SUR LA VIE
La naissance de Ninon (1) ne fut point obscure. M. de Lenclos, son père, vécut toujours dans la meilleure compagnie de son temps. On sait d'ailleurs que Mlle de Lenclos était de la famille des Abra de Raconis; et une pareille alliance prouve assez que ceux qui en ont fait un joueur de luth, se sont trompés, prenant un de ses talents pour sa véritable profession.
Ninon fut le seul fruit de ce mariage. Mme de Lenclos, en mère prudente et chrétienne, tâcha d'inspirer de bonne heure à sa fille les sentiments de piété dont elle était pénétrée. M. de Lenclos, au contraire, voulut en faire une fille aimable, et graver dans son jeune cœur les impressions d'une philosophie que
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ses mœurs et sa façon de penser lui faisaient regarder comme la véritable sagesse. Quels contrastes l quels combats dans l'esprit de la jeune élève ! On sait trop pour quel parti l'humanité se décide en pareil cas : Ninon apprit presque en naissant à prononcer les mots de plaisir et de probité. Son père sut habilement proportionner ses leçons aux degrés d'intelli gence qu'elle acquérait avec l'âge. Ils ne pouvaient être plus prompts, puisqu'à douze ans elle avait déjà dévoré Montaigne et Charon, son grave imitateur. Combien ne devaient pas se fortifier les conseils de son père, par les écrits du premier de ces auteurs, qu'elle fit profession d'aimer toute sa vie.
C'était en vain que Mme de Lenclos voulait lui faire partager les saints exercices auxquels elle avait consacré ses jours. Ninon, jusque dans les temples mêmes, substituait aux livres saints qu'on lui donnait, des lectures plus conformes à l'éducation qu'elle vecevait de son père. Nous avons peut-être, dès notre plus tendre enfance, un cœur ouvert à l'idée des passions et des sentiments, dont il doit se remplir un jour. M. de Lenclos persuadait seul ce qu'il voulait ; eh ! quels avantages n'avait-il pas pour séduire une âme si bien parée par la nature !
Ninon commença à entrer dans le monde dans un temps où la France était en proie à mille troubles qui la déchiraient au dedans et au dehors. Des jours
si orageux semblaient devoir éloigner les plaisirs de la capitale. Ils y dominaient cependant malgré les fureurs de la guerre, et sous le règne du monarque le plus religieux.
C'était surtout au Marais que les plus célèbres voluptueux avaient fixé leur séjour, ou du moins c'était là qu'ils se rassemblaient presque tous. Loin du tumulte et du fracas que l'indigence, sous le nmii d'industrie, causait au sein de la ville, on s'occupait, dans ce quartier charmant, de ce qui pouvait contribuer aux agréments de la vie. C'était la que les uns avec une fortune considérable, les autres avec une imagination délicate, un esprit aisé et naturel, tous avec un cœur ami des plaisirs, jouissaient du sort le plus heureux. Le courtisan, le guerrier, l'homme de lettres, y devenaient philosophes, et de cette philosophie commode et tranquille, dont le système a sa source dans les besoins et les désirs du cœur humain.
M. de Lenclos avait conduit de très-bonne heure sa fille dans ces sociétés choisies, dont elle lit bientôt tous les charmes. On n'y avait point encore vu tant de grâces unies à tant d'esprit, à tant de goût. Ninon, d'une taille élégante et parfaite, avec le teint d'un blanc à éblouir, de grands yeux noirs, où régnaient à la fois la décence et l'amour, la raison et la volupté { elle avait les dents, ia bouche, le sourire
admirables, un air de tète noble sans orgueil, une physionomie ouverte, tendre et touchante, un son de voix intéressant, de beaux bras, de belles mains, des grâces dans tous ses mouvements, dans tous ses gestes : Ninon enfin était belle, et le fut toujours.
Elle joignit à tant d'attraits les talents les plus séducteurs. M. de Lenclos avait communiqué à sa fille celui qu'il avait pour le luth ; instrument alors en crédit. Avant elle on n'en avait pas tiré des sons si flatteurs, des expressions (s'il est permis de le dire) si ingénieuses et si délicates. C'était son àme qui se développait sous les traits divers de l'harmonie ; c'était le sentiment même qui parlait sous ses doigts. Aucune femme ne l'égalait encore dans cette espèce d'amusement, qui exige toutes les grâces et toute la noblesse possibles ; elle passa pour te plus grande danseuse de son temps.
La connaissance de plusieurs langues et des meilleurs écrivains de chacune, soutenue d'un esprit vif, éclairé, pénétrant, répandait dans sa conversation une variété brillante, seul préservatif contre l'ennui. Le tact le plus fin pour découvrir les ridicules sous quelques déguisements qu'ils s'offrissent à ses yeux, en bannissait la triste et plate médisance, pour mettre à sa place la plaisanterie et l'enjouement le plus délicat.
La vérité d'un caractère doux, facile et toujours égal; une probité aussi éclairée que naturelle, une
âme ferme, un cœur tendre et fidèle à l'amitié, lui donnèrent jusqu'à sa mort des amis idolâtres de son mérite, autant que ses amants l'étaient de sa beauté. La constante assiduité des premiers prouve également que le chef-d'œuvre de la nature est l'assemblage des qualités essentielles et des vertus solides avec les charmes d'une femme aimable , et que Ninon fut ce chef-d'œuvre si rare et si digne de notre estime.
Quelle misanthropie pourrait effacer ses vertus par le nombre de ses faiblesses? Ninon pouvait-elle résister à l'amour qu'elle dut inspirer à tous ceux qui la connurent?
Parmi tous les amants que donna d'abord à Ninon l'éclat de sa beauté, le jeune comte de Coligny (1) fut
(1) Gaspard de Coligny, duc de Chatillon, marquis d'Andelot, mort lieutenant-général le 7 février 1649, à l'attaque de Charenton.
On lit dans le Segraisiana, qu'un M. de Saint -Etienne passait pour avoir eu les premières faveurs de Ninon : mais M de Saint- Kvremond, son ami de tous les temps, doit, je pense, en être cru sur ce fait. Voyez ce qu'il est dit dans une Élégie adressée à Kinon même :
Ce beau garçon dont vous fûtes éprise, Mit en vos mains son aimable franchisa; Il était jeune, il n'avait point senti Ce que ressent un cœur assujetti :
Et jeune encor, vous ignoriez l'usage Des mouvements qu'excite un beau visage; Vous ignoriez la peine et le plaisir Qu'ont su donner l'amour et le désir.
assez heureux pour se faire remarquer. On le peint charmant pour la figure, et tout concourait à lui faire mériter la préférence que l'amour lui donna sur ses rivaux. Je ne sais si le bonheur de l'amant fut longtemps différé par l'amante, et si les obstacles que devait opposer à leurs désirs la vigilance de Mme de Lenclos, leur coûtèrent beaucoup à surmonter : je ne déguise et n'imagine rien. M. de Coligny fut heureux, voilà la tradition, et sans doute il fut le plus heureux de tous les hommes.
Un fait assez particulier de cette intrigue, qui pour être plus vive ne fut pas plus solide que toutes celles de cette espèce, c'est que Ninon, peu dévote et déjà pleine de cette sécurité, dont sa façon de réiléchir lui lit dans la suite des principes inébranlables, n'épargna rien pour engager son amant à abjurer des erreurs que les préjugés et les forces de l'éducation lui faisaient préférer à la religion dominante de son pays, et qui pouvaient lui faire perdre, par un entêtement déraisonnable, tous les avantages auxquels sa naissance et son mérite personnel devaient le faire aspirer.
Qu'on se présente Ninon à seize ou dix-sept ans, ne respirant que l'amour et le plaisir, faire succéder au langage de sa tendresse des conversations fortes et suivies sur le changement auquel elta voulait le forcer; cette situation est peut-être unique entre
deux amants de cet âge. Il faut eh convenir; c'était sans doute bien moins le zèle de la bonne cause dont elle était animée, que de l'intérêt de Chatillon. Mais ce motif, quelque humain qu'il paraisse, ne fait-il pas l'éloge de Ninon? Quelle autre femme aurait eu pour le comte cet excès d'attention? c'est une hydre à combattre qu'une erreur de religion. L'amour même résistait à l'amour ; et ce ne fut que quelques années après que le comte se résolut à prendre un parti dont tout lui conseillait la nécessité (1).
Soit que Ninon sentit la première quelque refroidissement pour M. de Coligny, soit que ce fût lui qui rompit la chaîne qui semblait les unir si étroitement, leur tendresse dégénéra bientôt en simple amitié ; et Ninon fit dès lors sur l'amour les réflexions qui dans la suite décidèrent de sa conduite à cet égard (2).
Dans l'ivresse de leurs désirs, ils s'étaient promis cette constance éternelle dont tous les amants se croient si aisément capables. Cependant ces transports mutuels, ces vives agitations, qui font le bonheur le plus vif, avaient insensiblement perdu de leur activité. Ninon reconnut l'amour à ses effets.
(i) Il abjura en I64'3.
(2) V. dans Platon ce que Socrate prétend avoir appris sur l'amour de la fameuse Dyotime. 11 s'en fallait beaucoup qu'elle eût un grand respect pour cette passion, qu'elle croyait, coma»» Ninon, être l'idole et louvrage des sens.
Elle ne îe vit plus que comme un mouvement aveugle ut machinal, que la politique des hommes s'était efforcé d'ennoblir selon les nouvelles règles de bienséance et d'honneur qu'ils s'étaient faites arbitrairement, en s'écartant de leur première simplicité.
Cet amour métaphysique que n'atteignent par. plus les lumières de l'esprit que les sentiments du cœur, lui parut aussi peu réel que ces châteaux enchantés, ces monstres, ces merveillesde la magie, dont nos poèmes et nos romans sont remplis. Elle osa donc arracher à l'amour le masque dont une convention particulière au génie de chaque nation avait voulu couvrir ses véritables traits ; et cette passion si respectable dans les premières idées qu'on nous en donne communément, ne se montra plus à ses yeux que comme la soif et le besoin du plaisir, ou, comme dit l'abbé de Château! '.euf (1), qui l'avait su d'elle-même, l'amour ne lui p rut plus qu'un goût fondé sur les sens, un sentîmes ' aveugle qui ne suppose aucun mérite dans r objet qui le fait naître, ni ne l'engage à aucune reconnaissance ; en un mot un caprice dont la durée ne dépend pas de nous, et sujet au dégoût et au repentir.
Le germe philosophique qui perçait déjà dans son
(i) Dialogue sur la musique des anciens. Pari$, 172&
âme, ne lai fit trouver rien que de foit naturel dans cette découverte. Il lui parut tout simple qu'une passion, comme l'amour, produisît chez les nommes des effets différents selon les différentes dispositions d'humeurs, de tempérament, d'éducation, d'intérêt, de vanité, de principes ou de circonstances (I), sans qu'au fond elle fût autre chose qu'un désir déguisé, mais ardent, de la possession sans laquelle elle ne subsiste point, et après laquelle elle s'évanouit presque toujours, comme on voit le feu matériel s'étein dre, lorsqu'il manque de nourriture. C'est ainsi que son esprit, aussi hardi que pénétrant, porta de bonne heure, sur toutes les choses de la vie, des jugements que son expérience et sa raison lui confirmèrent ; un préjugé détruit rend la défaite des autres aussi conséquente que facile; et l'âme qui les a surmontés conçoit tout, voit tout dans un jour dangereux pour les connaissances ordinaires.
Le penchant qu'elle avait à réfléchir lui fit porter
(1) L'amour n'est fou que dans les fous, et c'est plutôt alors un vice de l'esprit que du cœur. Dialogue sur les plaisirs, tom. 2.
L'amour agit différemment selon la différence des âmes qu'il inspire; il allume dans un naturel doux un feu qui l'est aussi, comme celui de l'encens qui brûle sur l'autel; mais les âmes violentes sont la proie des flammes les plus terribles. C'est un feu dont lo vent des passions augmente l'impétuosité qui monto orgueilleusement, et qui brûle pour la vengeance. Drydet, voyez U$ lettres de miss Clark».
bientôt ses regards sur le partage inégal des qualités qu'on est convenu d'exiger dans les deux sexes. Elle en vit l'injustice et ne put la soutenir. Je vois (dit-elle à ses amis) qu'on nous a chargées de ce qu'il y a de plus frivole, et que les hommes se sont réservé le droit aux qualités essentielles : de ce moment je me fais homme. Elle le fit, et fit bien, dit un de nos ingénieux écrivains modernes (1).
Ce n'est donc plus comme une femme soumise à mille chimères, à mille petites décences d'état et d'usage, qu'il faut juger Ninon. Elle n'a plus de morale que celle des plus honnêtes gens de son siècle, et nous ie xa verrons pas s'en écarter.
Quelque conformité d'humeur, d'esprit et surtout d'amour du plaisir, lui lit lier connaissance avec la fameuse Marion de Lormes, qui, dans un âge déjà avancé, conservait encore des charmes qui la rirent adorer jusqu'à sa mort. Cette femme aimable, que le cardinal de Retz, en homme de sa robe, traite d'Un peu moins qu'une prostituée, avait su faire excuser les faiblesses de son cœur en faveur de mille autres bonnes qualités. Une heureuse réputation de goût et d'esprit, autant que les grâces de sa figure, l'avaient maintenue parmi les gens sans préjugés dans une considération qu'il est si difficile de conserver avec
(i) V. la fin tins confessions du comte de..., seconde édition.
un aussi grand penchant aux plaisirs. Le choix même de ses amants l'avait distinguée très-longtemps des femmes galantes de son siècle. D... fut le seul qu'on lui reprocha. 11 est vrai que ce dernier, l'objet de la haine publique, ne pouvait que nuire à la réputation de Marion de Lormes qu'on pouvait soupçonner de ne s'être rendue cette fois qu'à l'intérêt. Ce fut à cet égard surtout que Ninon, son amie, se respecta toujours.
Leurs amis étant presque tous les mêmes, elles devinrent bientôt inséparables. Ce fut successivement chez l'une et chez l'autre que se formèrent ces assemblées illustres où l'on tenait école de l'épicuréisme le plus délicat et le mieux raisonné. Tout ce que la cour avait de plus distingué en lettres, déplus aimable et de plus poli, rechercha l'amitié de ces deux filles célèbres. Les comtes de Miossens, depuis maréchal d'Albret, de Pallua^i (1), le marquis de Créqui, le commandeur de Souvré, le marquis de Vades, le chevalier de Grammont (2), M. de Toulongeon son frère, Saint-Évremond, le voluptueux Desbarreaux, M. d'Elbène (3), Sarrasin, Boisrobert,
(1) Connu dans lasuite sous le nom du maréchal deClérarnbaut.
(2) >aint-Evremond et le comte Ilumilton l'ont assez fait connaître. La gaieté de son esprit ne s'altéra jamais: il fut vieux à la cour sans être ridicule. M. de Turenne, à ce que dit Ninon, na voulait vivre que pour le voir vieux.
(3) M. d'Elbène, d'une famille originaire d'Italie, fut un des
Desyvetaux étaient leurs amis les plus zélés. Scarron surtout, dans sa plus vive jeunesse, contribuait beaucoup aux plaisirs de cette voluptueuse assemblée. Le petit collet qu'il portait alors pouvait-il l'empêcher de se livrer à tout l'enjouement de son esprit, puisque l'état le plus cruel, les douleurs les plus aiguës ne purent en venir à bout dans la suite. Sa figure même alors était assez bien (1), et peu de gens étaient plus désirés que lui.
Cette société de gens aimables avait vu le bonheur du comte de Coligny, sans ressentir cette basse envie que fait naître l'excès de l'amour-propre. Mais ils virent avec plaisir que Ninon, faite pour penser solidement et sans inégalité, ne serait pas susceptible de ces passions éternelles qui ne laissent aucune espérance de succéder à l'amant préféré. Ninon, même après sa première rupture, leur déclara hautement
plus illustres épicuriens de son temps. Il était accablé de créanciers qu'il reconduisait jusqu'à la porte du Luxembourg où on lui avait donné un logement. Sa femme et lui s'étaient apportés en dot plus de quatre-vingts procès. Celait un homme fort singulier; il était passionné dans le poème épique, et par là grand ami de Desmarets : il vint un jour me trouver (dit Ménage) et me pria très-instamment de lui accorder une grâce, et cette grâce était que je fisse un poème épique. Saint-Évremoml l'appelait le Cunctator, à ce que dit Ninon, qui, dans uue de ses lettres, nous apprend qu'il mourut à l'hôpital en 168...
(1) Quand je songe (dit-il dans un éptire à Marigny) que j'étais né assez bien fait pour mériter les respects des Boisroberls de mon temps.
qu'elle était bien sûre que les règles et les devoirs de l'amour étaient égaux entre les deux sexes ; que sur ce chapitre il ne fallait pas en attendre plus d'elle que du commun des hommes, et qu'elle réservait la constance et la fidélité dont elle était capable pour un sentiment plus pur : pour l'amitié, qui, tout le temps de sa vie, la rendit plus célèbre encore que l'amour (1).
La noblesse française commençait à se dépouiller de ses idées romanesques, fruits de la singulière galanterie des règnes précédents. En sorte que le système de Ninon sur l'amour eut moins de peine à paraître raisonnable , et surtout à des gens qu'il flattait de l'espérance de pouvoir réussir à leur tour.
Qu'on n'imagine pas cependant que tous ses amis eussent successivement le droit de lui plaire à titre d'amants. Il est vrai que l'amour, cette passion vive
(i) Dans vos amours on vous trouvait légère. En amitié toujours sûre et sincère :
Pour vos amants les humeurs de Vénusi Pour vos amis les solides vertus.
Tantôt c'était le naturel d'Hélène, Ses appétits comme tous ses appas; Tantôt c'était la probité romaine, C'était l'honneur, la règle et le compas...
Lettre de Saint-Évremonda Mu* de Lenelo$.
et involontaire, ce transport violent, cet égarement, cette ivresse, peut-être cette duperie de l'àme, ne nommait pas toujours les heureux. Mais Ninon consultait presque toujours ce goût délicat de son sexe, qui, dans les moments où le cœur est maître du choix, ne le rend qu'aux grâces de l'art ingénieux de la séduction, à ces talents enchanteurs dont l'attrait fait excuser les faiblesses qu'il entraine.
Le grand-prieur de Vendôme, épris depuis quelque temps des charmes de Ninon, ne cessait de la persécuter. Amant impétueux, il voyait avec la plus grande douleur qu'elle lui eût préféré les comtes de Miossens et de Palluan. Il s'en plaignit amèrement, et Ninon, loin d'être touchée de ses reproches, écouta les désirs de quelque nouveau rival, et mit par là le comble au désespoir du grand-prieur, qui, dans la fureur injuste où il était, crut devoir se venger par ce moyen, faible, mais trop commune ressource des amants malheureux. Il sortait de chez elle lorsqu'elle aperçut sur sa toilette une espèce de lettre qu'elle ouvrit, et dans laquelle elle lut ce quatrain :
Indigne de mes feux, indigne de mes larmes, Je renonce sans peine à tes faibles appas,
Mon amour te prêtait des charmes,
Ingrate, que tu n'avais pas.
Ninon était trop sensée pour se sentir outragée des
mar jiies d'un dépit si peu raisonnable. Elle crut devoir en plaisanter et se contenter de répondre au grand-prieur par quatre vers sur les rimes qu'il venait d'employer contre elle. La tradition nous les a conservés, les voici :
Insensible à tes feux, insensible à tes larmes, Je te vois renoncer à mes faibles appas;
Mais si l'amour prête des charmes,
Pourquoi n'en empruntais-tu pas?
Le plus grand homme qui vécût alors , ne fut guère plus heureux auprès d'elle. Pour la faire succomber, il fallait au moins lui inspirer plus de désirs que de respect et d'admiration. L'abbé de Raconis, son parent, et l'abbé de Boisrobert, son ami, qui tous deux jouaient à peu près le même personnage auprès du cardinal de Richelieu l'avaient souvent entretenu du mérite singulier de Ninon, et l'idée qu'ils lui en donnèrent, lui fit naître l'envie de la voir et de l'entendre. Boisrobert, qui servait à plus d'un usage à son maître, promit de satisfaire sa curiosité.
Rempli des plus vastes projets que ses talents supérieurs et son activité conduisaient toujours à leur but, te Cardinal n'avait jamais renoncé aux amusements de son cœur. Le grand homme suffit à tout. Chaque jour il cultivait le goût qu'il avait pour les lettres, et
chaque jour avait des no jments destinés à ses galanteries. Il est vrai (si nous en croyons le cardinal de Retz) que dans l'art de plaire, il était quelquefois moins heureux. C'est peut-être à des âmes d'une trempe plus commune à posséder l'art et les talents frivoles de la séduction.
Ce fut à Rueil (1) que l'intrigant ecclésiastique fit voir à son maître Ninon et son amie, qui, charmées de juger d'un homme qui fixait les yeux de toute l'Europe étonnée, s'étaient prêtées volontiers aux desseins de Boisrobert. Les fêtes les plus galantes et les plus délicieuses furent les suites de cette connaissance. Mais Ninon, ne se laissant point éblouir par la faveur qu'aurait pu attirer sur elle une pareille intrigue, osa se refuser aux soupirs de cet illustre amant.
Piqué de sa résistance, il voulut s'en venger en portant ses hommages à Marion de Lormes, auprès de laquelle une fatalité singulière lui fit trouver des obstacles encore plus forts. Retenue alors par une inclination violente, et qu'elle avait des raisons de tenir secrète, elle lui fit éprouver des difficultés qui ne pouvaient manquer d'irriter un esprit accoutumé à en surmonter de toutes les espèces. Ninon même, à ce qu'on dit, fut engagée à fléchir tant de cruauté,
(i) Maison du Cardinal.
et tut chargée d'oti'rir à son amie cinquante mille écus qu'elle refusa. Le cardinal de Retz prétend cependant qu'elle consentit enfin à se rendre à cette passion, et qu'elle alla quelquefois rendre des visites au Cardinal, mais presque tout le monde est d'accord que le goût vif qu'elle avait alors pour un jeune conseiller au parlement (1), lui fit dédaigner desolfres aussi considérables.
En pareille circonstance, l'homme de génie le plus élevé se comporte comme un homme ordinaire. Le Cardinal cessa tout à coup de voir Marion de Lormes et Ninon, qui ne perdirent pas un ami d'un rang et d'un mérite aussi rare, sans en être fâchées, et sans concevoir encore plus de mépris pour cette passion impétueuse, qui porte le trouble au sein même de l'amitié.
L'état affreux où fut réduit Scarron, fut pour elle un nouveau chagrin. Amie tendre et compatissante, elle ressentit toutes les douleurs de son ami, qui ne l'oublia point dans la liste des gens illustres, auxqueh il fit ses burlesques adieux (2), lorsqu'il se fit transpor-
(i) Jacques de la Vallée, sieur Desbarreaux.
(2) Adieu, bien que ne soyez blonde,
Fille dont parle (out le monde, Charmant objet, beilf Ninon ; La maîtresse d'Ai'amemrion N'eut jamais rien de comparable A tout ce qui vous rend aimable :
18 MÉMOIRES sur la vie
ter au faubourg Saint- Ci ermain pour y essayer des bains dont il parle avec une gaieté si peu compatible avec l'excès de ses maux.
De retour au Marais, et presque anéanti par la cruelle paralysie qui ne lui laissait que l'esprit libre, il n'eut d'abord d'autres ressources que de faire porter sa figure contrefaite chez ses connaissances. Ninon, en allant passer des journées entières auprès de lui, attira bientôt dans sa maison tout ce qu'il y avait de plus distingué à la cour et à la ville, et par là rendit au pauvre Scarron le service le plus signalé. Ce n'est pas d'elle (comme on voit) que le fameux chevalier de Grammont avait appris à se brouiller avec ses amis, lorsqu'ils étaient malades.
Scarron n'était pas le seul alors dont ses sociétés ordinaires furent privées. Elle ne voyait plus depuis quelque temps un philosophe, un sectateur do
Était sans voix, était sans luth, Et mit pourtant les Grecs en rut De si furieuse manière, Que ma fui ne s'en fallut guère Que tout leur camp n'en fût gâté Par messire Hector irrité ; Tant est vrai que liile trop belle N'engendw jamais que querelle ; De peur qu'il n'en arrive autant, Tâchez de n'en blesser pas lant, Et commandez à vos oeil la De faire un peu moins de malades.
Scarron, adieux: nu Marais,
la volupté, Desyvetaux enfin (I). Elle savait que quelques affaires domestiques avaient menacé sa fortune de quelque dérangement; et la situation où l'avait pu mettre l'événement qu'elle ignorait, augmentait ses alarmes. Elle résolut d'aller le trouver et de l'arracher au chagrin dont elle le supposait dévoré, malgré la gaieté et la sagesse de son caractère. Ninon se trompait, Desyvetaux était toujours heureux. Qu'on me permette d'écrire ici les raisons singulières qui l'avaient fait renoncer à ses anciens olaisirs et à ses meilleures connaissances.
Cet illustre épicurien trouvant un soir à sa porte une jeune fille évanouie (2), lui f.t donner du secours, et la fit entrer chez lui par un simple mouvement d'humanité. Mais dès qu'elle eut repris ses sens et qu'il l'eut examinée, il sentit son cœur intéressé. Elle était jeune et jolie; et revenue à elle-même, elle crut devoir témoigner sa reconnaissance à son bienfaiteur, en jouant sur une harpe qu'elle avait, quelques airs qu'elle accompagna du son de voix le plus séduisant.
Le philosophe, qui avait toujours été en enthousiasme de musique, ne put se défendre de ce dernier alliait ; il conçut aussitôt le dessein de finir ses jours
(1) Nicolas Vauquelin, sieur Desyyetaux, mort à Paris en 16'tS, âgé de quatre-vingts ans.
(2) Elle s'appelait Dupuis, et elle était d'Étampes.
avec l'aimable chanteuse. Il ne lui fut pas bien difficile de déterminer à ce parti une fille, dont la profession était de courir les cabarets des faubourgs de Paris avec un frère ; elle trouva bientôt du plaisir à faire le bonheur d'un homme amoureux à l'excès, et qui, dans une des plus belles maisons du faubourg Saint-Germain, lui faisait partager cette vie voluptueuse et tranquille, qu'il a décrite dans quelquesuns de ses ouvrages (1).
Quoiqu'il eût passé sa vie à la cour, en qualité de gouverneur de M. de Vendôme, et d'instituteur de Louis XIII, il s'était toujours senti un goût dominant pour la retraite. Les descriptions de la vie champêtre, qu'il avait trouvées dans quelques-unes de ses lectures, lui avaient toujours fait préférer ce genre de vie à tous les autres. Ce goût se décida tout à fait avec la jeune Dupuis, qui, se prêtant volontiers à ces idées, s'habilla en bergère de théâtre pour figurer avec son amant qui voulut absolument jouer avec elle le rôle de Coridon à l'âge de soixante-dix ans.
Tantôt mollement couché sur un tapis de verdure, il écoutait les sons enchanteurs que sa bergère tirait de son instrument. Des oiseaux attendris comme lui par la vive expression de cette harmonie, s'échappaient de leur volière, et venaient caresser de leurs
(1) On ne trouve ses poésies que dans des recueils ; elles sont simples et sans élévation.
ailes la harpe de la Dupuis, et bientôt plus enivrés, expirer sur son sein. Cette petite galanterie, à laquelle on les avait élevés, était pour le bergsr philosophe un spectacle délicieux qui remplissait son cœur de la plus douce ivresse. Il s'imaginait conduire avec elle leurs troupeaux confondus ; leurs conversations n'étaient pour ainsi dire que de tendres églogues : l'attrait du plaisir qu'ils y trouvaient, leur en avait familiarisé les expressions et les idées.
Quelle fut la surprise de Ninon iorsqu'elle trouva le bon homme (1) sous le dé^Jsement original de berger, une houlette à la main, la panetière au côté, et le chapeau de paille doublé de taffetas couleur de rose sur la tête (2). Elle imagina d'abord que les chagrins qu'il avait essuyés avaient altéré sa raison, et
(1) C'était le nom qu'elle lui avait toujours donné.
(2) Ahl que ce fameux personnage,
Qui ne connut de lois que celles du bon sens,
Desyvetaux en notre temps, Pensa d'une manière et plus haute et plus sage •
Jusques à la fin de ses jours Il porta constamment panetière et houlette:
Et dnris les bras de ses amours Expira mollement au son de la musette.
C'est lui qui par de doux accords,
Pour mieux descendre chez les morts,
Sut se faire une route aisée :
Et sensible aux plaisirs en son dernier soupir, Fit d'un affreux moment, un moment de plaisir
Qui le mena dans l'Elisée.
Chaulieu, Ep. à l'abbé Courtin,
l'attendrissement allait saisir son cœur, si Desyvetaux, qui s'en aperçut, n'eût dissimulé ce soupçon par la façon dont il lui parla de sa métamorphose. Il est des goûts et des plaisirs qui se justifient aux yeux d'une certaine philosophie, lorsque portant tous les caractères de l'innocence morale, ils n'ont contre eux que la singularité. Eh I que peuvent avoir nos amusements de moins dangereux, que de ne pas ressembler à ceux auxquels se livre la multitude I
Ninon vit avec plaisir l'aimable compagne de son ami. Sa figure, son esprit, ses talents, l'enchantèrent elle-même; et Desyvetaux, qui lui avait paru ridicule au premier coup d'œil, ne lui parut plus qu'heureux.
Elle ne fit donc aucun effort pour le ramener à son ancien plan de vie, qu'elle trouvait elle-même en ce moment bien moins aimable que celui qu'il avait embrassé. Que pouvait-elle offrir en effet de séduisant à des personnes qui avaient goûté des plaisirs purs et naturels 1 Les vains amusements du monde ne sympathisent qu'avec la dissipation, où l'esprit livré à la séduction passagère de l'art, laisse le cœur vide dès que l'illusion cesse.
La philosophie peu commune de Desyvetaux ne fit faire probablement à Ninon que de pareilles réflexions, puisqu'elle ne cessa point d'être son amie, et qu'au contraire elle vint de temps en temps sa-
DE NliNlhN DE LIÎACL0.1 23
muser fju spectacle de [pur tendre mascorade que Desyvetaux conserva jusqu'au moment de sa mort. Il la rendit presqu'aussi célèbre que sa vie, en exigeantde laDupuis qu'elle jouât une sarabande favorite, afin que son âme passât plus délicieusement. (1) Quelle étude apprend à certains hommes à réunir dans leurs cœurs des sentiments si opposés? Comment celui qui vivait pour les plaisirs peut-il ne pas sentir de peine aies quitter? Je ne dois pas oublier d'ajouter qu'il porta, tant qu'il vécut, à son chapeau, un ruban jaune, pour l'amour, disait-il, de la gentille Ninon qui le lui avait donné.
Il ne doit pas paraître étonnant que Ninon, qui avait eu de pareils maîtres, dès qu'elle avait su penser, se fût livrée à cette philosophie si contraire aux
(1) Soerate dit que les gens de bien doivent, imiter les cygnes, qui. pénétrant l'avantage qu'il y a dans la mort, expirent en chantant : Providenies quid in morte boni lit, cum canin et votuptale woriuntur. Braniôm« conte l'histoire de la mort de M'i« de Limeul l'aînée, une des filles de. la reine, qui a beaucoup de rapport avec celle de Desyveteaux... Quand l'heure de sa lin fut venue (dit-il) elle fit venir à soi son valet qui s'appelait Julien, et sav.-.it très-bien jouer du violon: Julien, lui dit elle, prenez votre violon, et tonnez-moi toujours, jusqu'à ce que vous rae VOJ ez morte (car je m'y en vais), la défaite des Suisses, et le mieux que vous pourrez; et quand vous serez sur le mot tout est perdu, Bonnez-Ie quatre ou cinq fois le plus piteusement que vous pourrez, ce que fait l'autre- et quand ce vjnt, tout est perdu, el|« réitéra par deux fois; et se tournant de l'autre côté du chevet, elle dit à ses compagnes : Tout est perdu à ce coup et à bon escient, et ainsi décéda.
principes qu'avait voulu lui inspirer Mra6 de Lenclos. Depuis longtemps elle ne vivait plus avec cette mère raisonnable, qu'elle aimait cependant autant qu'elle en était aimée. La disparité de sentiments les avait nécessairement désunies ; mais la nature ne pouvait perdre aucun de ses droits sur le cœur de Ninon. La maladie sérieuse de sa mère fit éclater cette vérité dans tout Paris.
Mme de Lenclos, séparée de son époux et de sa fille, avait contre l'un et l'autre ces préjugés trop communs aux personnes qui sacrifient tout à leur piété. L'attachement qu'elle connaissait à sa fille pour les choses du monde, faisait naitre dans son esprit une idée qu'elle croyait conséquente, quoiqu'elle fût injuste. L'amour de la volupté lui paraissait devoir conduire Ninon à l'oubli de toutes les vertus; et puisque sa tille n'était point dévote, elle la croyait dénaturée.
L'état dangereux dans lequel cette mère se trouva, détruisit bientôt une opinion si peu fondée. Ninon vola près de sa mère, dès qu'elle apprit sa situation : sans devenir encore ennemie du plaisir, elle crut devoir du moins en suspendre la jouissance. Amis, liaisons, sociétés, agrément, tendresse, tout cessa de l'amuser. Des soins alors plus chers à son cœur, firent toute son occupation ; Mme de Lenclos en fut étonnée, et reconnut son erreur. Elle aimait tendre-
ment sa fille, elle s'en vit aimée. Rien ne pouvait prolonger ses jours, puisque ce plaisir ne produisit point cet effet.
Quelque philosophe que fût Ninon, elle ne put soutenir le spectacle d'une mère expirante ; son âme fut déchirée par la douleur. Heureux le cœur dont la philosophie ne touche point à des faiblesses si respectables t il est vrai que cette mère expirante tint à sa tille, avant de mourir, des discours que son état de langueur rendait pénétrants et capables d'étonner un esprit, dont la sensibilité, la douleur et les veilles avaient ébranlé la fermeté. A peine Mme de Lenclos eut-elle fermé les yeux à la lumière, que sa lille conçut le projet de se retirer du monde (1). L'absence de M. de Lenclos la laissait maîtresse de sa conduite; et quelques amis qui, malgré ses ordres, parvinrent à lui parler, ne purent la détourner de cette envie. Ninon éperdue, désolée, alla se jeter dans un couvent des faubourgs de Paris, qu'elle regardait alors comme devant être sa dernière demeure (2).
(i) Il y en a que le malheur a rendus dévots par un certain attendrissement, par une piété secrète qu'on a pour soi, assez propre à disposer les hommes à une vie plus religieuse. Saint- Evremond à M. le duc d'Olotme.
(2) Puis j'aurais su
Ce que l'ont dit du bel et saint exemple
On sait que dans le cœur humain, la douleur la plus vive et la plus légitime s'émousse par le temps. Saint-Évremond et Marion de Lormes surent profiter du calme que reprirent par degrés les sens de leur commune amie. Désespérée de sa résolution, la belle de Lormes comptait peu sur ses efforts ; mais Saint- Évremond connaissait trop le cœur de Ninon pour imaginer que la vie triste qu 'elle avait embrassée, pût lui convenir longtemps. C'était déjà beaucoup d'avoir enfin obtenu de la voir, de lui parler. Ce premier pas vers l'amitié lui répondait de ceux qu'elle avait encore à faire. Et tous deux enfin la rendirent au monde qu'elle avait quitté par une espèce de lé gèreté (disaient-ils) dont elle devait être incapable dans la suite.
Le peu de temps qu'avait duré sa retraite, n'avait pu effacer de son cœur les impressions de la volupté. A peine eut-elle revu ce monde enchanteur, qu'elles se réveillèrent toutes, et qu'elle ne connut pas corn
Que la Ninon donne à tons les mondains, En se logeant aveeque les nonains, Combien de pleurs la pauvre jonvenecl la A répandus quand sa mère, sans elle, Cierges brûlants et portant éeussons, Prêtres chantant leurs funèbres cbansofi% Voulut aller de linge enveloppés Servir aux vers d'une franche lippée.
Scarrun, épîlre a Sarrazir*.
ment elles avaient pu pendant un temps lui paraître moins vives. L'amour rentra donc dans son âme ; mais l'amour, sans tyrannie, sans troubles et sans ce vain cortège, par qui l'envie d'excuser ses faiblesses le fait suivre ordinairement chez la plupart des femmes (1).
Ce que le retour de Ninon parmi ses amis leur causa de ph.isirs, est fiu-dessus de toute expression ; on ne saurait se peindre assez combien elle devait leur être chère. Les femmes mêmes du plus haut rang ne firent aucune difficulté de se lier avec une fille qui réunissait tant de véritables charmes. L'érudition sèche et stérile était bannie de la société. L'affectation surtout, et cette métaphysique d esprit et de sentiment, dont quelques génies étroits et guindés empoisonnaient alors jusqu'il sa galanterie, s'étaient retirés à l'hôtel de Rambouillet que Bayle appelle un véritable palais dlwnncur (2). C'était là surtout que le précieux des expressions, l'entortillage des idées, la fadeur des compliments se perfectionnaient tous les jours en dépit de la raison et du bon goût.
(i) L'amour fut-il jamais fait pour être durable? C'est le feu d'un éclair, un peu solide bien, C'est un -ongo enchanteur, un fragile lien, Qui ne forme et rompt rien qui ne soit raisonnable. Chaulieu, Ép à Vabbè Courlin.
(2) Mademoiselle de Scudéry a fajt. dans son roman de Cyras, une description de la petite cour de Rambouillet.
Chez Ninon tout était vrai, tout était agréable : il n'était guère possible qu'il ne s'y glissât de temps en temps quelque homme peu fait au ton qui y régnait; mais il était bientôt forcé de s'en éloigner. Le naturel et les grâces simples de la conversation effraient ceux qui n'en sentent pas le mérite, et la société se trouvait à l'unisson. La justesse du discernement, la délicatesse du goût de Ninon, allaient (s'il m'est permis de le dire) se naturaliser chez tous ses amis. Enfin, si ce caractère d'ouverture aimable, de politesse aisée, de probité douce, d'agrément et de goût, qui distinguent aujourd'hui les Français, ne lui dut pas son commencement, on ne peut disconvenir qu'elle ne l'ait porté à la perfection, et qu'elle ne se soit fait une loi de l'inspirer à tous ceux qui jouissaient du plaisir de vivre avec elle.
Quelques engagements qui se succédèrent d'assez près, excitèrent entre deux rivaux une querelle peu commune; elle se trouvait dans un état, dont on rougit lorsqu'il n'est pas le fruit d'un lien respectable et nécessaire à l'ordre établi pour les fortunes. Ninon, enfin, d'amante allait devenir mère. Et soit que la dispute qui survint entre le maréchal d'Estrées et l'abbé Deffiat, sur les droits qu'ils prétendaient tous deux avoir à cet enfant, pût l'amuser, soit qu'en effet elle ne se crût pas assez sûre de sa décision pour la risquer, il est certain qu'elle ne prononça
rien entre eux; et qu'après bien des démêlés ils furent obligés de convenir qu'il ne leur restait point l'autre parti que de décider par le sort à qui ce fruit je l'amour appartiendrait. On apporta trois dés, et la fortune se déclara pour l'enfant, en se refusant à l'abbé Deffiat, qui peut-être aurait moins fait pour son bonheur que le maréchal.
Ninon consentit avec plaisir à céder au maréchal d'Estrées un bien pour lequel il avait témoigné tant d'empressement ; elle s'en laissa priver avec joie pour l'abandonner aux soins tendres et vraiment paternels qu'il eut toujours pour lui.
Ce fut au service de la marine que M. le maréchal d'Estrées destina ce premier enfant de Ninon, qui, dans la suite, sous le nom de chevalier de la Bossièrô, y acquit le grade de capitaine de vaisseau; héritier d'un des talents de sa mère, il eut pour la musique toute la disposition et le goût imaginables. Il finit ses jours à Toulon, il y a trente ans, dans l'âge le plus avancé, mais sans avoir perdu l'attachement décidé qu'il avait eu pour le plaisir. Son cabinet était rempli de toutes sortes d'instruments et des ouvrages des meilleurs maîtres. Tous les musiciens qui, pendant son séjour à Toulon, passaient d'Italie en France, ou qui retournaient en Italie, ne manquaient jamais d'aller descendre chez lui : ils y étaient parfaitement reçus, pourvu qu'ils eussent la complaisance de lui
30 MÉMOIRES iUR LA VIE
taire entendre à quel point de perfection ils portaient leurs talents.
Le bonheur dont Ninon vit jouir ce fils tout le temps de sa vie, ne lui permit jamais de se repentir de la faiblesse à laquelle il devait le jour. Heureuse! si dans la suite elle n'eût pas été mère une seconde lois, pour éprouver le plus grand des malheurs.
La mort du cardinal de Richelieu et celle de Louis le juste avaient changé la face de l'État. Les premières années de la régence ne furent marquées que par les plaisirs d'une cour aimable, et par le bonheur de tous les sujets.
Les Français, aussi naturellement amis des plaisirs que de la gloire, ne s'occupèrent plus qu'à partager leurs cœurs entre ces deux objets.
Aucun amant qui ne servît son roi.
Guerrier aucun qui ne servit sa dame (i)
Quel temps heureux pour Ninon, dont l'àme vive et sensible ne respirait que par la volupté et pour elle. La nature, qui semblait avoir pris plaisir a la former, lui devait ces beaux jours d'abondance et de délices qu'autorisait une douce politique.
Tout goût paraissait inutile,
(1) Stances irrégulieres sur les premières années de la régence, pr Saint -Éi l'K le Lfi.ci.is.
Là douce erreur ne s'appelait point crime ; Les vices délicats se nommaient des plaisirs (1)
La nation française, devenue plus éclairée sur les agi eiiients de la société, par un commerce moins mystérieux et moins interrompu avec les femmes, et par l'amour et la culture des lettres, jetait les fondetnents d'une gloire qui, en augmentant les connaissances, les talents et les arts, devait la faire envier et bientôt imiter de tout l'univers. Mais un ne voyait encore que l'aurore de ces jours réservés au plus grand de nos rois.
Ce fut alors que Ninon, environnée de plus en plus de tout ce qu'il y avait d'aimables gens à Paris, ne vit plus qu'un bonheur véritable à faire des heureux; mais sans intérêt, sans bassesse, et comme dit M. de Voltaire dans son temple du goût:
Avec cet art, cette délicatesse Qui rend la moins fière beauté Respectable dans sa faiblesse.
Ce qui doit faire concevoir dans Ninon ce mérite supérieur qui la distingue de toutes les femmes, c'est qu'entraînée par l'ivresse de son cœur au milieu du torrent de ses faiblesses, elle ne perdit jamais le goût de ces plaisirs moins vifs, mais plus chers à la raison.
(I) Ibidem.
Tendre pour ses amants, exacte aux bienséances, toujours fidèle à ses amis, ses moments, ses plaisirs, ses soins, ses attentions, son cœur, se partageaient entre eux : l'amant le plus aimable n'eut jamais le droit injuste de la posséder tout entière. Et (si nous en croyons l'abbé de Châleauneuf) ses amants n'avaient point de rivaux plus à craindre que ses amis.
Le marquis de Sévigné, qui, par un goût trop naturel aux hommes, n'avait pas trouvé dans une femme assez belle, pleine d'esprit, peut-être trop jalouse de paraître estimable, les agréments propres à fixer son cœur, trouva Ninon mille fois plus charmante. Mme de Sévigné même, dans une lettre où elle parle de l'amour de son fils pour Ninon, le témoigne assez, en disant qu'elle avait gâté son père, que cette passion ne lui avait pas été plus inconnue qu'indifférente.
Le jeune M. de Vassé donnait souvent à Ninon des fêtes à Saint-Cloud, auxquelles le marquis de Sévigné, comme ami commun, se trouvait toujours. Il connaissait Ninon : il savait que la galanterie de son rival était un faible moyen pour attacher un co?ur qui n'était jamais esclave que de ses propres goûts. Le marquis de Sévigné crut ne pas manquer à l'amitié, en se faisant entendre; et Ninon n'imagina point manquer à la reconnaissance, en le préférant à son généreux rival.
Je ne parle point du chagrin qu'elle ressentit en apprenant que le marquis, bientôt après son bonheur, avait perdu la vie dans une affaire d'honneur qu'il eut avec le chevalier d'Albret. 11 fut véritable sans doute; mais un feu léger allumé par les sens, par l'occasion, n'éternise aucun regret. M. de Vassé cependant n'en fut pas plus heureux. Il avait cessé de plaire; il s'en aperçut, et d'ailleurs Ninon eut toujours la bonne foi de le dire : elle ne connaissait de honteux, dans le commerce de la tendresse, que l'art et le mensonge.
Il n'était guère possible que le jeune duc d'An ghien, qui vivait alors très-familièrement avec le comte de Miossens et Saint-Évremond, ne les eût entendus faire l'éloge de leur illustre amie. L'hôtel de Rambouillet qu'il honorait de sa présence, lui avait toujours plu médiocrement; la fameuse guirlande de Julie (1), dont on s'occupait sans cesse dans cette société, n'amusait guère un prince, qui d'ailleurs, avec un esprit et des connaissances supérieures, avait en général peu de goût pour la poésie.
La maison de Ninon, dans laquelle il daigna se
(1) Tons les beaux esprits qui fréquentaient l'hôtel de Rambouillet formèrent un jour le dessein de faire une guirlande pour MUe de Kambouillet qu'on appelait Julie d'Angennes. Chacun choisit une fleur, et fit des vers sur celle qu'il avait préférée. AI. Godeau était un des concurrents ; et comme il était /ort petit., on l'appelait le nain de Julie.
faire conduire, lui parut bien différente du temple académique, qu'il ne fréquentait que par habitude, et auquel il renonça presque tout à fait. La séduction du cœur suivit de bien près celle de l'esprit, et le vainqueur de Rocroi ne put se défendre d'une tendresse qui fit la gloire d'une amante et le bonheur de tous les deux.
Tous les héros de Bellone ne le sont pas toujours de Vénus ; l'âme la plus haute ne sert de rien à ces combats où la valeur n'a point de part (1).
Le jeune prince, fait pour la gloire la plus immortelle, l'était moins pour la volupté, malgré cet air robuste, et ces marques de torce qu'il avait reçues de la nature, pilosus aut fortis, aut libidinosus (dit un proverbe latin, que Ninon connaissait). Ah! Monseigneur, s'écria-t-elle un jour dans ses bras, il faut que vous soyez bien fort.
Il vécut cependant assez longtemps avec elle dans cette étroite liaison que l'utilité qu'il retirait chaque jour de son commerce, n'entretenait pas moins que son amour pour elle. Ninon, aussi naturellement portée à mériter de l'estime que de l'amour, employait le crédit qu'elle avait sur le cœur de ses amants à régler leur conduite, à leur inspirer le vrai goût des
(1) Pour avoir la valeur tl'Hercule,
On n'est pas obligé d'en avoir la vigueur.
ClltllllieU.
devoirs de leur état. Quelle impression ne devaient pas faire sur eux les conseils d'une fille charmante, accompagnée de grâces, du sentiment et des agréments de l'esprit ! Ainsi la fameuse Aspasie gravait dans le cœur de Péricîès cet art séduisant de la parole et les maximes les plus saines d'une politique, dont il fit un si grand usage.
Ce jeune héros, plein d'amour et d'estime pour Ninon, passait auprès d'elle tous les moments dont ses études profondes et. les occupations attachées à son rang, lui permettaient de disposer ; devenu dans la suite prince de Condé, il ne cessa point de lui donner des marques de la plus vive amitié : jusquelà que la rencontrant quelquefois dans les rues, on l'a vu faire arrêter son équipage et mettre pied à terre pour aller la saluer à la portière du sien.
Le prince de Marsillac(l), moins philosophe alors qu'il ne le fut dans la suite, et se piquant, au contraire, de tous les vices de la jeunesse (2) de son temps, ne put se refuser son admiration aux qualités solides et estimables de Ninon, qu'il voyait souvenl avec le duc d'Enghien ; il se lia bientôt avec elle d'une
(!) Dftpuis !e duc do h Rochefoucault, né le 18 décembre 1613, «t inor; lo 17 mars 1630.
(2) M""' de La Fayette le changea. Elle disait que M. le dno de la Rochefoucault lui avait donné l'esprit; mais qu'elle avaif réformé son cœur.
amitié qui dura jusqu'à sa mort. Rien en effet n'était comparable au noble désintéressement avec lequel cette fille voyait des gens si fort au-dessus d'elle. Jamais la plus légère considération des avantages qu'elle pouvait tirer de ses connaissances illustres n'entra pour rien dans sa conduite. Les mouvements de son cœur, et le mérite qu'elle reconnaissait dans ses amants, étaient les seuls motifs de leur bonheur.
La célébrité de Ninon, portée au plus haut point, ne pouvait manquer d'exciter la haine et l'envie de quelques femmes, surtout de celles qu'on appelle prudes, qui n'ont souvent de la vertu que le masque qu'elles n'ont pas même l'art de rendre agréable. On conçoit tout ce que la jalousie et le talent de nuire, si propre à leur espèce, pouvaient leur faire imaginer contre une fille dont le vrai mérite enlevait à leurs charmes une partie de leur puissance. Les plaintes les plus amères, les cris les plus multipliés contre une conduite qu'elles n'étaient pas dignes d'imiter, parvinrent jusqu'à la reine régente, qui crut devoir mettre ordre à des excès qu'on lui peignait chaque jour sous les couleurs les plus noires.
Anne d'Autriche envoya donc à Ninon un exempt de sef gavdes, pour lui donner ordre de se renier dans un couvent, dont on lui laissait cependant le choix (1). Ninon qui vit aussitôt d'où le coup partait,
(I) La reine régente voulait d'abord l'envoyer aux filles repet*
et qui prévoyait qu'il ne serait pas diffid'e à quelqu'un de ses amis de faire revenir la reine de la prévention où elle était, ne reçut cet ordre qu'en plaisantant; elle répondit à celui qui en était porteur, qu'elle était sensible, autant qu'elle le devait, à la br.nté qu'avait la cour de lui laisser le choix du couve at, et qu'elle se décidait sans peine pour celui des grands cordeliers. Fi, la vilaine, dit Anne d'Autriche, en apprenant de quelle façon son ordre avait été reçu, lorsque M. de Guitaut, capitaine de ses gardes, témoin de la façon dont la reine prenait cette réponse, l'assura qu'elle n'était qu'un badinage de Ninon, qui méritait mille considérations pour toutes les qualités essentielles de son cœur et de son esprit. Ce témoignage fut bientôt appuyé par celui de tous les seigneurs qui la connaissaient. En sorte que la reine ne pensa plus à l'inquiéter, et même elle se plaignit hautement des criailleries importunes que l'on continuait à lui faire contre una personne considérée des plus grands seigneurs de sa cour, et surtout du duc d'Enghien, qui dès lors ne passait pas pour accorder légèrement son estime aux femmes (1).
ties; mais le célèbre Bautru lui dit qu'elle n'était ni fille, ni repentie.
(i) Le moyen, dit Madame de Sévigné, de n'être pas flattée de V estime de M. le prince, d'autant plw qu'il ne la jette pas à la tète det dames ?
A ces jours heureux que le royaume venait de passer dans la paix et la volupté, succédèrent bientôt des' jours de discorde et de haine. Les impôts nécessaires à l'entretien d'une guerre, qu'on reprochait au ministère de n'avoir pas terminée aussi avantageusement qu'il le pouvait à Munster, parurent à quelques ■ esprits remuants un prétexte suffisant à l'envie de servir leurs projets ambitieux, sous le voile apparent du bien public (1).
Un ministre de paix, puisqu'il l'était de la religion, osa lever sa tête orgueilleuse dans ces temps de cabale et de sédition. On vit bientôt ce prélat inquiet, demi-soldat, demi-pasteur (2), corrompre par ses intrigues secrètes !a fidélité des grands et du peuple. C'est alors que, pour me servir d'une expression de Cyrano, on vit vomir des flots d'écume sur la pourpre royale, et sur celle de l'Église. Desrimeurs sans mente et sans vertus vendirent lâchement leurs voix aux ennemis de l'État; des vaudevilles injurieux, des libelles diffamatoires furent les manifestes de cette guerre intestine, qui, paraissant ne s'élever que contre un seul homme, aurait entraîné tout le royaume vers sa ruine, si le ciel, qui voulait le faire
(i) Si oq réforme et si on règle ainsi les États, bi'n hMNlA sont les États qu'on laisse dans la corruption et la désordre, liaizac, leitre à Conrard
(2) Lettre 16 de /. Loret, du 2 septembre 1605.
Mf NINON DE LENCLOS 39
passer de ce danger affreux à la grandeur la plus haute, n'avait soufflé plusieurs fois parmi les mutins cet esprit de discorde, ces raisons d'intérêts divisés qui les rendirent les seules victimes de leurs projets.
Ninon n'avait point épargné ses conseils à ceux de ses amants qu'elle vit avec douleur hasarder le respect qu'ils devaient à la majesté du trône; et la maison de Scarron, qui devint un des rendez-vous des factieur, n'eut plus pour elle aucun charme. Il ne lui manquait plus que de voir M. de Lenclos, son père, contraire au parti de la cour. Et elle ne put douter de ce malheur par l'attachement qu'il voua au coadjuteur, le centre de l'orage qui commençait à éclater.
Quelques efforts qu'on fit pour la tromper sur les vues de l'intérêt public, que la trahison ne manque jamais d'affecter, elle démêlait les raisons particulières qui conduisaient les rebelles, et prit le parti de quitter le théâtre des scènes dangereuses qu'on s préparait d'exécuter. M. le marquis de Villarceaux, alors son amant, avait une terre assez éloignée de Paris, qu'elle choisit pour le lieu de sa retraite ; et soit qu'elle aimât cette fois plus tendrement qu'elle n'avait encore fait (1), soit qu'elle ne pût soutenir
(1) Lorsqu'une fois il est sensible,
Le cœur le plus léger devient le plus constant f Les adieux de Mars, si. 2,
plus longtemps le spectacle des malheurs de sa patrie, elle gagna assez sur elle pour aller passer à la campagne près de trois années dans une uniformité d'amusements, peu faite pour la vivacité de son esprit et la légèreté de son cœur.
Saint -Évremond, étonné d'une constance qu'il n'avait jamais attendue d'elle, lui écrivit à ce sujet une élégie qu'on trouve dans ses œuvres, et dans laquelle, en lui faisant la peinture de ses anciens plaisirs, il lui reprochait la passion sérieuse qui l'occupait si longtemps et si loin de ses amis. Mais son retour fut moins l'effet de cette plaisanterie, que de la fin des troubles de Paris, qu'elle avait juré de ne revoir que tranquille.
Le bonheur de M. de Villarceaux lui avait fait bien des jaloux. Quel triomphe pour lui d'avoir fixé le cœur le plus volage, et d'oser reparaître encore en amant aimé après un tète-à-tête de trois ans I C'était avoir surmonté tout, que d'avoir évité les dangers d'une épreuve aussi communément funeste à la tendresse la plus vive. Mme de Villarceaux surtout en était furieuse, et ne pouvait dissimuler la haine que lui donnait pour Ninon la faiblesse de son mari.
Elle avait un jour grande compagnie chez elle, et quelques-unes de ses amies lui ayant demandé à "oir un fils qu'elle aimait tendrement, il parut accompagné de son précepteur qui ne le quittait point. De*
éloges de la figure on passa à ceux de l'esprit. Et M"'e de Villarceaux , enchantée des caresses qu'il recevait, s'avisa de vouloir donner quelques preuves de sa bonne éducation. Interrogez mon fils, dit-elle, sur les dernières choses qu'il a apprises. Allons, monsieur le marquis (dit aussitôt le grave précepteur avec une prononciation italienne, qu'il avait un peu communiquée à son élève) quem habuit successorem Belus rex AssiriorumT. Ninum (répondit le jeune marquis). A l'instant Mrae de Villarceaux, sans s'informer de ce qu'avait demandé le précepteur, et frappée seulement de la parfaite ressemblance du mot qu'on venait de prononcer avec le nom de celle qui lui avait enlevé le cœur de son époux, se mit dans une fureur horrible. Voilà de belles instructions, dit-elle, à donner à mon fils, de l'entretenir des folies de son père ! Je juge par la réponse du marquis de l'impertinence de la question. Le précepteur eut beau protester qu'il ne concevait rien au courroux de madame, et que monsieur son fils n'avait pas dû répondre autre chose que Ninum ; que ce fait était connu de tout le monde ; rien ne put lui faire entendre raison : et quelques efforts que l'on fit pour rendre le calme à cette femme jalouse, ils furent inutiles. Elle poussa le ridicule de cette scène aussi loin qu'il pouvail aller. Le bruit s'en répandit dans toute la ville, et parvint bientôt à Ninon, qui en rit longtemps avec
ses amis et M. de Villarceaux même. On ne peut guère^ douter que, comme elle aima toujours à conter jusqu'aux moindres particularités de sa vie, elle n'ait amusé Molière de cette histoire ridicule ; et que ce grand homme, qui mettait ingénieusement tout à profit, ne se la soit rappelée, lorsqu'il fit la comtesse d'Escarbagnas (1).
M. de Lenclos, échappé aux suites funestes que pouvait avoir l'indiscrétion avec laquelle il avait osé paraître sous les étendards scandaleusement rebelles du coadjuteur, avait revu sa fille avec tout le plaisir imaginable. Sa grande réputation était en quelque façon son ouvrage ; il s'applaudissait du succès des leçons qu'il lui avait données : et le mérite qu'il lui découvrait tous les jours, la lui rendait encore plus chère. Ninon, de son côté, dans l'espérance que la fureur des armes, qui avait toujours possédé son père (2), ne trouverait plus d'occasions qui pussent le conduire à sa perte, jouissait avec la plus vive sensibilité de la joie de le voir entièrement occupé de ses plaisirs , lorsqu'une maladie inopinée sembla menacer des jours qu'elle chérissait autant que les siens. L'état où se trouva M. de Lenclos ne laissa bientôt plus d'espoir à ceux qui l'environnaient. 11
(i) V. la scène 19.
(2) Il avait toujours joué un rôle considérable parmi ce qu'on appelait les braves de ce temps-là.
s'en aperçut ; et faisant appeler sa fille, à qui sa situation arrachait des larmes, il voulut lui paraître aussi philosophe à sa mort, qu'il croyait l'avoir été pendant sa vie. Approchez, Ninon (lui dit-il d'une voix faible et presque expirante), vous voyez que tout ce qui me reste ence moment, est un souvenir fâcheux des plaisirs qui me quittent. Leur possession n'a pas été de longue durée, et c'est la seule chose dont je puis me plaindre à la nature. Mais hélas/ que mes regrets sont inutiles! Vous qui avez à me survivre, profitez d'un temps précieux, et ne devenez jamais scrupuleuse sur le nombre, mais sur le choix de vos plaisirs. A peine finissait-il ce discours si contraire à ceux que Mmo de Lenclos, prête à quitter la vie comme lui, avait jadis tenus à sa fille, que faisant un effort pour l'embrasser, il rendit son dernier soupir sur son sein. Ninon perdait le plus tendre des pères ; mais la tranquillité de sk mort en rendait le spectacle moins effrayant. Cette sécurité philosophique, que M. de Lenclos avait au moins affectée à son dernier instant, n'excitait aucun de ces mouvements, dont l'imagination et les sens sont ordinairement troublés dans de pareilles circonstances : selon les principes mêmes de Ninon, M. de Lenclos venait d'expirer en sage. Une douleur aussi excessive qu'inutile l'aurait rendue moins digne d'être sa fille et son élève.
Ninon ne trouva point, après cette mort, une for-
44 MÉMOIRES SDR LA VIB
tune aussi considérable qu'elle aurait pu l'être, si son père ne l'avait pas dérangée par son amour pour les plaisirs, et par les différentes affaires que lui avait suscitées sa qualité de Brave, qu'un reste de férocité faisait encore estimer aux Français ; mais déterminée à ne se lier jamais de cette chaîne, qu'il est si rare de trouver longtemps légère et même supportable (1), elle prit le parti de placer à fonds perdu le bien qui lui restait. Sept ou huit mille livres de rente qu'elle se fit par ce moyen, lui parurent suffisantes pour ne craindre aucuns des besoins de la vie.
Un de ses étonnements, à son retour de la terre de M. de Villarceaux, avait été de trouver Scarron marié avec l'aimable Mlle d'Aubigné. Dans la situation où était cette jeune personne, lors de ce mariage, il était difficile, à la vérité, qu'elle parvint à quelque établissement avantageux; mais elle ne pouvait guère trouver d'homme moins fait que Scarron pour un lien de cette espèce. Tout l'esprit et toute la gaieté du monde ne suffisent pas pour le former, et c'est pourtant tout ce que pouvait offrir le célèbre malade de la reine à une personne aussi charmante, mais qui, par cette singularité, remplissait un destin qui devait n'avoir rien d'égal.
(i) Il y a de bons mariages (dit M. de la RochefoueauU) mais il n'y en a point do délicieux.
On ne pouvait pas avoir plus d'esprit que l'épouse, ou plutôt la compagne de Scarron ; et celui-ci n'eut pas de plus grand désir que de la voir unie par l'amitié avec Ninon. Il suffisait pour cela qu'elles se vissent : Leur instinct mutuel, leur vivacité à reconnaître le vrai mérite, devaient les attacher l'une à l'autre. Supposé que l'histoire de Barbé (<l) fût vraie, Mme Scarron ne paraissait pas y faire une grande attention; le plaisir allait dans son jeune cœur bien avant toute espèce d'ambition.
Le commerce d'amitié qui se forma entre Mme Scarron et Ninon, fut si tendre, qu'elles n'eurent bientôt plus qu'un lit pour elles deux, à ce que disent les mémoires de M. le Marquis de La Fare. Un incident qui divise toutes les femmes, ne put même en affaiblir les nœuds ; et Ninon vit sans colère M. de Villarceaux, encore son amant, ressentir pour son amie des sentiments que celle-ci était bien prête d'écouter. L'infidélité d'abord est timide. On se dérobait aux yeux de Ninon, dont la présence devenait chaque jour plus gênante. Elle s'en aperçut; puisqu'on la fuyait , puisqu'on mettait du mystère à cette in-
(1) Barbé était un maçon qui se mêlait d'astrologie; il avait prédit à M"" Scarron (à ce qu'on prétend) qu'elle serait un jour dans le plus haut degré d'éiévation. Nota, qu'il avait ajouté que cette élévation aurait sa fin peu de temps après qu'il serait mort, et qu'il n'en fut rien.
trigue, c'était y mettre de la trahison. Elle en avait deux à pardonner, et tous deux trouvèrent grâce devant elle. Elle rassura son amie sur ces craintes, et le marquis sur son embarras : il ne lui manquait plus que d'être leur confidente, et sa philosophie ne lui fit trouver rien de honteux à la devenir. Si dans ce qu'on appelle rupture, infidélité, on écoutait moins l'amour-propre, on se trouverait moins d'amour, on verrait moins de justice à ses plaintes et à ses emportements, et on se comporterait aussi sagement que Ninon.
M. de Villarceaux fut bientôt remplacé par un autre amant, et d'autres succédèrent à celui-ci sans doute. Mais je ne dois parler dans ces mémoires que de ceux qui fournissent quelques particularités : à ne vouloir en passer aucun, la chaîne en serait peu facile à former, et ne serait peut- être que fatigante.
M. de Gourville, parvenu à une fortune et une considération assez grandes par son mérite, autant que par l'attachement qu'il avait pour la maison de Condé et celle de la Rochefoucault, sentait pour Ninon une passion fort vive qu'elle avait écoutée, lorsque l'utilité, dont il pouvait être à ses bienfaiteurs, le força de s'éloigner de Paris. Le prince de Marsillac accompagnait le grand Condé qui courait à une gloire bien diiFérente de celle dont il s'était couvert jusque-là, puisqu'elle ne pouvait être que funeste à
sa patrie. M. de Gourville était amant et Français, cependant il se fit l'effort de tout sacrifier à une espèce de devoir qui lui faisait violer le plus sacré de tous, l'amour qu'on doit à son pays.
Avant son départ il fallut prendre quelques mesures pour mettre à couvert un commencement de fortune qui devint ensuite plus considérable. Dans la circonstance où il se trouvait, il pouvait être dangereux pour lui de se servir des moyens ordinaires pour y'en procurer la sûreté ; il allait devenir rebelle, et la voie du dépôt secret lui parut la seule qu'il eût à prendre.
Il connaissait un grand pénitencier, qui s'était rendu fameux par la régularité de ses mœurs, et qui par là semblait mériter la plus grande confiance. Ce fut chez lui qu'il songea d'abord à déposer vingt mille écus qu'il avait en espèces. Mais son estime pour Ninon, qu'il allait quitter avec tout le chagrin possible, le détermina à partager cette somme entre elle et l'ecclésiastique. Il porta donc chez l'un et chez l'autre dix mille écus qu'il leur confia pendant son absence. Ninon fut plus sensible à cette preuve d'estime de son amant, qu'elle ne l'aurait été au sacrifice des motifs qui l'arrachaient à son amour.
M. de Gourville, de retour à Paris, alla d'abord chez le pénitencier réclamer son dépôt. Mais quelle fut sa surprise, lorsqu'on lui répondit saintement,
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qu'on ignorait ce qu'il demandait; qu'on n'avait point connaissance du dépôt dont il parlait, et qu'on n'avait coutume de ne recevoir que des deniers destinés à être distribués aux pauvres, obligation à laquelle on avait soin de satisfaire aussitôt. 11 eut beau se plaindre, protester, se fâcher, on ne lui opposa que le flegme le plus désespérant, que la physionomie la plus contrite, que les dehors de la plus rigide probité. On ne cessa de nier, et l'on força M. de Gourville de se taire, en s*offensant de la témérité de sa demande. L'hypocrisie ne manque jamais d'intéresser en sa faveur le respect sacré, qui n'est dû qu'à ce qu'elle a le front d'imiter. Et la prudence fit prendre à M. de Gourville un parti que ne lui conseillaient •îi la justice ni le courroux dont il était saisi.
Trompé si cruellement dans l'idée que M. de Gourville s'était faite d'un homme que tout Paris croyait incorruptible, il n'imagina pas être plus heureux auprès de Ninon, dont il avait été oublié. Tout lui paraissait suspect après ce qu'il venait d'éprouver. Eh ! comment espérer d'une femme, dont les mœurs n'étaient pas irrépréhensibles, plus de probité que d'un homme qui vivait dans l'austérité la plus grande I II craignit même d'aller la voir, de peur d'être forcé de haïr ce qu'il avait tant aimé.
Ninon ayant appris que M. de Gourville était à Paris depuis quelques jours, et surprise de ne le point
voir arriver chez elle, l'envoya chercher, et lui fit dire qu'elle était étonnée de son peu d'empressé ment, et qu'elle exigeait qu'il ne différât pas plus longtemps à venir l'embrasser. Il y vint donc ; mais honteux du soupçon qu'il avait eu, la démarche de Ninon lui faisait assez sentir qu'il s'était trompé. Il s fait annoncer, Ninon vole dans les bras de son ami Ah, Gourvillel lui dit-elle, il m'est arrivé un grand malheur pendant votre absence. A ces mots M. de Gourville se replonge dans ses premières alarmes : à peine osait-il lever les yeux sur Ninon. Je vous plains si vous m'aimez encore, ajouta-t-elle en se trompant sur la nature de son trouble, ce malheur est irréparable. J'ai perdu le goût que j'avais pour vous, mais je n'ai pas perdu la mémoire; et voici les dix mille écus que vous m'avez confiés en partant. Remportez-les, mais ne me demandez plus un cœur dont je ne puis disposer aujourd'hui en votre faveur. Il ne me reste plus pour vous que l'amitié la plus sincère. M. de Gourville, que ce double procédé remplissait d'admiration, ne put s'empêcher de soupirer encore; mais il se rendit justice : il sentit qu'un amour qu'il avait sacrifié lui-même par son absence, n'avait aucun droit à la plainte, et se résolut à borner son bonheur à l'amitié précieuse qu'on venait de lui offrir.
Il ne put s'empêcher de lui raconter l'indignité du
grand pénitencier, et ia perte qu'il venait de faire avec un homme d'une réputation si haute. Vous ne m'étonnez point, lui dit-elle, mais je n'ai pas dû pour cela vous devenir suspecte. Je ne vous demande point ce que vous avez pensé, vous m'offenseriez peut-être en ne me trompant point ; cependant la différence prodigieuse de nos états et de nos réputations ne faisait rien contre moi.
La conduite de Ninon dans cette conjorcture lui fit beaucoup d'honneur, sans doute par comparaison avec celle qu'avait tenue le pieux ecclésiastique. Retenir un dépôt est une chose affreuse ; mais peut-on dire qu'il soit honorable de le restituer? Est-ce à de pareils devoirs qu'on doit reconnaître la vertu ?
Ninon dut trouver étonnant, et même injurieux, qu'on la louât d'une semblable action. Elle n'était pas fuite pour ressembler à cette femme galante de Rome, nommée Octacilia, à qui Viiellius Varro, son amant, malade à l'extrémité, avait laissé à titre d'une dette iictive, une somme payable par ses héritiers, et qu'elle exigea de Yitellius même lorsqu'il fut en santé, en se servant de l'aveu qu'il avait fait, qu'elle la lui avait prêtée (4). Simphronie, la grâce et la muse de son siècle, nia publiquement en justice des dépôts qui lui
(1) Aquilius Gallus, fameux jurisconsulte, découvrit l< frau \ef et écrivit à ce suj< t un traité sur le dol et la mauvaise fol, dont Cicoron fit un grand éloge.
m NINON DE LENCLOS 51
âvnlent été confiés (4). Mais ces bassesses de cœur ne déshonoraient point Ninon, la probité la plus scrupuleuse pouvait même ne pas passer chez elle pour une vertu, par le peu d'efforts qu'elle lui coûiait.
Un des amants qui succédèrent auprès d'elle à celui dont nous venons de parler, la replongea dans cet état critique qui avait donné lieu plusieurs années auparavant à la singulière dispute du maréchal d'Estrées, et de l'abbé Deffiat. M. de Gersay, fameux par la témérité d'une passion qu'il avait eu la hardiesse de luire connaître à la cour (2), et peut-être de feindre, pour servir d'ambitieux projets, fut le père du second enfant que Ninon mit au jour ; et plus heureux alors que le maréchal qu'on vient de nommer, il n'essuya aucune contradiction pour les soins qu'il voulut en prendre. Soins affreux et cruels, puisqu'ils n'aboutirent, comme on le verra dans la suite de ces mémoires, qu'à l'événement le plus funeste.
Cette reine du nord si célèbre, aussi mal connue par les satires et les libelles d'un parti qu'elle avait abandonné, que par les éloges outrés de celui qu'elle semblait avoir préféré à la couronne ; cette souveraine illustre dont les sciences mêmes disputent l'abdication à des motifs qui, sans y avoir une part véritable, pourraient peut-être la leur disputer avec
(i) Salluste.
-2 r ur la reine Aurig d'Autriciio, en 1649.
autant de justice : Christine enfin voulut voir cette ville fameuse, qui retenait dans son sein le génie et les grâces de tous les arts; elle vint à Paris en 1656, et Ninon fut presque la seule femme qu'elle honora de sa visite. Le maréchal d'Albret, et quelques gens de lettres, qui faisaient leur cour à cette reine, lui tirent un portrait si avantageux de Ninon, qu'elle ne trouva point au-dessous d'elle de faire cette démarche. La conversation qu'eurent ensemble deux femmes d'un esprit aussi étendu et aussi cultivé, doit sans doute être l'objet de nos regrets. La tradition ne nous en a conservé qu'un seul mot que dit Ninon en parlant des précieuses, espèce de femmes qui se mulpliait fort alors, et qu'elle appela les jansénistes de l'amour. Cette définition enchanta la reine, qui se la rappela toujours avec plaisir, et qui prit encore plus d'estime pour elle, qu'on n'avait voulu lui en inspirer. Elle ne pouvait guère ouvrir les yeux sur le penchant qu'avait Ninon à la galanterie, et dès lors elle devait la trouver parfaite. Toutes deux aspiraient également au vrai mérite des hommes, et leurs cœurs devaient ressentir la douceur de ce lien secret, de cette sympathie qu'elles aperçurent entre leurs esprits.
Ninon ne s'enorgueillit point d'un événement dont peut-être toute autre aurait été superbe, et dont sûrement presque toutes les femmes furent jalouses, La
spectacle d'une reine philosophe l'avait étonnée : mais l'honneur de la recevoir chez elle, quelque flatteur qu'il fût, n'éveilla point son amour-propre. L'éclat des lignités et des rangs n'éblouit point des yeux qui savent distinguer la véritable lumière de tous les faux jours qu'on peut leur offrir; le mérite réel de Christine fixa bien plus son attention qu'une couronne dont cette reine avait fait si peu de cas. Il arrivait souvent à Ninon de traiter de choses vaines et le bouclier d'Achille, et le bâton de Maréchal de France, et la Crosse d'un Evêque.
Jamais les Français n'avaient été si galants et si spirituels. Un cour heureuse et brillante qu'attirait un jeune héros sur le trône, ne respirait sous ses yeux que le plaisir. La nature devait pour lui s'épuiser en miracle de toute espèce. Déjà quelques prodiges avaient annoncé la gloire de ce monarque; ils naissaient alors à l'envi pour rendre incroyable à la postérité la grandeur des temps qui allaient s'écouler.
Une paix avantageuse avec l'Espagne, un mariage dont les suites prévues dès lors par le cardinal Mazarin devaient être si heureuses pour la France ; l'Achille de ce siècle rendu par le même traité à sa patrie, à son prince, et surtout à sa gloire, terminèrent toutes les inquiétudes de la cour. Tout fut heureux, et l'on ne sacrifia plus qu'à l'amour des plaisirs et des arts ; il
est vrai que l'esprit semblait se corrompre tous les jours. L'affectation, les fausses beautés, mises à la place du bon sens et de la raison, avaient fait parmi quelques petits esprits, et la plus grande partie des femmes, une fortune dangereuse, lorsque Molière, par ses Précieuses Ridicules, vint pulvériser ces ennemis de la belle nature, contre lesquels Ninon n'avait jamais cessé de déclamer et de servir d'exemple. Elle avait été des premières à applaudir aux heureux commencements de cet astre de la comédie, dont les premiers feux annonçaient tout l'éclat qu'il devait avoir un jour. MM. de Bachaumont (1), Chapelle, en qualité de voluptueux les plus célèbres de Paris , étaient alors ses amis intimes : ce dernier, que la facilité noble et le naturel de ses poésies rendent encore inimitable dans les lettres, n'avait point caché l'amour qu'elle lui avait inspiré. Mais Ninon, comme on le verra, fut ingrate. Les talents aimables ne suffisent pas toujours pour réussir.
Ce fut à Chapelle à qui elle dut la connaissance de Molière, qui découvrit aisément en elle le véritable esprit de tous les temps, et la raison de tous les âges.
(1) M. le président de Coigneux disait de son filsBachanmont, qui était jumeau : Mon fils n'est que la moitié d'un homme, et cependant d veut faire comme un homme tout entier. Avec une constitution faible el flélifcalé, et l'usage le moins moieré dei plaisirs, il n'est njort qu'eu 1702. âgé de soixanto-dix-huil an».
Cette liaison qu'on venait de former entre eux, ne fit que se resserrer dans la suite par l'estime dont ils se pénétrèrent mutuellement. La nature leur avait donné pour ainsi dire les mêmes yeux. Molière n'était pas plus fait pour éclairer son siècle par ses écrits, que Ninon par ses conseils et ses réflexions. Aussi, disaitelle à Saint-Évremond, qu'elle rendait grâces à Dieu tous les soirs de son esprit, et qu'elle le 'priait tous les matins de la préserver des sottises de son cœur. Quel titre pour Ninon que l'amitié constante du plus grand homme qu'aient eu les lettres françaises ! Quel éloge que ce qu'il dit d'elle à l'occasion de son chef-d'œuvre, et par conséquent de celui de tous les théâtres 1 On sait quelles cabales, quelles voix s'élevèrent contre la comédie du Tartuffe (1). Le suffrage de Louis XIV, celui de quelques prélats de son royaume,
(t) Il y a une anecdote sur ce livre que peu de gens connaissent, la voici:
Molière, avant de finir sa pièce, ne savait quel nom donner à son imposteur, lorsqu'un jour étant chez le nonce avec deux ecclésiastiques, dont l'air mortifié, mais faux, rendait assez bien }'idée du caractère qu'il voulait peindre, on vint présenter des truffes à acheter: un de ces pieux ecclésiastiques, qui savait un peu l'ilalien, à ce mot de truffes, sembla, pour les considérer, sortir tout à coup du dévot silence qu'il gardail; et choisissant Saintement les plus belles, il s'écriait d'un air riant : Taituffoli, Tari'iffuli, signor Nunlio t Molière, qui était toujours un spectateur attentif partout, prit de là l'idée de donner à son imposteur le nom de Tartuffe, que la scène qui venait de se passer sous ses yeux» lui femi» trouver très-plaismilj
et môme du légat, ne purent en imposer à ceux qui tremblaient de se voir démasqués dans cet ouvrage ; ils vinrent à bout d'en arrêter le succès, en en faisant interdire les représentations au nom même du corps dépositaire de la justice. Ce fut pendant le cours de ces obstacles que Molière alla lire sa pièce à Ninon, qu'il se faisait un plaisir de consulter surtout ce qu'il faisait : il la regardait (à ce qu'il a dit souvent) comme la personne sur qui le ridicule faisait la plus vive et la plus prompte impression.
Ninon, encbantée d'un ouvrage qui devait immortaliser son illustre ami, pour lui faire voira quel point il avait saisi la nature, voulut lui faire le récit d'une aventure qui s'était passée sous ses yeux, et dont un pieux imposteur était le héros. Elle accompagna sa narration de réflexions si profondes, elle jeta sur cette espèce de caractère des jours si naturels et si forts, que Molière, en la quittant, dit, avec une modestie aussi rare aujourd'hui que ses talents, que si sa pièce n'avait point été faite, il ne l'aurait jamais entreprise après avoir entendu Ninon, tant il se serait cru incapable de rien mettre sur la scène d'aussi fortement caractérisé que l'imposteur de son amie. Ce fut aussi dans un souper avec elle et Mme de la Sablière que fut faite la plaisante réception du médecin dans le Malade imaginaire. Chacun y fournissait son mot : Despréaux lui-même, qui était un des convives,
ne crut pas deshonorer sa raison en se prêtant à ce badinage. Mais revenons aux galanteries de Ninon, qui ne sont point encore épuisées.
Une de ses maximes favorites était qu'il fallait faire provision de vivres et non de plaùtrs, et qu'on devait les prendre au jour la journée. Aussi ne la vit-on point interrompre un train de vie délicieuse, <,ui faisait son bonheur et celui des hommes assez heureux pour lui plaire. M. de Saucourt, fameux surtout par des talents qui, s'ils ne servent pas toujours, ne nuisent jamais auprès des femmes (1), passa pour être assez bien avec elle. Mais sa réputation peu commune le lui fit probablement envier par tant de rivales, qu'elle n'eut pas besoin de son inconstance ordinaire pour quitter un homme que peut-être cette fois elle eût mieux aimé retenir.
La légèreté de son cœur augmentait tous les jours avec son amour pour le plaisir, et il n'y avait rien à cela que de naturel. Il est des cœurs privilégiés, dont le même objet n'éteint point la tendresse ; mais que ces cœurs sont rares! La franchise de Ninon, le privilège où elle croyait être, de pouvoir jouir de tous
(I) Contre ce fier de'mon, voyez-vous aujourd'hui Femme qui tiennel Et toute» cependant sont contentes de lui. Jusqu'à la sienne.
Benserade, pour M. de Saucourt, représentant un démon.
58 MÉMOIRES Siîfi LA VIE
les droits des hommes parmi lesquels elle se comptait, ne lui donnaient aucune inquiétude sur sa enduite. C'étaient à ses amants à trembler, ou à se régler sur sa façon d'aimer, qu'on pouvait ne pas estimer, quoiqu'elle fût alors à la mode aussi bien qu'aujourd'hui. Elle n'en rougissait pas encore, elle en plaisantait même quelquefois, comme on le Veri ci par le trait qui va suivre.
Le marquis de la Châtre était depuis quelque temps l'amant favorisé, lorsque son devoir l'arrachant des bras de Ninon, il sentit ce qu'une séparation pouvait avoir d'horrible avec elle. Ln Français ne sait point balancer entre la gloire et ce qu'il aime, peut-être même n'y a-t-il que l'honneur qu'il sache aimer véritablement. Cependant il sentit la crainte, il gémit, et le bonheur dont il jouissait encore, ne put le rassurer sur ce qu'il avait à redouter par son absence. En vain Ninon voulut le guérir de ses soupçons. Non, cruelle (lui dit-il); vous allez m'oublier et me trahir; je connais votre cœur, il m'alarme, il m'épouvante; il m'est encore fidèle, je le sais, je le vois, vous ne me trompez point en ce moment. Mais je vous parle moi-même de mon amour; qui vous le rappellera lorsque je serai parti? L'amour que vous savez inspirer, Ninon, est bien différent de celui que vous sentez. Vous serez toujours présente à mes yeux, l'absence est un nouveau feu qui va me consumer, et
l'aWnce est pour vous le terme de la tendresse. Tous les objets loin de vous vont nie paraître odieux; ils vont tous vous intéresser. Ninon ne put guère disconvenir intérieurement que le marquis eût raison; mais on n'assassine peint un cœur aussi tendre, aussi vif que le sien. Eh, comment une femme ne connuitrait-elle point l'art de ia dissimulation? Mille circonstances lui en font une nécessité. D'ailleurs elle ne songeait point encore à le tromper; l'occasion n'était point présente, elle pouvait ne point s'offrir, il méritait peut-être qu'on y résistât. Voilà ce que Ninon se disait rapidement, comme toutes les femmes en pareille occasion. Car Ninon avait eu beau faire, on ne cesse jamais de l'être tout à fait.
Quoi qu'il en soit, l'amoureux marquis, sur les réponses de Ninon, aurait pu reprendre quelque confiance, si ses craintes s'étaient présentées moins vivement à son cœur. Elles sont violentes, lorsque i'amour-proprene parvient pas du moins à les adoucir. Telle était la situation de M. de la Châtre, lorsqu'il s'avisa d'un expédient nouveau, qu'il imagina devoir cire au-dessus de l'inconstance la plus décidée. Keoutez, Ninon, lui dit-il, vous êtes sans contredit à mille égards une femme extraordinaire ; ce qui peut me tranquilliser doit l'être aussi; je veux intéresser à mon bonheur quelque chose de plus que l'amour même. J'exige que vous me fassiez un billet par le-*
quel vous vous engagerez à me tenir la fidélité la plus inviolable. Je vais vous le dicter dans la forme la plus sacrée des engagements humains. Je ne vous quitte point que je n'aie obtenu ce gage de votre constance, il est nécessaire à mon repos. Ninon eut beau représenter que ce qu'il demandait était trop singulier, trop fou, le marquis fut opiniâtre et l'emporta sur toutes les remontrances. Il fallut écrire et signer ce que personne jusque-là n'avait peut-être point encore écrit. Muni de ce titre, il courut où son état l'appelait.
A peine deux jours s'étaient passés depuis le départ du marquis, que Ninon se vit persécutée par un des hommes les plus dangereux pour la promesse qu'elle avait faite. Il y avait longtemps qu'il parlait de son amour, il était fait pour en inspirer ; il savait que son rival était absent ; les premières résistances ne l'effrayèrent point ; son ardeur au contraire s'en augmenta, et devint bientôt si éloquente et si vive, qu'elle passa dans le cœur de Ninon. Ses yeux la trahirent. Rien n'est moins aisé à une femme que de cacher le trouble de certains moments; on s'en aperçut, elle fut vaincue avant d'avoir bien prévu les dangers du combat.
Quel fut l'étonnementde vainqueur, lorsque Ninon, en partageant les douceurs de sa victoire, d'une voix incertaine et prête à s'éteindre, prononça deux ou
foE NINON DE LENCLOS 61
trois fois ces paroles : ah... ah... le bon billet qua la Chaire. On juge bien que l'explication qu'il demanda de cette énigme, ne le mit pas plus dans les intérêt de l'amour du marquis, et de la probité de sa légère amante. Il trouva même cette singularité si heureuse, qu'il ne put en faire un mystère, et le billet de la Chaire devint bientôt dans la bouche de tout le monde un proverbe qu'on appliquait, et qu'on applique encore à toutes les choses sur lesquelles il n'est guère sage de compter (1).
Ninon ne fut pas d'abord assez philosophe dans cette occasion, pour n'être pas piquée de l'indiscrétion de son nouvel amant. Mais il revint à ses genoux, jeune, charmant, tel qu'il avait paru à la première attaque et tel qu'il était en effet. En un mot, il lit oublier ses torts. Ninon ne se souvint de la petite que-
(1) M. de Voltaire, de crainte qu'un trait aussi plaisant ne se perdit, en a faii usage danssa comédie de la Prude, acte premier scéue LU, tome 8 de l'édition de Dresde.
BLANFORD.
Cajolez moins, mon très-cher, apprenea Qu'à ses vertus mes jours sont destinés, Qu'elle est à moi, que sa juste tendresse De m'épouser m'avait passé promesse ; Qu'elle m'attend pour m'unir à son sort.
Le chevalier Mondor (en riant).
Le bou billet qu'a là l'ami Dlanfordl
relie qu'elle avait d'abord commencé à lui faire, qu'au moment qu'il l'a quittait. Elle courut après lui ; et du haut de l'escalier : Au moins, monsieur le comte (lui dit-elle), nous ne sommes point raccommodés.
Ce fut par quelques traits de cette espèce, qu'elle se fit une réputation de coquetterie, qui l'aurait rendue bien dangereuse, si elle avait eu la fausseté de s'en cacher, ou qu'elle eût jamais pris la peine de s'en défendre. Mais sa bonne foi sur cet article en imposait à tous ses amis ; ce qui la rendait estimable et charmante à tant d'autres égards, dissipait auprès d'eux ces petits nuages de galanterie un peu forte, que grossissaient encore ses ennemis. On voit dans les recueils de chansons de ce temps-là, qu'elle ne fut pas plus ménagée qu'un grand nombre de femmes, aussi distinguées à la cour par le rang qu'elles y tenaient que par leur beauté. Si la licence de ces couplets ne permet pas de les rapporter ici, la vérité ne veut pas non plus que je feigne de les ignorer. Le seul peut-être qu'il soit permis de faire connaître fut fait par M. de Toureille, de l'Académie française, dont le style rempli d'enflure et d'affectation n'avait pu faire joindre le suffrage difficile de Ninon à tous ceux qu'usurpèrent alors la traduction deDémosthène, et la préface qu'il avait mise à la tête. Elle n'avait pas même dissimulé l'ennui que la lecture de cet ouvrage lui avait causé, et l'académicien
DE NINON DE LlNCLOS 63
crut devoir s'en venger par l'épigramme qui suit :
Dans un discours académique,
Rempli de grec et de lalin, Le moyen que Ninon trouve rien qui la pique!
Les figures de rhétorique Sont bien fades après celles de l'Àrétin.
Les femmes (dit Mme de Sévigné) ont permission d'être faibles, et elles se servent sans scrupule de ce privilège. C'était les ménager ; car elle aurait pu dire que jamais elles n'en avaient plus abusé qu'elles faisaient alors. L'amour du plaisir avait poussé trop loin les esprits; on ne connaissait plus de bornes, et Ninon n'était au plus que ce que le grand nombre de femmes se piquait d'être.
Je me garderai bien de justifier ici son cœur qu'elle abandonnait trop au torrent de ses désirs, et moins encore cette liberté avec laquelle elle parlait des choses les plus sacrées. La sécurité que peut donner une certaine philosophie ne doit pas du moins se mettre au-dessus des raisons humaines, qui lui font un crime de se communiquer. Il serait aisé de démontrer (si c'était ici le lieu d'une pareille démonstration) que le respect seul que chacun doit à la société doit proscrire les prétendues découvertes que l'esprit peut faire contre les maximes généralement reçues dans un état en fp.it de politique et surtout de
Ci MÉMOIRES SUR LA VIE
religion. La philosophie de Ninon est inexcusable à cet égard, et Mme de Sévigné met tous les honnêtes gens de son parti, lorsque dans une de ses lettres elle se plaint de la voir si dangereuse sur un objet de cette importance.
Quel juste sujet d'alarmes pour cette mère raisonnable, que de voir M. son fils, jeune encore, et par la facilité naturelle de son caractère, susceptible de toutes les impressions, suivre partout une femme aimable, qui lui faisait un crime de sa simplicité et qui sans cesse voulait porter son cœur à l'oubli des principes qu'il avait reçus!
Le comte commençait à l'aimer ; les conseils de la marquise, sa mère, et de Mme de La Fayette ne purent le détourner de se livrer à ce penchant. Il était séduisant, plein d'esprit; Ninon l'écouta bientôt, et sachant qu'il était aimé de la fameuse Champ-Mèlé, elle exigea qu'il lui sacrifiât les lettres qu'il en avait reçues. Que ne fait point la jalousie? Ninon voulait faire de ces lettres un usage affreux; elle voulait les envoyer au marquis de Tonnerre, que cette actrice célèbre trompait pour lejeunejconite, afin de luifairedonner, disait-elle, quelque cou? de baudrier. Mais Mme de Sévigné, à qui son fils confia la faiblesse qu'il avait eue de livrer les lettres, le fit rougir de ce sacrifice cruel et le fit convenir que, même dans les choses dèshonnêteSy il y avait de l'honnêteté à observer. Le
comte courut donc chez Ninon, et moitié par force, moitié par adresse (à ce que dit la marquise) il retira les lettres de cette pauvre diablesse, qui furent brûlées sur-le-champ.
Un commerce, qui avait débuté par des scènes de cette vivavité, semblait devoir être durable. La marquise en frémit, mais son fils la rassura bientôt, en mi apprenant qu'il était quitté et en lui faisant même la confidence des petits inconvénients auxquels ii était assez sujet. C'était un véritable amant de Pénélope ; l'arc d'Ulysse avait montré sa faiblesse. La maladie de son âme (dit sa mère) était tombée sur son corps, jl se croyait lui-même comme le bon Èson, il voulait se faire bouillir dans une chaudière avec des herbes fines pour se ravigoter un peu. A.ussi Ninon ne i'avait-elle point épargné ; c'était, à ce qu'elle disait , un homme au-dessous de la définition] c'était une dm & de bouillie, un corps de papier mouillé, un cœur de citrouille fricassée dans la neige. Tel était Tamanî qu'elle avait enlevé à l'héroïne du théâtre et qu'elle mit bientôt au rang de ses amis, mais si intimes, qu'on les crut toujours assez bien ensemble jusqu'à 03 qu'elle eût déclaré, à des gens qui les soupçonnaient encore, qu'ils se trompaient, qu'il n'y avait plus de mal entre le comte etelle, et qu'ils étaient absolument comme frère et sœur.
Ce fut à peu près dans ce temps-là que Ninon dii
deux ou trois bons mots assez vifs, qui ont échappé à l'oubli. La mode des coiffures ayant changé, on en prit une, qu'on appellait Hurluberlu. Cette mode ne seyait pas également à toutes les femmes. Mme de Sévigné même dit qu'elle en voyait qu'on voudrait souffleter. Mme de Choiseul était peut-être de ce nombre ; Ninon, en la voyant, dit qu'elle ressemblait à un printemps d'hôtellerie comme deux gouttes d'eau. Cette comparaison peignait sans doute à merveille ; la marquise dit dans ses lettres qu'elle la trouvait excellente.
Le second, que nous ont conservé les mêmes lettres, eut pour objet Mme Dufrenoy, femme du premier commis de M. Louvois, qui ne déplaisait point à ce ministre. C'était une nymphe et une divinité (dit Mme de Sévigné, qui pourtant ne la trouvait pas si belle que sa tille), le grand crédit de son amant avait rejailli sur elle. Le roi la nomma dame du lit de la reine, charge nouvelle qu'on créa pour elle. Cette place, qui la mettait au-dessous de la dame d'A.tour, mais au-dessus des femmes de chambre, indisposa bien des femmes qui se déchaînèrent contre ce choix-là. Ninon, témoin des plaintes amères qu'on en faisait, dit que le ministre avait fait dans cette rencontre, comme Caligula, qui fit son cheval consul.
M"0 de Scudéry fut la troisième victime de sa plaisanterie ; sa laideur était presque aussi célèbre que
son esprit(1). Ninon, en la voyant, dit qu'elle avait l'air d'une Septante, mot bizarre qui fut trouvé très-plaisant alors, et qui le paraîtrait peut-être encore autant, si de pareilles saillies ne perdaient pas tout à être racontées.
C'est ainsi que Ninon s'amusait aux dépens de tous les ridicules ; elle était presque aussi fameuse pour de pareils traits que M«>e de Cornuel, son amie (2). La gaîté de son esprit brillait surtout à table où elle était si animée, qu'on disait d'elle qu'elle était ivre dès la soupe, quoiqu'elle ne bût presque jamais que de l'eau. C'était là surtout qu'elle prodiguait cette liqueur (3) qu'Homère fait répandre à Hélène pour enchanter tous ses convives, et qui probablement n'était autre chose que les charmes de la conversation de cette princesse.
(1) Voyez le voyage de Bâcha umont el de Chapelle.
(2) L'épilaphe de la célèbre M"' Cornuel, morte en i69i, finit par ces yers :
Et malgré la froide vieillesse, Son esprit loger ot charmant Eut de la brillante jeunesse Tout l'éclat et tout l'enjouement On vit chez elle incessamment Des vins honnêtes gens l'élite.
Enfin, pour faire en peu de mots Comprendre quel fut son mérite, Elle eut l'estime de Leucloi.
(Z) Le Népenihes.
Je l'avouerai, je ne puis croire Ninon capable du fait que je vais raconter, et dont quelques mémoires particuliers m'ont instruit. L'aigle de la Chaire, que Mme de Sévigné appelle dans quelque endroit le Grand Pan, s'était fait la plus haute réputation. Ce fut, à ce qu'on dit, ce qui inspira à Ninon le projet singulier de savoir si son cœur était aussi pur que son éloquence. Elle avait vu dans ses chaînes presque tousles héros, tous les grands hommes de son temps, le Père Bourdaloue méritait d'en augmenter la liste: elle feignit d'être malade, et l'envoya chercher. Ce père, en arrivant, trouva une femme parée de tout ce que l'art de la coquetterie peut fournir de plus séduisant ; elle le reçut avec ces grâces que l'amour des choses mondaines rend seules dangereuses , et qu'aperçoivent à peine des yeux qui s'élèvent souvent au ciel. Je vois, lui dit-il, que votre maladie n'est que dans le cœur el dans l'esprit; pour votre corps, il me paraît dans une parfaite santé. Je prie le grand médecin des âmes qu'il vous guérisse; et sortit sur-le-champ.
Si cette anecdote est vraie, c'est la honte de Ninon. Le mensonge, la hardiesse et l'indécence y sont poussés trop loin. Et ce qui me fait imaginer que c'est une histoire faite à plaisir, c'est que je trouva une chanson du même temps adressée à Ninon, où ('on parle, à la vérité, d'un prédicateur qui pouvait ravoir trouvée quelque part, et l'avoir exhortée à
changer de vie ; mais dans laquelle, loin de dire qu'elle l'ait fait venir chez elle, sous quelque j irétexte que ce fût, il paraît précisément le contraire. Voici le couplet :
Ninon passe les jours au jeu:
Cours où l'amour te porte ; Le prédicateur qui t'exhorte, S'il était au coin de ton feu, Te parlerait d'un autre sorte.
11 était bien plus plaisant sans doute, que Ninon eût envoyé chercher lePèreBourdaloue et qu'elle eût eu des desseins sur son cœur ; il était trop simple qu'elle en eût été rencontrée, et que leur conversation fût l'effet du hasard. Dès lors, on commente, on ajoute, et l'on fait une histoire à sa fantaisie, qui malheureusement se conserve, et jette dans l'erreur tous ceux qui donnent trop de foi à de pareils contes. Telle est la source de mille anecdotes scandaleuses, dont l'histoire des mœurs de tous les temps et de tous les pays est remplie.
Peut-être y aura-t-il des gens qui souhaiteront que l'anecdote suivante ait aussi peu de fondement. Jusqu'ici nous n'avons vu à Ninon que des amants d'un rang et d'un mérite supérieur (1) : et les talents
(i) Principiis placuisse viris non ultima laus est. Ilorat.
de Pécour (1) seront auprès d'eux une faible excuse pour elle.
Quoi qu'il en soit, j'ai su par des gens fort instruits de l'histoire de ce temps-là, que ce danseur fameux ne lui déplut point, et qu'il fut même le rival heureux du comte de Choiseul qu'on a vu depuis maréchal de France (2).
Moins célèbre encore par sa valeur que par une probité reconnue et par des vertus solides , cet amant ne trouvait pour lui dans Ninon que les sentiments stériles d'estime et de respect, dont il était digne, mais que son amour ne lui faisait point chercher à mériter auprès d'elle. C'est un très-digne seigneur (disait Ninon), mais il ne donne jamais envie de V aimer. Les fréquentes visites de Pécour l'inquiétaient ; il n'osait se plaindre, et d'ailleurs il doutait encore du malheur qu'il craignait, lorsqu'un jour, voulant piquer ce rival indigne de lui, il en reçut une réponse hardie, qui ne lui permit plus de jouir de l'incertitude qui le soutenait.
Pécour s'était fait faire un habit assez ressemblant à quelques-uns des habits uniformes de ce tempslà. Le comte de Choiseul, qui le vit avec cette parure équivoque, voulut le traiter là-dessus un peu légèrement: il lui fit de ces questions ironiques et embar-
(1) Célèbre danseur, p») En 1693.
rassantes, dont l'art cruel passe aujourd'hui parmi nous pour une sorte de mérite. Pécour ne put se relùser à la vanité que lui inspirait son triomphe secret; et -le comte lui demandant encore avec le même ton sous quels drapeaux il allait porter ses services, à quel corps il s'était attaché ? Monseigneur (lui dit-il en le quittant avec fierté), je commande un corps où vous servez depuis longtemps.
Le comte, prévenu par ses soupçons, entendit aisément ce que cette réponse avait de cruel et d'humiliant pour lui. 11 ne songea plus à revoir Ninon que pour éclater en injures : mais dès qu'il la revit, il perdit son courroux. La nature avare ne prodigue pas tous ses dons à la même personne ; le comte ne brillait pas par ceux de l'esprit. Quel amant pour Ninon qu'un homme qui ne savait que soupirer, qui ne mettait rien de vif, rien d'animé dans ses plaintes, qui ne savait que dire qu'il aimait, et n'embellissait aucun de ses sentiments (I) ! Le respect, l'admiration n'ont rien de contraire à l'ennui. Ninon depuis longtemps gémissait des poursuites du comte, lorsque cédant à sa vivacité ordinaire, elle ne put s'empêcher de lui dire ce que Cornélic dit à César en le quittant :
Ah ciel ! que de vertus vous me faites haïr'.
(l! Ninon disait souvent, qu'il fallait cent fois plus d'esprit pour faire 1 amour que pour commander les armées.
Ce fut par ce trait de satire, dont peu de gens sont dignes aujourd'hui, que Ninon parvint à dégoûter le comte des peines qu'il prenait inutilement pour l'attendrir, et qu'elle donna une nouvelle preuve qu'elle n'avait point méprisé l'amour pour se livrer sans goût et sans choix à tous les amants que devaient lui donner ses charmes.
La nature qui avait prodigué à Ninon tous les dons qu'elle partage si inégalement entre les femmes, lui en réservait un aussi rare jusqu'ici qu'il le sera probablement à l'avenir ; c'est celui de plaire dans un âge où l'esprit ne peut même suppléer à la perte de ia beauté. A plus de soixante ans, Ninon inspira des goûts vifs, et surtout une passion funeste qui la priva d'un fils qu'elle chérissait, et qui la plongea dans la plus horrible souffrance.
M. de Gersay avait fait élever ce fils sous le nom du chevalier de Villiers. Quoiqu'il n'eût pas voulu lui faire connaître sa mère, et qu'il eût obtenu d'elle qu'elle ne lui révélerait point ce secret, la bonne éducation qu'elle lui faisait donner l'engagea à lui procurer l'avantage de la voir et de l'entendre aussi souvent que ses autres exercices pourraient le lui permettre.
Ninon avait reçu son fils chez elle, comme elle rccevait alors les jeunes gens de la plus haute naissance, que leurs parents venaient la prier d'admettre au
DE NINON D2 LEXCLOS 73
nombre de ses amis, pour y prendre (si j'ose le dire) cette fleur du monde, qu'elle avait l'art de répandre sur tous ceux qui l'approchaient. Et comme on reconnaissait jadis (à ce que dit l'histoire) (1) les amants heureux de l'impératrice Théodore par les goûts singuliers qu'elle leur avait inspirés, rien n'était plus aisé que de distinguer parmi les jeunes seigneurs de la cour ceux qui avaient été présentés et admis chez Ninon, par cet air de politesse et d'aisance noble qu'ils devaient à ses leçons, et plus encore à l'envie de lui plaire. M. de Gersay, qui destinait son fils à des emplois, où les grâces de la ligure et de l'esprit pouvaient être essentielles, ne voulut pas lui faire perdre des leçons si utiles pour lui, et auxquelles il avait plus de droit qu'aucun autre.
Le chevalier de Villiers sentait tout avec une vivacité prodigieuse. De la reconnaissance qu'il croyait devoir à Mlle de Lenclos, il passa bientôt à des sentiments dont il s'applaudissait tous les jours sans oser encore les faire connaître. Il aima longtemps dans le silence et dans cette tendre attention que fait un jeune amant à toutes les perlections de l'objet aimé. Chaque instant venait toujours lui offrir de nouvelles raisons d'aimer encore davantage, et sa mère même l'aidait à s'y livrer. La discrétion à laquelle elle s'é-
(i) Voyez Je second fragment de l'Histoire secrète de Procope.
tait engagée, ne l'empêchait pas de lui marquer au moins quelque préférence involontaire, ou le retenait avec plus de plaisir ; cent fois il ne sut que penser de quelques regards où se peignait de la tendresse. Le chevalier en pouvait-il deviner l'espèce? Il était jeune, vif, amoureux; il s'y méprit, et des soupirs qu'il ne put retenir auprès d'elle, furent le premier et l'innocent iangagede la passion laplus affreuse. Ninon, alarmée de cet amour que son fils dissimulait tous les jours avec moins de soins, essaya contre lui les secours de la rigueur et même de l'ab sence ; tout fut inutile. Le premier besoin d'ur, amant de ce caractère et de cet âge est de voir ce qu'il aime. On croit pouvoir l'acheter aux conditionmême de ne plus souhaiter d'en être aimé, et de forcer son cœur au silence le plus austère. £h ! qui est-ce qui ne croit pas d'abord aimer assez délicatement, avec assez de désintéressement, pour que de pareils sacrifices ne soient que de légers efforts ? Tout impétueux qu'était le chevalier, il sut se contraindre pour ne pas paraître indigne d'une grâce qu'il avait enfin obtenue par ses larmes et ses serments. Serments de n'aimer plus, qu'animait et que dictait l'amour le plus violent ! Ninon y fut trompée : il est aisé de l'être dans tout ce que fait faire cette passion bizarre, qui prend à son gré toutes les apparences, tous les masques dont elle a besoin.
Insensiblement, et peut-être malgré lui, le chevalier perdit de vue les conditions auxquelles il avait fait sa paix : Ninon , que le premier danger avait rendue plus attentive, vit bientôt renaître ce feu mal éteint qu'abhorrait la nature : ses soupirs, ses regards, sa tristesse le trahirent : elle crut devoir faire de nouveaux efforts ; et l'ayant fait un jour passer dans son cabinet : levez les yeux sur cette pendule (lui dit-elle), insensé que vous êtes, il y a à présent plus de soixante-cinq ans que je vins au monde. Me convient-il d'écouter une passion comme l'amour ? Est-ce à mon âge qu'on peut aimer et qu'on doit être aimée ? Rentrez en vous-même , chevalier ; voyez le ridicule de vos désirs et celui où vous voudriez m'entraîner.
Cette grave remontrance, qui laissait Ninon aux yeux de son fils telle qu'il l'avait toujours vue, ne changea rien à d<3S désirs qui devenaient plus vifs à chaque instant : des larmes coulèrent des yeux de cette mère malheureuse ; et le jeune Yilliers les vit comme des garants de son triomphe. Que vois-je? 0 ciel ! (s'écria-t-il) qui fait couler ces pleurs ? Estce la pitié, la tendresse ? Mon sort va-t-il changer? Il est affreux (répondit- elle), insensé que vous êtes, laissez-moi, c'est trop empoisonner les restes d'une vie que je déteste. Quel langage! reprit le chevalier. Quel poison peut répandre sur la plus belle vie la
douceur de faire encore un heureux? Est-ce là celle Ninon si tendre et si philosophe? N'a-t-elle pris que contre moi cette ombre de vertu qui suffit à son sexe pour se croire estimable ? Quelles chimères ont donc changé son cœur? Vous le dirai-je? vous portez la cruauté jusqu'à vous combattre vous-même ; j'ai vu cent fois dans ces yeux moins de dureté que vous ne m'en faites éprouver. Et ces larmes que ma situation vous arrache ; parlez, l'indifférence ou la haine les font-elles répandre? N'osez-vous plus avouer une sensibilité dont l'humanité s'honore toujours? Arrêtez, chevalier (lui dit Ninon), il ne tint qu'à vous de prétendre à la plus vive amitié de ma part, je vous en croyais digne : voilà la source de ces regards qui vous ont trompé, et de ces larmes que je verse sur vous. Mais ne vous flattez point de m'avoir inspiré de l'amour. Je le vois trop, vos désirs sont trop l'eifet d'une présomption légère. Eh bien, connaissez donc mon cœur ; il doit vous ôter toute espérance ; il irait jusqu'à vous haïr, si vous lui parliez encore de votre aveugle tendresse. Je ne vous entends plus ; sortez, et laissez-moi me reprocher des bontés que vous avez si mal interprétées.
L'état de désespoir et de fureur où Ninon apprit que son fils était depuis celte dernière conversation, lui déchira les entrailles. Elle se repentit de n'avoir pas d'abord porté le dernier coup à des désirs aussi
violents ; mais la promesse qu'elle avait faite à M. de Gersay lui avait jusque-là fermé la bouche. Elle ne songea plus qu'à obtenir de lui la permission de découvrir un secret qu'elle ne pouvait plus garder, et M, de Gersay lui-même fut le premier à le lui conseiller.
Elle écrivit donc au chevalier, ^u'à tel jour, à telle heure, elle avait à lui parler dans sa petite maison du faubourg Saint-Antoine (1) et qu'elle le priait de s'y rendre. II y vola. Que de soins et de recherches dans sa parure ! Que d'images trompeuses du plaisir! Il trouva Ninon seule; mais quel abattement, quelle tristesse n'aperçut-il point dans ses yeux ! il se jette à ses pieds, il saisit sa main, il la baigne de ses larmes. Malheureux (s'écrie Ninon en se laissant tomber dans ses bras), il est donc des destinées audessus de toute la prudence humaine. Que n'ai-je point tenté pour rendre le calme à vos sens agités? Et quel mystère me forcez-vous d'apprendre ? Ah ! vous allez me tromper encore (interrompit-il) je ne vois point dans vos yeux cet amour que j'osais attendre? A ce langage obscur, je reconnais votre injustice; vous espérez encore pouvoir me guérir : désal usez- vous, le triomphe cruel que vous cherchez est au-dessus de toutes vos forces réunies, au-dessus
(i) A l icquepuea.
de tout l'art imaginable, au-dessus même de la raison. En même temps il semble n'écouter que son ivresse, et se portant à la dernière témérité ; arrêtez, (lui dit Ninon indignée) cet affreux amour ne sera {joint au-dessus des devoirs les plus sacrés ; arrêtez, vous dis-je, monstre que vous êtes, et frémissez d'épouvante ; l'amour peut-il habiter des lieux que vous remplissez d'horreur? Savez-vous qui vous êtes
et qui je suis ? Cette amante que vous poursuivez
Eh bien ! (dît le chevalier) cette amante ?.... Est votre mère (répondit Ninon) ; vous me devez le jour, c'est mon fils qui soupire â mes pieds, qui me parle d'amour : voyez quels sentiments vous avez du m'inspirer. M. de Gersay, votre père, par un excès d'attention et de tendresse pour vous, voulait vous laisser ignorer votre sort. Ah, mon fils ! par quelle fatalité viens-tu de m'en arracher le secret ! Tu sais à quel degré d'opprobre les préjugés ont mis ta malheureuse existence : voilà ce qu'il fallait cacher à ta délicatesse ; tu ne l'as pas permis, reconnais ta mère, 5 mon fils ! en lui pardonnant de t'avoir donné la vie.
Tandis que Ninon fondait en larmes et serrait • •traitement le chevalier, il semblait anéanti par ce ;u'il venait d'entendre. Pâle, tremblant, inanimé, à peine il prononce une fois le doux nom de mère. 11 se fait horreur à lui-même, il ne sent point la nature,
il brûle encore de l'ardeur la plus criminelle ; mais il dérobe, sous le froid dont il est saisi, les mouvements dont son cœur est agité. Il jette encore les yeux sur sa mère, il les reporte sur la terre, soupire, se lève, s'arrache de son sein, et fuit avec précipitation. Un jardin s'offre à sa vue égarée : et dans l'épaisseur du premier bosquet qu'il rencontre, il porte la main sur son épée, l'envisage sans frémir, et se précipitant sur elle, tombe sur le sang que jette sa blessure.
Quel horrible spectacle pour Ninon qui, suivant son fils d'assez près, l'aperçut enveloppé des ombres d'une mort affreuse ! Le sort cruel voulait ajouter à son malheur l'horrible circonstance de le voir expirer. Ses yeux presque éteints se tournèrent sur elle, et dans cet instant même elle y vit encore de l'amour. Le chevalier mourant semblait vouloir lui parler, et les efforts qu'il fit pour prononcer quelques mots, peut-être criminels, précipitèrent son dernier soupir (1).
Les cris qu'avait arraches à cette mère infortunée
(1) Le Sage dans son roman de Gil Blas, tome troisième, a peint cette horrible catastrophe sons les noms supposés de la vieille Inisilla de Cantarilla, et du jeune don Valerio de Luna. On n'a pas cru devoir imiter le ton de plaisanterie avec lequel il a fini cette anecdote funeste : don Valerio, dit-il, se punit comme un autre OSdipe, avec celte différence, que le Thèbain s'aveugla de regret d'avoir consommé le crime, et qu'au contraire le Castillan te perça de douleur de ne pouvoir le commettiez
le tableau d'un fils baigné dans son sang, attirèrent heureusement auprès d'elle des gens qui l'empêchèrent de se livrer au désespoir. Son fils ne vivait plus, il fallait du moins dérober au public une histoire aussi funeste, et la douleur dont elle fut accablée ne l'empêcha pas de prendre à cet égard toutes les mesures convenables.
La raison et la philosophie lui offrirent en vain des motifs de se consoler d'un événement qu'elle n'avait pu ni prévoir, ni parer en aucune façon. Le coup était affreux pour quelqu'un qui, dans le sein de ses aiblesses, avait toujours conservé un goût dominant pour une méditation profonde et sérieuse. Ce qui avait donné lieu à Saint-Evremond de lui dire souvent, quelle ne mourrait jamais que de réflexion.
Ce fut alors qu'elle s'occupa plus que jamais à se rendre chère à ses amis, et qu'elle se contenta (comme dit Saint-Evremond) de l'aise et du repos, après avoir senti ce qu'il y a de plus vif. A. la dissipation, à la légèreté de Ninon succéda la solidité do M11 ' de Lenclos, et jusqu'à sa mort on ne lui donna plus que ce dernier nom.
Quoiqu'elle ne fût jamais assez maîtresse de ce penchant victorieux que la nature lui avait donné pour la volupté des sens, il parait qu'elle fit quelques efforts pour le combattre. Et l'on sait qu'à propos des cendres qu'on répand un certain jour de l'année sur
le front des chrétiens, elle disait qu'aux paroles dont se sert le ministre, il fallait substituer celles-ci : Il faut cuiller ses amours. Ce qu'elle écrit à Saint-Evremond, ne laisse même guère douter qu'elle n'ait rougi de ses faiblesses. Tout le monde me dit que j'ai moins à me plaindre du temps qu'une autre (dit-elle) de quelque sorte que cela soit, qui m'aurait proposé une telle vie, je me serais pendue. Cependant toujours digne d'être aimée, persécutée dans tous les temps par des gens enchantés de son mérite, elle eut jusqu'à la fin de sa vie des moments où elle ne put se refuser, en dépit de la morale et des réflexions, aux attraits d'une reconnaissance peu bornée.
L'illustre abbé de Chaulicu, cet Ànacréon de notre temps, qu'on avait appelé à son entrée dans le monde, le poète de la bonne compagnie, paraît avoir été plus heureux que son maître Chapelle auprès de Mlle de Lenclos, qu'il ne put se défendre d'aimer. Le prieuré de Fontenay, où elle accompagna plus d'une fois Mme la duchesse de Bouillon et le chevalier d'Orléans, vit soupirer souvent ce poëte ingénieux, que la duchesse accablait pourtant de plaisanteries, sur le défaut de ces talents réels qu'il n'est pas aisé de croire inutiles à l'amour.
Quoi qu'il en soit, on ne peut guère douter que M,,e de Lenclos n'ait écouté ses soupirs: elle passait cependant dès lors pour n'avoir plus d'amants en
titre. Le baron de Banier (1), fils du célèbre général suédois, avait été le dernier de ceux qu'on avait connu sous ce nom.
Chapelle, comme je l'ai annoncé, avait fait auprès d'elle d'inutiles tentatives, et ne pouvant vaincre sa résistance, il confia à son esprit le soin injuste de l'en punir. Il n'appartient pas à toutes les âmes de ne point se laisser corrompre par cette philosophie dont la volupté semble être la base. L'effort de joindre à l'amour des plaisirs, celui de la sagesse humaine, rend Epicure inimitable et par conséquent dangereux pour le plus grand nombre. M,le de Lenclos jouissait presque seule du bonheur de n'en avoir point altéré la doctrine.
Tout Paris avait vu les vers que l'amour avait arrachés à Chapelle (2) pour MUe de Lenclos : on n'ignorait pas qu'il avait toujours paru un des plus grands admirateurs des qualités mêmes qui la rendaient si estimable: cependant il ne rougit pas de se démentir au point de blesser à la fois les droits de l'amour et de l'amitié, en voulant lui donner des ridicules qu'il ne put faire tomber que sur son âge, comme on va le voir par les vers suivants :
Il ne faut pas qu'on s'étonne, Si souvent elle raisonne
(1) 11 fut lut5 en Angleterre en 16*3.
(2) Yoy. le recueil des poésies de Clnpelle.
De la sublime vertu Dont Platon fut revêtu :
Car à bien compter son âge, Elle peut avoir vécu Avec ce grand personnage.
MIle de Lenclos rit sans doute de cette plaisanterie avec ses amis, elle était incapable de la petitesse qu'il y aurait eu de s'en offenser ; on sent combien de pareils coups devaient frapper loin de leur objet. Elle avait appris depuis longtemps de son ami M. de la Rochefoucault, que la vieillesse est l'enfer des femmes. Et cet enfer ne l'avait jamais effrayée. Trop philosophe pour regretter la perte d'un bien qu'elle estimait peu, et à qui elle avait toujours préféré la force de l'esprit, elle le voyait avec tranquillité s'évanouir. Ce ne fut que dans un de ses moments de gaieté où elle s'abandonnait aux grâces de son imagination riante et toujours féconde, qu'elle imita le mot irréligieux de ce roi d'Aragon qui souhaitait d'avoir assisté au conseil de la divinité, au moment de la création, lorsqu'elle dit qu'au nombre des avis qu'elle aurait pu donner à la providence, elle n'aurait pas manqué d'appuyer sur celui de placer les rides où les dieux du paganisme avaient caché l'endroit faible d'Achille.
Il est vrai qu'elle eut toujours beaucoup moins à
se plaindre qu'une autre des ravages que fait le temps sur la beauté. C'est par là (dit Saint-ftvremond} que la nature devait commencer à faire voir qu'il est possible de ne pas vieillir. Quoique parvenue dans la suite à ce qu'on appelle communément l'âge de la décrépitude, elle n'en eut jamais le dégoût et la laideur ; elle conserva même toutes ses dents et presque tout le fer. de ses yeux, au point qu'on disait d'elle, dans les dernières années de sa vie, qu'on pouvait encore y lire toute son histoire.
L'aventure de Noctambule ou du petit homme noir, qui était venu trouver Mlle de Lenclos à vingt ans pour lui assurer une beauté éternelle et la conquête de tous les cœurs, avait plus de vraisemblance, qu'il n'en fallait pour être crue par tous les amis du merveilleux ; peut-être même l'abbé Servien qui s'était avisé défaire courir cette histoire sur son compte, lorsqu'elle avait soixante-quinze ans, trouva-t-il des gens qui lui disputèrent l'invention de cette galanterie.
Rien n'était plus célèbre alors que la société de Mue de Lenclos, par le choix distingué des personnes qui la composaient. Mmes de la Fayette et de la Sablière, dont elle comparaît la première à ces riches campagnes si fertiles en fruits, et la seconde à un joli parterre èmaillè de fleurs qui charme les yeux, se trouvaient le plus régulièrement qu'elles le pouvaient
chez elle avec l'illustre M. de La Rochefoucault, qui, jusqu'à sa mort, honora Mlle de Lenclos de l'amitié la plus constante, et de l'estime la plus forte. M^6 de Sévigné, Mme de Grignan,Mme de Coulanges, Mme de Torp, la duchesse de Bouillon même, préféraient sa maison à toutes les autres, et ne se lassèrent jamais du plaisir de la voir et de l'entendre.
Des vers que fit l'abbé Regnier-Desmarais sur le retour de sa santé (1) nous apprennent le danger de la perdre qu'avaient couru ses amis ; à son âge une maladie ne pouvait être que cruelle, et quoiqu'elle parût entièrement rétablie, la perte d'une partie de ses forces lui lit faire encore plus d'attention à ce bien qu'il est si doux de conserver, lorsqu'on a senti la douleur d'en être privé.
C'était à cinq heures du soir qu'on se rassemblai*, chez elle en hiver dans un appartement orné de por-
(I) Clusine qui dans tous les temps Eut de tous les honnêtes gens L'amour et l'estime en partage :
Qui toujours pleine de bon sens Sut de chaque saison de l'âge Faire à propos un juste usage :
Qui dans son entretien, dont on fut enchantd, Sut faire un aimable alliage De l'agréable badinage, Avec la politesse et la solidité, Et que le ciel doua d'an esprit droit et sage, Toujours d'intelligence avec la vérité, Clusine est, grâce au ciel, en parfaite sant&
traits de ses principaux amis, de ses n amies, et de quelques tableaux des meilleurs peintres. Elle habitait l'été un autre appartement qui donnait sur le boulevard, et dans lequel elle avait un salon, où était peinte à fresque toute l'histoire de Psyché. Mais quelque agrément qu'elle trouvât ellemême avec ses amis, elle les avait tous habitués à ia laisser jouir à neuf heures du repos, dont son tempérament affaibli, et quelquefois infirme, avait si grand besoin.
Presque tous les hommes illustres qui l'avaient connue dans sa jeunesse, ceux de la nouvelle cour, qui par les qualités du cœur et de l'esprit ne s'éloignaient pas encore de ces premiers, composaient tous les jourr' %on cercle. La rue des Tournelles (1), qu'elle habitait depuis longtemps, était une des plus fréquentées de Paris; on avait même donné à ses meilleurs amis le nom singulier d'oiseaux des Tourmiles.
C'était alors un honneur distingué d'oser se parer de ce titre. Le comte de Charleval, surtout, s'honorait fort de ce nom, qui lui rappelait sans cesse le bonheur dont il avait presque toujours joui, de vivre familièrement avec la femme la plus étonnante et la plus aimable de son temps. Son amour décidé pour
(i) Au M s rai».
la volupté douce et tranquille, la délicatesse de son esprit et de ses talents (4), lui avait mérité toute la confiance de Mlle de Lenclos. Dans un âge déjà fort avancé, son esprit avait conservé tous les charmes de la jeunesse, et son cœur toute la bonté et la tendresse désirables dans les véritables amis. Tel est l'éloge qu'en fait M"8 de Lenclos dans une lettre qu'elle écrit à Saint- Ëvremond, en lui apprenant la mort de cet ami commun (2) qu'elle regrette avec une sensibilité digne de son cœur. Sa vie et celle que je mène actuellement (dit-elle) avaient beaucoup de rapport. Enfin, c'est plus que mourir soi-même que faire une pareille perte. Le recueil charmant de ses lettres et de ses poésies, qu'il avait rendues peu communes, tomba malheureusement après sa mort entre les mains deM.de Ilis son neveu, premier président du parlement de Normandie. Et ce magistrat (dit Vigneul deMarville), je ne sais par quel tour de pensée ne voulut point enrichir le public de si beaux ouvrages. On peut aisément juger de la perte qu'on a faite par les grâces et la facilité du petit nombre de morceaux qui sont ve-
(1) Scarron, qui était ami particulier de Gharleval, en parlant de la délicatesse de son esprit et de son goût, disait que les Muses ne se nouirissaient pas de blanc-manger et d'eau de poulet. -
(2) M. de Gharleval, quoique d'une faible complexion, vécut quatre-vingt ans; il mourut en 1693. La nature qui lui avait donné un corps si délicat et si bon tout ensemble, lui avait fait un esprit tout de même. Vigneul de Marville.
nus jusqu'à nous malgré la modeste indifférence de cet auteur pour la réputation, et les craintes peu justes de son héritier. Le couplet de chanson qu'il (it sur le nom à' oiseaux des Toarnelles, par lequel on désignait, comme je l'ai dit, les amis de M,le de Lenclos, n'est point assez connu, et ne peut que rendre ces mémoires plus agréables : quelle idée charmante il donne de la société de son amie !
Je ne suis plus oiseau des champs, Mais de ces oiseaux des Tournelles, Qui parlent d'amour en tous temps, Et qui plaignent les tourterelles, De ne se baiser qu'au printemps.
La disgrâce et l'éloignement de M. de Saint-Evremond n'avaient jamais tait oublier à M1Ie de Lenclos son ancien ami ; et clans les premiers temps où il souhaitait encore que la cour voulût le rappeler de l'exil auquel il s'était condamné lui-même, elle employa le crédit de tous les gens en faveur, pour obtenir la grâce de l'homme de la meilleure compagnie qu'elle eût connu. Il n'avait à se reprocher que quelques traits de légèreté contre un ministre dont H avait Mi sujet de se plaindre, et qui d'ailleurs était mort avant que l'offense eût éclaté. MM. de Lionne, de Lauzun, et l'inimitable comte de Grammont, tous
trois amis de MUe de Lenclos, avaient été à la tête de ceux qui faisaient le plus d'efforts pour faire revenir M. de Saint-Evremond dans sa patrie ; mais leurs tentatives avaient été inutiles, et l'on ne vint à bout d'adoucir l'esprit de Louis le Grand que dans un temps où ce philosophe, se trouvant trop vieux pour se transplanter, aima mieux rester avec des gens accoutumés à sa loupe et ses cheveux blancs, que de reparaître dans une cour où il craignait de n'être reconnu que du comte de Grammont au plus (1).
Mlle de Lenclos avait toujours entretenu un commerce de lettres avec cet ancien ami ; et quatre ans avant le refus qu'il fit de sa grâce, elle lui avait écrit pour savoir si un ouvrage, qui paraissait sous son nom, et qui avait pour titre : Réflexions sur la doctrine d'Épicure, était véritablement de lui. M. de Saint-Evremond lui répondit qu'il n'en était pas l'auteur (2). Et quelque temps après il lui adressa, sous le nom de Moderne Leontiam, son discours sur la Morale d'Epicure, qu'il rendit bien plus naturelle et bien plus commode que l'auteur des Réflexions. Il jugeait avec ajsez de ressemblance qu'Épicure n'avait pas voulu recommander une volupté plus pure que la
(1) Ce fut avant la déclaration de la guerre de 1689, que le eo::ite de Grammont lui écrivit de la part des ministres, qu'il était maître de revenir.
(2) Elles étaient de Sarrazin.
vertu des stoïciens, qu'une volupté sans àme et sans mouvement, et, comme il dit, une volupté suis volupté.
Le détail qu'il fait à Mlle de Lenclos de la vie de ce philosophe qu'elle avait toujours aimé, était en quelque façon celui de ses plaisirs, et de la morale qu'elle avait toujours suivie, peut-être moins par principes, que par cet instinct de raison qu'elle avait écouté sur !e choix et le goût des choses dont elle avait cru pouvoir honnêtement accorder l'usage à ses sens. On ne croirait pas (dit M. de Saint-Evremond) quÉpkure ait passé tant de temps avec Léontium et avec Témista, à ne faire que philosopher; mais s'il a aimé la jouissance en voluptueux, il s'est ménagé en homme sage. Indulgent aux mouvements de la nature, contraire aux efforts, ne prenant pas toujours la chasteté pour une vertu, comptant toujours la luxure pour un vice, il voulait que la sobriété fût une économie de l'appétit et que le repas qu'on faisait ne pût jamais nuire à celui qu'on devait faire... Il dégageait les voluptés de l'ingratitude qui les précède, et du dégoût qui les suit.
M. de Saint-Evremond pouvait a*roir conçu cette idée d'Épicure; mais il peignait son amie; il se peignait lui-même en traçant le portrait du philosophe grec. Muc de Lenclos dut se reconnaître à ee tableau, et s'applaudit sans doute de ressembler encore autant au plus fameux sectateur de la volupté.
Tout le boft, sens (disait-elle sans cesse à ses amis) ne va qu'à se rendre heureux, et pour cela, ajoutait-elle, il n'y a qu'à juger de tout sans prévention. MBe de Lenclos n'avait jamais eu d'autres maximes, et elle ne les quitta jamais : aussi se vantait-elle de connaître à fond le prix d'une vie voluptueuse. Elle voulait même qu'on lui rendît justice là-dessus.
L'ouvrage que Saint-Evremond venait de lui envoyer, l'avait entièrement rassurée sur la crainte qu'elle avait eue qu'il ne fût, comme on le croyait, à Paris, l'auteur des tristes Réflexions sur la doctrine d'Épicure... Elle vit avec joie qu'il était toujours digne de son amitié, et que son cœur n'avait pas plus changé que le sien. La correspondance de lettres qu'ils eurent tout le reste de leur vie, ne fut presque qu'une confidence mutuelle du bonheur dont ils jouissaient tous les deux, d'aimer et de jouir encore des plaisirs dans un âge où les autres hommes ne respirant que les dégoûts et l'ennui, les répandent sans cesse autour d'eux.
Ils se recommandaient l'un à l'autre les personnes qu'ils considéraient assez pour les croire dignes de ces avantages. Et Mme la comtesse de Sandwich ne parle encore qu'avec la plus grande reconnaissance du service que lui rendit Saint-Evremond, en lui procurant la connaissance de Mlle de Lenclos, lorsqu'elle vint en France pour sa santé avec le docteur Morelli.
Fille du fameux comte de Rochester, Mmede Sandwich, jeune, mais née avec les talents de l'esprit qu'elle avait hérité de son père, eut l'art de ne point paraître étrangère dans un cercle aussi difficile à contenter, que celui de la rue des Tournelles. Mlie de Lenclos, qui jugeait dès lors du mérite supérieur auquel elle devait s'élever un jour, ne la vit partir qu'avec le plus grand regret. Mmede Sandwich, dit-elle dans une de ses lettres, m'a donné mille plaisirs par le bonheur que j'ai eu de lui plaire ; je ne croyais pas sur mon déclin, être propre à une femme de son âge. Elle a plus d'esprit et plus de véritable mérite que toutes les femmes de France.
Ce serait affaiblir l'idée que conserve encore Mrae la comtesse de Sandwich de son ancienne amie, qu'essayer de la peindre dans ces mémoires. C'est assez de dire que quarante -six années n'ont rien diminué de ses regrets, et que le nom de Mlle de Lenclos réveille tous les jours dans son cœur les sentiments d'estime et d'admiration qu'elle conçut pour elle sur la fin de l'autre siècle.
Je ne parlerais point ici de M. Rémond surnommé le Grec, si ce qu'on fait de lui avec M"0 de Lenclos, n'était pas une preuve de ce que j'ai dit sur ses soins qu'elle prenait de former le cœur et l'esprit des gens qui la fréquentaient. Le peu de succès qu'elle avait eu avec M. Rémond la fit repentir plus d'une fois des
peines qu'elle avait prises. J'ai été la .dupe de son érudition grecque, disait-elle, aussi je l'ai banni de mon école, parce qu'il a toujours pris la philosophie et le monde à gauche, et qu'il n'est pas digne d'une sociélè aussi sensée que la mienne. Quand Dieu eut fait l'homme, ajoutait-elle quelquefois, il se repentit; je suis de même à l'égard de Rérnond.
Quelques mémoires particuliers, mettent sur le compte de ce même M. Rémond l'anecdote singulière qu'on donne plus communément à l'abbé Gédoyn Mais comment peut-on imaginer, qu'avec le mécontentement où elle était du premier de ces hommes, elle ait pu se résoudre à faire revenir encore un instant Ninon pour lui? L'abbé Gédoyn était bien plus fait pour remporter cette étonnante victoire, qu'il n'a jamais désavouée fortement.
11 sortit des Jésuites avec l'abbé Fraguier en 1694, c'est-à dire, lorsque M»8 de Lenclos avait soixantedix-neuf ans. Tous deux firent presque aussitôt connaissance avec elle et avec Mme de la Sablière ; et tous deux étonnés du mérite profond qu'ils leur reconnurent, sentirent l'avantage de s'attacher à elles, pour donner à leurs talents ce que l'étude du cloître et du cabinet même ne leur avait jamais offert. L'abbé Gédoyn s'attacha surtout à MIle de Lenclos, dont le goût et les lumières étaient des guides si sûres. In reconnaissance se joignit bientôt à l'estime et à l'ad-
miratîon ; et le jeune disciple sentit des désirs qu'on ne crut pas réels sans doute, mais qu'il rendit si pressants, qu'il réveilla dans un cœur presque éteint, une faible étincelle de ce feu dont il avait brûlé jadis. Le terme de quatre-vingts ans, auquel Mlla de Lenclos promit de mettre fin à ses rigueurs, n'épouvanta point l'amoureux abbé qui connaissait l'axiome de Piinjné(\), 'et qui força la bienfaitrice de lui tenir sa parole au temps qu'elle lui avait fixé.
Puisque la maison de M1'0 de Lenclos était le rendez-vous de tous les talents et de tous les mérites, il était bien naturel qu'on y vit le célèbre M. de Fontenelle, qui jouissait déjà d'une grande réputation dans les lettres, et dont l'esprit surtout avait des charmes qui le faisaient désirer partout.
Ami dufameuxM. Hayrjhens,un des grands mathématiciens du dernier siècle, il se présenta à l L nclos, pendant le séjour qu'il fit à Paris, lorsqu'il eut été nommé ambassadeur des États généraux en France : le plaisir qu'il sentit à la voir, et surtout à l'entendre chanter et s'accompagner de son luth, excita dans son caiur un si grand ravissement, qu'il ne put se refuser à l'envie de la lui témoigner par cequatrain que M. de Fontenelle lui présenta de sa part. Des vers faits dans une langue étrangère par
(i ; Multi b il uni fccem ob vini nobili'atem.
M. Huygnens, qui d'ailleurs était beaucoup plus géomètre que poète, ne pouvaient être que très-singuliers, et c'est par ce seul endroit qu'on a cru devoir ne pas les oublier dans ces mémoires.
Elle a cinq instruments dont je suis amoureux, Les deux premiers, ses mains, les deux autres, ses yeux; Pour le dernier de tous, et cinquième qui reste, Il faut être galant et leste.
Les femmes courent après Mlle de Lenclos, dit Mme de Coulanges dans une de ses lettres (1), comme d'autres gens y couraient autrefois . Le moyen de ne pas haïr la vieillesse après un tel exemple? Cette réflexion n'était pas celle de Mlle de Lenclos, qui regrettait peu ses anciens plaisirs, et chez qui l'amitié avait presque toujours eu des droits aussi forts et aussi sacrés que l'amour. D'ailleurs, ce qu'écrivait alors Mm* de Coulanges, se trouve démenti par une lettre de Mm° de Sévigné à M. de Coulanges : Corbinelli, dit-elle, me mande des merveilles de la bonne compagnie d'hommes qu'il trouve chez M11* de Lenclos. Ainsi elle rassemble tout sur ses vieux jours, quoique dise ilJrae de Coulanges, et les hommes et les femmes ; mais quand elle n'aurait présentement que les femmes, elle devrait se
(1) Y. le recueil des lettres choisies, p. 33.
consoler de cet arrangement, ayant eu les hommes dans le bel âge pour plaire.
Le même recueil de lettres d'où ces faits sont tirés, nous apprend qu'en 1696, la santé de Mlle de Lenclos reçut de nouvelles attaques. Notre aimable Lenclos. dit M. de Coulanges, a un rhume qui ne me plaît point. Et quelque temps après, écrivant à la môme personne : Notre pauvre Lenclos, dit-il, a aussi une petite fièvre lente avec un petit redoublement les soirs, et un mal de gorge qui inquiète ses amis. Cette incommodité n'eut point de suites plus fâcheuses alors que de l'affaiblir encore plus; mais sa philosophie la conduisait, comme elle le dit, à se contenter du jour où l'on vit, le lendemain à oublier le jour qui l'a précédé, et à tenir à un corps usé, comme à un corps agréable. C'est ainsi que MUe de Lenclos passait les restes de sa vie, dont elle voyait sans effroi le terme s'approcher. Si l'on pouvait croire, dit-elle, comme Mmo de Chevreuse, qu'en mourant on va causer avec tousses amis en l'autre monde, Userait doux de le penser.
M1*6 Scaron, qu'on appelait alors marquise de Maintenon, et qui, au rapport de Mm<> de Sévigné, passait pour s'être attachée le roi par un commerce d'amitié, et par une conversation sans contrainte et sans chicane, n'avait jamais entièrement oublié M,le de Lenclc»s, son ancienne amie, qui de son coté l'avait vue sans surprise et sans envie, passer à l'état bril-
lant dont elle jouissait depuis longtemps, lorsqu'elle reçut de sa part des témoignages les plus flatteurs de son souvenir.
Elle fit offrir à Mlle de Lenclos un logement à Versailles auprès d'elle ; son intention (à ce qu'on dit) était de procurer au roi le plaisir de voir et d'entendre souvent une personne qui, à quatre-vingt-cinq ans, jouissait encore, malgré ses infirmités, de la même vivacité d'esprit et de ce goût si délicat et si parfait, qui, dans tous les temps, avaient contribué à sa grande réputation, beaucoup plus que ses charmes et ses faiblesses. Mais M"e de Lenclos, qui était née pour la liberté, et qui n'avait jamais su sacrifier sa philosophie tranquille à l'espoir de la plus haute fortune,ne répondit point aux vues de son amie, qu'elle remercia de ses offres, en lui faisant dire qu'il étail trop tard pour aller apprendre l'art de dissimuler et de se contraindre, qu'elle n'avait jamais connu. Tout ce qu'on put obtenir d'elle, ce fut de se trouver un jour à la tribune de la chapelle de Versailles , où Louis le Grand devait passer, pour satisfaire la curiosité qu'il avait de voir une fois au moins cette merveille étonnante de son règne.
Ce que l'on sait de plus étonnant des dernières années de sa vie, c'est la visite que lui fit le jeune Armel encore enfant. M1,û de Lenclos I'exami la avec une attention singulière, et parut démêler dan