LETTRE XXII
Un silence de dix jours, marquis; mais vous commenciez à m'inquiéter tout de bon. L'application que vous avez faite de mes conseils a donc été heureuse? Je vous en félicite. Mais ce que je n'approuve pas, c'est que le refus qu'on vous fait d'un aveu vous dorme de l'humeur. Le je vous aime est donc une chose bien précieuse à vos yeux? Depuis quinze jours vous cherchez à pénétrer les sentiments de la comtes.°e, et vous avez réussi ; vous connaissez son penchant pour vous. Que vous faut-il davantage? Quel droit un aveu vous donnerait-il de plus sur son cœur? En vérité je vous trouve bien singulier : car enfin, savez-vous que rien n'est plus propre à révolter une femme raisonnable, que cette opiniâtreté avec laquelle les hommes ordinaires exigent l'aveu qui vous est refusé ? Je ne vous comprends pas : aux yeux d'un amant délicat, ce refus ne doit-il pas être mille fois plus précieux que ne le serait une déclaration positive? Voulez-vous connaître vos véritables intérêts? Loin de persécuter une femme sur ce point,
attachez- vous, comme je vous l'ai déjà dit, à lui dissimuler les progrès de son penchant. Faites qu'elle vous aime avant de le lui faire remarquer, avant de la mettre dans la nécessité de se l'avouera' elle-même. Eh! peut-on éprouver une situation plus délicieuse que celle de voir un cœur s'intéresser pour vous sans s'en défier, s'échauffer par degrés, s'attendrir enfin? Quelle volupté de jouir en secret de tous ses mouvements, de les diriger, de les augmenter, de les hâter, et de s'applaudir de la victoire avant même que la belle ait soupçonné qu'on ait tenté sa défaite. Voilà ce que j'appelle des plaisirs. Croyez-moi donc, marquis, agissez auprès de la comtesse, comme si l'aveu lui était échappé. A la vérité l'on ne vous aura point dit je vous aime ; mais c'est parce que l'on vous aime qu'on ne vous l'aura point di^. On aura fait au reste tout ce qu'il fallait pour vous le persuader. Les femmes ne se trouvent pas dans un médiocre embarras. Elles désirent pour le moins autant de vous avouer leur penchant que vous avez envie de vous en instruire ; mais que voulez-vous, marquis ? les femmes, ingénieuses à se donner des entraves, ont attaché de la honte à l'aveu qu'elles feraient de leur passion; et quelques idées que l'on se soit formées de notre façon de penser, cet aveu nous humilie toujours; car pour peu que nous ayons d'expérience, nous en sentons toutes les conséquences. Le
je vous aime en lui-même, n'est pas criminel à la vérité ; mais les suites nous effrayent. Le moyen de se les dissimuler, et de s'aveugler sur les e»gagements qu'il entraîne.
Au surplus, prenez-y bien garde, votre persévérance à exiger cet aveu est moins l'ouvrage de l'amour que celui de votre vanité, et je vous défie de vous tromper sur les véritables motifs de vos instances. La nature nous a fait présent d'un instinct admirable : il nous fait discerner avec justesse tout ce qui naît de la passion d'avec ce qui lui est étranger. Toujours indulgentes sur les effets que produit un amour que nous avons inspiré, nous vous pardonnerons les imprudences , les emportements : que sais-je moi, toutes les folies dont vous êtes capables vous autres amants ; mais vous nous trouverez toujours intraitables, dès que notre amour-propre rencontrera le vôtre. Et qui le croirait? Vous nous révoltez par tes choses les plus indifférentes à votre bonheur. Votre vanité s'attache à des vétilles, et vous empêche de jouir des vrais avantages. M'en croirezvous? Vous quitterez votre chimère pour vous enivrer de la certitude que vous êtes aimé d'une femme adorable, pour goûter le plaisir de le lui cacher à elle-même, pour jouir de sa sécurité. Qu'à force d'importunités vous arrachiez un je vous aime, qu'y gagnerez- vous? Votre incertitude finira-t-elle ? Sau-
AU MARQUIS DE SÉV1GNÉ 183
rez-vous si vous ne le devez pas plus à la complaisance qu'à l'amour ? Je dois connaître les femmes. On peut vous tromper par un aveu concerté, et que la bouche seule prononce ; mais jamais vous ne le serez par les témoignages involontaires d'une passion que l'on veut contraindre. En un mot, les aveux vraiment flatteurs ne sont pas ceux que nous faisons, ce sont ceux qui nous échappent.