Lettres de Ninon de Lenclos. Précédées de mémoires sur sa vie
Vous êtes obéi, Monsieur : je donne enfin au public ce que mes recherches ont pu m'apprendre de la célèbre M^^^ de Lenclos. Ce n'était pas simplement une femme galante que j'avais à peindre, com.me peuvent se l'imaginer quelques gens, à qui le siècle dernier est absolument inconnu ; j'avais à faire le portrait d'une femme inimitable en tout, qui voulut être homme aussitôt qu'elle sut penser, et qui, sous le règne merveilleux de Louis XIV, fixa les yeux des adorateurs du mérite distingué.
Dans le cours d'une vie de quatre-vingt-dix ans, elle a vu son pays se renouveler et changer plus d'une fois de goût, sans qu'elle ait jamais cessé d'être de celui de tout le monde sans être jamais différente d'elle-même, et sans ressembler à personne. EHe eût été dans tous les âges, et chez tous les peuples policés, ce qu'elle fut à Paris, parce qu'elle ne dut à i'in-
lî ENVOI DES mIMOIRES
constance des modes aucune des grâces et des qualiti s solid*»s qui formèrent son caractère.
xNous possédons parmi nous des personnes respectables, qui ne prononcent le nom de M^^^ de Lenclos qu'avec admiration. Le bonheur de l'avoir vue et d'avoir vécu avec elle, excite encore leurs larmes sur la perte qu'ils en ont faite. Vous le savez, Monsieur, j'ai désespéré cent fois d'esquisser un portrait qui demanderait le pinceau le plus délicat et le plus sûr : cent fois vous m'avez rappelé à l'ouvrage ; et quels qu'aient été vos secours, et ceux des personnes dont j'ai suivi les conseils et les lumières, je n'ai sans doute de véritable excuse en vous obéissant, que dans l'estime singulière que j'ai toujours eue moi-même pour cette femme philosophe, et surtout dans la crainte que quelqu'un, moins bien guidé que moi, ne lui fit encore plus de tort, en ne peignant que ses faiblesses.
L'antiquité qui vous est si bien connue, Monsieur, n'offre aucune femme célèbre dont la comparaison ne soit injurieuse à M'*® de Lenclos. Leonîîum, dont on lui a quelquefois donné le nom, vous paraîtra, comme à moi, peu digne de cet honneur, par le mauvais usage qu'elle fit de son esprit. Elle osa écrire contre l'illustre Théovhraste ; ce qui fit naître un proverbe rapporté par Pline^ dont le sens était qu'il ne restait plus qu'à s'aller pendre, puisque les plus habiles gens