LETTRE XXIII
Me le pardonnerez-vous, marquis? J'ai ri de ce qui vous afflige! Vous prenez les choses bien à cœurl Quelques imprudences vous ont, dites-vous, attiré la colère de la comtesse, et votre inquiétude est extrême. Vous lui avez baisé la main avec un transport dont tout le monde s'est aperçu. Elle vous a fait publiquement des reproches sur votre indiscrétion : et des préférences marquées pour elle, toujours offensantes pour les autres femmes, vous ont exposé aux railleries piquantes de la marquise sa belle-sœur. Voilà sans contredit de terribles événements. Quoi ! vous êtes assez simple pour vous croire perdu sans ressource sur les dehors d'un courroux apparent, et vous n'avez pas même soupçonné qu'intérieurement vous étiez justifié? C'est donc à moi à vous en convaincre, et pour cela je me vois forcée de vous révéler d'étranges mystères sur notre compte. Mais après tout, je n'entends point, en vous écrivant, faire toujours l'apologie de mon sexe. C'est de la franchise que je vous dois : je vous en ai promis, et je m'acquitte.
Une femme est continuellement agitée par deux passions inconciliables, par le désir de plaire, et par la crainte du déshonneur. Jugez de notre embarras D'un côté nous brûlons d'avoir des spectateurs de l'effet de nos charmes ; sans cesse occupées du soin de nous donner de la célébrité, ravies de trouver l'occasion d'humilier les autres femmes, nous voudrions les rendre témoins de toutes les préférences que nous obtenons, et de tous les hommages que l'on nous rend. Savez-vous dans ce cas la mesure de notre satisfaction? La désolation de nos rivales, les indiscrétions qui décèlent les sentiments que nous inspirons, nous enchantent à proportion de leur désespoir. En un mot, de pareilles imprudences nous persuadent beaucoup mieux qu'on nous aime, qu'une circonspection incapable de donner à nos charmes de la réputation.
Mais que d'amertume empoisonne des plaisirs si doux ! À côté de tant d'avantages marche la malignité des concurrentes, et quelquefois vos mépris. Fatalité qui nous désole! On ne connaît point dans le monde de différence entre les femmes qui vous permettent de les aimer, et celles qui vous en récompensent. Seule, et de sang-froid, une femme raisonnable préférera toujours la bonne réputation à la célébrité. Meltez-la vis-à-vis de rivales qui puissent lui disputer le prix de la beauté, dût-elle perdre cette
réputation dont elle paraissait si jalouse, dussiez-vous la compromettre mille fois, rien pour elle n'est égal au plaisir de se voir préférée. Bientôt elle vous en récompensera par les préférences ; elle croira d'abord ne les accorder qu'à la reconnaissance, mais elles seront en effet les preuves de son attachement. On craint de paraître ingrate, et l'on devient tendre. Ce ne sont donc point vos indiscrétions qui nous fâchent. Si nous en paraissons blessées, il faut bien que nous payons tribut à la représentation, et vous seriez les premiers à blâmer une indulgence excessive. Mais gardez-vous de vous y méprendre. Ne nous pas fâcher dans ces occasions, ce serait véritablement nous offenser. Nous vous recommandons la discrétion et la prudence : n'est-ce pas notre rôle? Est-il besoin de vous dire quel est le vôtre? On m'a souvent répété que prendre les lois à la lettre, ce n'était pas les entendre. Soyez sûr que vous remplirez nos intentions dès que vous saurez les interpréter.