquiétudes; forcez- la de prendre quelque soin de vous conserver, en lui donnant à propos la crainte de vous perdre. Jamais femme ne vous traitera plus cavalièrement, que celle qui vous croira trop amoureux pour lui manquer. Sa vertu moins que son orgueil la rend intraitable. Semblable au marchand auquel vous avez montré trop d'envie de son étoffe, elle vous surfait avec aussi peu de ménagement. Modérez donc une imprudente vivacité. Montrez moins de passion, et vous en o rez davantage. Nous ne sentons le prix d'un bien qu'à l'instant qu'il va nous échapper. Un peu de manège en amour est indispensable pour le bonheur de tous les deux. J'irais peut-être même dans le besoin jusqu'à vous conseiller d'être un peu scélérat. En toute autre occasion, il vaut sans doute mieux être dupe que fripon ; mais en galanterie les sots seuls sont des dupes, et les fripons ont toujours les rieurs de leur côté. Adieu.

Je me fais cependant conscience de vous quitter sans vous avoir dit un seul mot de consolation. Il ne faut pas vous décourager. Quelque redoutable que soit le chevalier, vous devez vous tranquilliser. Je soupçonne la line comtesse de ne l'avoir mis en jeu

que pour vous inquiéter. Ce n'est pas que j'aie envie de vous cajoler ; mais je suis bien aise de vous le dire, vous valez mieux que lui. Vous êtes jeune, vous débutez dans le monde : on vous regarde comme un homme qui n'a point encore aimé. Le chevalier a vécu ; quelle est la femme qui ne sente pas ces différences ?

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