LETTRE XLIII
Je ne m'y serais jamais attendue, marquis; quoi 1 mon zèle pour vous ne m'a donc attiré que des reproches? Et je partage avec la comtesse l'humeur que ses rigueurs vous donnent. Savez-vous que si ce que vous me dites était fondé, rien ne serait plus piquant pour moi que le ton ironique avec lequel vous exaltez mes principes ? Mais pour me rendre, comme vous le fakes, responsable de vos succès, vous avez pu penser un instant que mon but, en vous écrivant, ait jamais été de vous donner des leçons de séduction? Ne mettez-vous donc aucune différence entre vous enseigner à plaire, et vous exciter à séduire? Je vous ai dit les motifs qui déterminaient les femmes à l'amour, cela est vrai ; mais vous ai-je dit pour cela qu'elles fussent plus faciles à vaincre ? Vous ai-je dit de les attaquer par les sens, et en les attaquant de les supposer sans délicatesse? C'est ce que je ne crois pas. Lorsque votre inexpérience et votre timidité pouvaient vous faire jouer auprès d'elles un personnage ridicule, je vous ai montré le tort que ces défauts pouvaient vous faire dans le monde.
Je vous ai conseillé d'avoir plus de confiance, afin de vous amener insensiblement à cette hardiesse noble et respectueuse avec laquelle vous devez vous comporter avec les femmes. Mais dès que j'ai vu que vos prétentions allaient trop loin, et qu'elles pouvaient blesser la gloire de la comtesse, je ne vous l'ai pas dissimulé, j'ai pris parti contre vous, et rien n'était plus raisonnable : j'étais devenue son amie. Vous voyez donc combien vous êtes injuste à mon égard, vous ne l'êtes pas moins par rapport à elle. Vous la traitez de caractère équivoque. À vous entendre, elle n'est décidée ni pour ni contre la galanterie, et ce que vous voyez de plus clair dans sa conduite, c'est qu'elle est coquetted'une façon plus raisonnée que les autres femmes. Quel jugement I Mais il faut bien pardonner quelque chose à votre situation. Cependant un homme sans prévention ne verrait dans la comtesse qu'une amante aussi raisonnable qu'elle est tendre; une femme qui, sans avoir le faste de la vertu, ne laisse pas d'y rester constamment attachée ; une femme, en un mot , qui cherche de bonne foi les moyens les plus propres à concilier l'amour avec son devoir. La difficulté d'allier ces deux contraires n'est pas médiocre , et c'est la source des inégalités qui vous blessent. Figurez-vous les combats qu'elle doitrendre, les révolutions qu'elle éprouve, son embarras pour conserver un amant qu'une résistance trop uniforme pourrait à la fin rebuter. Encore
si l'on était sûre de vous fixer en vous résistant : mais vous poussez quelquefois la bizarrerie jusqu'à quitter la partie quand la résistance est trop longue. Tout en donnant des éloges à notre vertu, vous nous abandonnez : alors quelle honte pour nous ! Mais puisque dans les deux cas il n'est pas sûr que l'on conservera son amant, il faut du moins préférer l'inconvénient qui ne vous fait pas perdre son cœur et son estime. C'est notre avis : car la comtesse et moi pensons précisément de la même façon. Soyez donc plus équitable, marquis ; plaignez-la plutôt que de la critiquer. Si son caractère était moins décidé, peut-être seriezvous plus content d'elle ; mais le seriez-vous longtemps ? j'en doute. Adieu : nous comptons vous voir ce soir chez Mme de La Fayette et vous y trouver plus raisonnable.
On doit me présenter demain l'abbé Gédoyn. L'assemblée sera brillante. Mais vous vous y ennuierez sans doute, puisque vous n'y verrez point le seul objet qui puisse vous flatter ; et vous direz de mon appartement, ce que Malherbe a si bien dit des jardins du Louvre.
t Mais quoi que vous ayez, vous n'avez point Calis'i, » Et moi 'e ne vois rien, quand je ne la vois pas. i
AU MARQUIS DE SEVIGNfi 281