‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 64 sur 65 · LETTRE DE LA COMTESSE A MADEMOISELLE DE LENCLOS · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA COMTESSE A MADEMOISELLE DE LENCLOS

« Si vous voulez, ma chère Ninon, rester mon amie, cessez de combattre ma résolution ; vous savez qu'elle n'est point l'ouvrage d'un moment. Ce n'est le fruit ni d'un dégoût momentané, ni d'un dépit imprudent, ni du désespoir. Je ne vous l'ai pas caché. La possession du cœur du marquis de Sévigné aurait fait ma félicité suprême, si j'eusse pu me flatter de le fixer pour toujours. J'étais bien certaine de le perdre, si j'eusse eu pour lui des bontés qu'il exigeait de moi. Son inconstance m'a appris que la conduite opposée n'était pas un moyen sûr de conserver un amant. Il faut donc renoncer pour jamais à l'amour, puisque les hommes sont incapables d'avoir avec une femme une liaison plus tendre, mais aussi pure que celle delà simple amitié.

» Vous ne l'ignorez pas vous-même, je ne suis point encore assez bien guérie pour n'être pas tou jours troublée toutes les fois que je vois le marquis. La fuite est le seul remède à ce mal, et c'est celui que je veux employer. Je ne crains point, au reste, ce qu'on dira dans le monde sur ma retraite à la campagne. J'ai prévenu ceux qui pourraient en être suipris. On sait que je viens de gagner un procès

considérable contre les héritiers de mon mari. J'ai fait entendre que j'allais prendre possession de la

terre de que l'on m'avait contestée. J'enlèverai

donc au public la satisfaction maligne d'interpréter mon goût pour la solitude, et au marquis jusqu'au soupçon qu'il y ait la moindre part. Voici son portrait et ses lettres. Grand Dieu, quelle est donc ma faiblesse ! devrait-il tant en coûter à mon cœur pour se détacher d'un bien aussi funeste à mon repos..... Mais c'en est fait, et ma résolution ne peut plus changer. Plaignez-moi cependant, et souvenez-vous bien, ma chère amie, de la parole que vous m'avez donnée de lui marquer de ma part l'indifférence la plus parfaite. Quiconque rompt avec éclat annonce du ressentiment et du regret d'y être forcé ; c'est une honnête façon de dire qu'on ne demanderait pas mieux que d'être apaisée : et comme je n'ai nulle envie de renouer avec le marquis, rendez- lui ce que je joins ici, mais de la façon dont nous sommes convenues ; engagez-le surtout à me faire la même restitution. Vous pourrez lui dire que le soin que je dois à mes affaires m'oblige à quitter Paris pour quelque temps : mais ne lui parlez jamais de moi la première.

» Je serais inconsolable de vous quitter, ma chère Ninon, si je n'espérais pas vous trouver dans ma solitude. Vous écrivez volontiers à vos amis : si vous les

jugez sur la tendresse et l'estime qu'ils ont pour vous, vous n'en avez pas un plus digne de ce titre que moi. Je compte donc sur vos lettres, jusqu'au moment où vous viendrez partager ma retraite. Vous connaissez mes sentiments pour vous. »

Je n'ai point de conseils à vous donner, marquis, sur ce que vous venez de lire ; la seule grâce que j'attends de vous, c'est de ne jamais me compromettre sur l'indiscrétion que je commets, et que la comtesse aurait raison de ne me pas pardonner. Tout ce que je puis dire, pour me justifier à mes propres yeux, c'est que vous l'avez trop aimée pour que sa résolution vous soit absolument indifférente : si j'ai rencontré juste, j'aurais trahi l'intérêt des deux en vous la laissant ignorer.

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