‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 65 sur 65 · LETTRE LV · texte numérisé non relu

LETTRE LV

Je suis enchantée de tout ce que vous avez tait, et vous êtes charmant. N'en doutez point, vos procédés, mes instances, et mieux que nous tous, l'amour vaincra la résistance de la comtesse. Tout doit la déterminer à recevoir l'offre que vous lui faites de votre main. Je pourrais même dès à présent vous assurer que la fierté seule résiste à nos efforts et à son propre penchant. Je la pressais vivement ce matin de se décider en votre faveur. Son dernier retranchement a été la crainte de nouvelles infidélités de votre part, t Rassurez-vous, lui disais-je ; une preuve que le marquis vous restera fidèle, c'est qu'il s'est détrompé dei autres femmes, en les comparant à celle qu'il quittait. Les honnêtes gens n'ont qu' une certaine quantité de travers à se permettre. Le marquis a eu ceux que son âge et sa condition semblaient justifier. Il se les est permis dans un temps où ils étaient pardonnables Il a pris tous les ridicules du jour. Il a payé pur là le tribut à la mode : il pourra donc désormais être raisonnable impunément 1 On ne peut plus

guère, à la vérité, paraître amoureux de sa femme, niais c'est une faiblesse qu'on lui pardonnera dès qu'on vous aura vue. Vous ne risquez donc rien, comtesse ; vous avez vous-même donné dans les airs de petite maîtresse. Vous étiez trop raisonnable au fond, pour ne pas vous lasser bientôt d'un pareil personnage, vous y avez renoncé : le marquis vous imite. Oubliez donc tous les écarts. Voudriez-vous avoir à vous reprocher la mort d'un homme aussi aimable? Ce serait un procédé qui crierait vengeance »

En un mot, j'ai prié, j'ai pressé ; on est cependant encore dans l'irrésolution : mais je ne doute point que vous n'acheviez bientôt de vaincre une résistance dont peut-être on se trouve déjà fort embarrassée.

Eh bient marquis, si l'agitation que vous cause tout ceci, vous donnait le loisir d'examiner ce que je vous dis depuis quelques jours, ne seriez-vous pas tenté de me croire encore en contradiction avec moi-même? Je vous avais d'abord conseillé de traiter l'amour un peu cavalièrement et de n'en prendre que ce qu'il fallait pour vous amuser. Vous deviez n'être que galant, et ne tenir aux belles que par des liens faciles à rompre; je vous parlais alois dans la thèse générale : et, relativement au cas que vous deviez faire des femmes ordinaires, pouvais-je devi-

ner que vous seriez assez heureux pour en rencontrer une qui, comme la comtesse, réunirait les charmes de son sexe à toutes les qualités de l'honnête homme? Quelle doit être votre félicité? Vous allez posséder dans la même personne, et l'ami le plus estimable, et la maîtresse la plus charmante. Daignez m'admettre pour tiers dans votre amitié, et mon bonheur égalera le vôtre ; en peut-on jamais goûter de plus grand que lorsqu'on partage celui de ses amis?

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