‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 50 sur 65 · LETTRE XLII · texte numérisé non relu

LETTRE XLII

Moi, vous plaindre, marquis 1 je m'en garderai bien, je vous jure. Vous n'avez pas voulu suivre mes conseils, et je ne suis point du tout fâchée de vous voir maltraité. Vous avez cru qu'il n'était question que de brusquer la comtesse. La façon aisée dont elle traitait l'amour, la facilité de son commerce, son indulgence sur nombre de vos folies, la franchise avec laquelle elle raillait les platoniciennes, tout cela vous avait fait espérer de trouver en elle moins de sévérité ; mais vous venez d'éprouver quelle était votre erreur. Tous ces dehors étaient autant d'appâts, trompeurs et perfides. Surprendre ainsi la bonne foi des gens. . . il faut en convenir, c'est un procédé qui crie vengeance : il mérite tous les noms que vous lui donnez.

Mais voulez-vous, marquis, que je vous parle avec ma franchise ordinaire ? Vous êtes dans une erreur qui n'est que trop générale parmi les hommes. Ils ne nous jugent que sur les dehors. Ils imaginent qu'une femme, dont la vertu n'est pas toujours sur le qui vive, sera plus facile à vaincre qu'une prude .;

l'expérience même ne les détrompe pas. Combien d<:

fois aussi sont-ils exposés à des rigueurs, d'autant plus piquantes quelles sont moins attendues. Leur ressource alors est d'accuser les femmes de caprices et de singularité ; tous tiennent le même langage, et disent : pourquoi cet équivoque procédé ? Quand une belle est décidée à rester intraitable, à quoi bon surprendre la crédulité d'un amant ? Pourquoi ne pas se faire des dehors conformes à ses sentiments ? En un mot, pourquoi se laisser aimer, quand on veut se dispenser du retour ? n'est-ce pas être bizarre et fausse ? n'est-ce pas se jouer du sentiment ?

Vous vous trompez, messieurs, c'est se jouer de votre vanité : en vain voulez-vous dans ce cas nous donner le change, elle seule est offensée, et vous ne nous parlez alors du sentiment que pour ennoblir des choses qui ne lui ressemblent guères. N'est-ce pas vous-mêmes, au reste, qui nous forcez à vous traiter ainsi ? Pour peu qu'une femme ait d'intelligence, elle sait que le lien le plus fort qui puisse vous attacher à elle, c'est l'espérance ; il faut donc vous en laisser prendre. Si d'abord elle s'armait d'une sévérité capable de la faire regarder comme invincible, dès lors plus d'amant pour elle. Quelle solitude ! quelle honte même ! car la femme la plus vertueuse au fond, n'en est pas moins sensible au désir de plaire, elle ne fait pas moins consister sa . à s'attirer des hommages et des adoration.?.

Mais n'ignorant pas que ceux dont elle les attend, ne sont portés à les lui rendre que par des vues qui blessent sa fierté ; ne pouvant réformer ce défaut, le seul parti qui lui reste à prendre, c'est d'en tirer avantage pour les fixer auprès d'elle : elie sait les conserver, en ne détruisant point ces mêmes espérances qu'elle est cependant bien résolue de ne jamais remplir* Avec de l'adresse elle réussit. Ainsi dès qu'une femme entend ses véritables intérêts, elle ne manque pas de se dire à elle-même ce que la comtesse m'avouait dans notre dernier entretien.

« Je sais à merveille apprécier le je vous aime des hommes ; je ne me dissimule point ce qu'au fond il signifie : il ne tiendrait donc qu'à moi de m'en offenser ; mais quand on les a pénétrés, on n'a besoin que de sa vanité pour déconcerter leurs desseins. Notre colère, quand ils nous offensent, n'est pas ce que nous pouvons leur opposer de plus redoutable. Quiconque a besoin de sortir de soi-même, et de se fâcher pour leur résister, décèle sa faiblesse. Une fine ironie, une raillerie piquante, une froideur humiliante, voilà ce qui les décourage. Jamais de querelles avec eux : par conséquent point de raccommodement. Eh ! quels avantages ce procédé ne leur enlève-t-il pas.

» La prude suit à la vérité une tout autre route. Se voit-elle exposée à la moindre entreprise, elle ne

se croit raisonnable qu'à proportion du ressentiment qu'elle fait éclater; mais aussi à qui cette conduite en impose-t-elle ? Tout homme qui connaît la carte, se dit : je ne suis maltraité que parce que j'ai été malheureux dans le choix du moment. C'est ma maladresse qu'on punit et non ma témérité. Dans un autre instant on me saura gré de ce qui fait mon crime aujourd'hui ; ces rigueurs sont un avertissement de redoubler desoins, pour mériter plus d'indulgence et désarmer la fierté : on veut être apaisée. Et le seul moyen dans ce cas de faire oublier l'offense, c'est tout en demandant grâce, de devenir coupable une seconde fois. Avec ma recette, je suis certaine qu'un homme ne se donnera jamais les airs de raisonner ainsi.

» Le marquis, par exemple, a quelquefois daigné me laisser lire dans ses yeux ses respectueuses intentions. Je n'ai vu qu'une façon de l'en punir : j'ai feint de ne l'avoir pas entendu : insensiblement j'ai détourné son imagination sur d'autres objets. Et cette recette m'avait réussi jusqu'au moment où je le vis la dernière fois chez moi. Il n'y eut pas moyen de dissimuler avec lui ; il voulait m'honorer de quelques familiarités, que j'arrêtai sur-le-champ, mais sanscolère. Je crus devoir m' armer moins de courroux quede raison. Je lui parus plus affligée qu'irritée, et je suis très-cetraine que ma douleur le toucha davantage

que des reproches amers ne l'auraient alarmé. 11 sortit assez mécontent ; et voyez ce que c'est que le cœur. Dans le premier moment je craignis de l'avoir écarté pour jamais. Je fus tentée de me reprocher ma cruauté; je trouvai que j'avais été trop cruelle, mais bientôt la réflexion me rassura. Les rigueurs ont-elles jamais produit l'inconstance? »

Enfin, marquis, nous causâmes surtout cela à perte d'haleine ; et tout ce que me dit la comtesse, me fit voir que son parti était pris. Yous aurez beau crier à l'injustice, et la traiter de bizarre et d'inhumaine, elle ne veut des douceurs de l'amour que celles qui ne coûteront rien à sa fierté; et je vois qu'elle suit cette résolution avec plus de fermeté que je ne l'avais imaginé. La perte de votre cœur serait sans doute pour elle un malheur dont elle ne se consolerait jamais. Mais d'un autre côté les conditions que vous mettez a votre persévérance lui paraissent trop dures pour être acceptées; elle compose donc avec vous. Elle espère pouvoir vous fixer, sans trahir son devoir : c'est un projet digne de son courage, et je souh£;te qu'il lui réussisse mieux que le plan qu'elle s'était formé pour se garantir de l'amour. Attendons tout de l'événement.

Vous verra-t-on demain chez la présidente?.... Pour peu que vous ayez occasion de lui parler, je ne doute point que vous n'y fassiez la paix.

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