LETTRE XIX
Enfin, marquis, on vous entend sans colère protester que vous aimez, et jurer par tout ce que les amants ont de plus sacré que vous aimerez toujours. Croirez- vous une autre fois à mes prophéties? Cependant on vous traiterait encore mieux, dit-on, si vous vouliez être raisonnable, et vous borner aux sentiments de la simple amitié. Le nom d'amant que vous prenez révolte la comtesse. Ne disputez point sur les qualités, pourvu qu'au fond la chose soit la même, et suivez le conseil que M. de La Sablière vous donne dans ce madrigal :
Dclise r.c veut point d'amant,
Mais voudrait un ami fidèle, Qui pour elle eût des soins et de l'empressement,
Et qui môme la trouvât belle.
Amants, qui soupirez pour elle,
Sur ma parole tenez bon, Bélisc de l'amour ne hait rien que le nom.
Mais on vous désole par des doutes injurieux sur
AU MARQUIS DE SÉVIGNÉ <i * i
votre sincérité et sur votre constance. On refuse de vous croire, parce que tous les hommes sont faux et parjures ; on refuse de vous aimer, parce qu'ils sont inconstants. Que vous êtes heureux ! et que la comtesse connaît mal son propre cœur, si elle croit vous persuader par là de son indifférence 1 Voulezvous que je vous donne la véritable valeur des discours qu'elle vous tient? Elle est touchée de la passion que vous lui montrez ; mais les plaintes et les malheurs de ses amies l'ont convaincue que les protestations des hommes sont presque toujours fausses. Je ne conçois cependant pas son injustice à cet égard; car 'moi, qui ne les flatte pas volontiers, je suis très-persuadée qu'ils sont presque toujours sincères dans ces occasions. Ils deviennent amoureux d'une femme, c'est-à-dire, ils sentent des désirs de la posséder. L'image enchanteresse qu'ils se font de cette possession les séduit : ils se figurent que les délices qu'ils y attachent ne finiront jamais; ils n'imaginent point que le feu qui les dévore puisse un jour s'affaiblir et s'éteindre : c'est une chose qui leur paraîtrait de toute impossibilité. Aussi nous jurent-ils de la meilleure foi du monde qu'ils ne cesseront point de nous aimer : en douter, ce serait leur faire une injure mortelle. Cependant les pauvres gens promettent plus qu'ils ne peuvent tenir. Ils ne voient point que leur cœur n'a pas assez d'étoffe
pour être toujours rempli du même objet. Ils cessent de l'aimer sans savoir pourquoi. Ils sont même assez bons pour se faire scrupule de leur refroidissement. Ils disent encore longtemps qu'ils aiment tandis qu'il n'en est plus rien. Us se battent les flancs; mais après s'être bien tourmentés, ils cèdent au dégoût, et ils deviennent inconstants d'aussi bonne foi qu'ils l'étaient en protestant qu'ils ne le deviendraient jamais. Rien n'est si simple. La fermentation qu'un amour naissant avait excité dans leurs cœurs, avait causé le charme qui les séduisait : l'enchantement est dissipé : le sang-froid a succédé : que pouvons- nous leur imputer? Ils comptaient pouvoir tenir leur parole. Eh ! combien de femmes se trouvent trop heureuses de ce qu'en y manquant, les hommes donnent une libre carrière à leur légèreté ! Quoi qu'il en soit, la comtesse s'en prend à vous de l'inconstance de vos pareils : elle craint que vous ne ressembliez aux autres amants. Prête à vous céder, pour peu que vous la rassuriez, elle ne cherche que des raisons de vous croire sincère. L'amour que vous lui jurez ne l'offense donc plus. Que dis-je? il l'enchante. Elle en est si flattée, que toute sa crainte est qu'il ne soit pas vrai : dissipez ses alarmes, montrez-lui que le bonheur que vous lui offrez, et dont elle connaît déjà tout le prix, n'est point un bonheur imaginaire ; faites plus, persuadez-la qu'elle
en jouira toujours, et sa résistance expire; ses doutes se dissipent, elle saisit avec avidité tout ce qui pourra détruire ses soupçons et son inquiétude. Elle vous aurait déjà cru ; déjà vous l'auriez déterminée à se livrer au plaisir de se voir aimée, si elle avait pensé l'être en effet, et l'être pour toujours. Que les femmes sont maladroites, si par leurs craintes et leurs doutes sur la sincérité et sur la constance des hommes, elles imaginent faire croire qu'elles fuient, ou qu'elles méprisent l'amour ! Dès qu'elles craignent qu'on ne le trompe, en leur faisant espérer qu'elles jouiront de ses douceurs ; dès qu'elles craignent de n'en pas jouir longtemps, elles en connaissent déjà tous les charmes; et tout ce qui les inquiète, c'est la peur d'en être privées trop tôt. Sans cesse combattues par cette crainte, et par l'aurait puissant qui les porte au plaisir, elles hésitent ; e)\çs tremblent de n'en avoir joui qu'assez de temps pour en sentir plus douloureusement la privation. Ainsi, marquis, pensez que toute femme qui vous tient le langage de la comtesse, vous dit: J'imagine bien toutes les délices de l'amour ; l'idée que je m'en forme est tout à fait séduisante. Croyez-vous qu'au fond je désire moins que vous de jouir de ses charmes? Maisplus l'image que mon imagination s'en fait est ravissante, plus je crains que ce ne soit une belle cjimère, et je ne refuse de m'y livrer que dans la
crainte de voir finir trop tôt ma félicité. Ah! si je pouvais espérer que mon bonheur fût durable, que ma résistance serait faible!... Mais n'abus^rez-vous point de ma crédulité? Ne me punirez vous pas quelque jour d'avoir eu trop de confiance en vous ? Ce jour du moins est-il bien éloigné? Ah ! si je pouvais espérer de recueillir longtemps les fruits du sacrifice que je vous ferai de mon repos, je vous l'avoue franchement, nous serions bientôt d'accord.
A.U MARQUIS DE SÉVIGNÈ 175