LETTRE XLV
En deux mots \^/<ms^ allez être satisfait, marquis : voici ce que je pense sur la lettre que je vous envoyai hier. Pour qu'une femme puisse profiter des conseils de M. de Saint-Évremond, il faut qu'elle n'ait pris qu'un goût médiocre, et qu'elle ait excité une grande passion. Au reste, nous en causerons plus «amplement quand il vous plaira. Je passe à ce qui vous re garde. Le sacrifice que la comtesse a exigé de vous méritait bien le prix que vous y avez mis. Renoncer pour elle à une femme dont les dehors obligeants vous annonçaient tant de dispositions à vous bien traiter ; y renoncer publiquement, en présence de sa rivale, et avec si peu de ménagement pour la vanité de la personne abandonnée, c'est un effort qui naturellement ne devait pas se faire sjaiis une récompense proportionnée. Elle ne pouvait trouver un plus heureux prétexte de vous accorder son portrait. Mais prendre un jour aussi solennel que celui où la marquise reçut chez elle compagnie pour la première rovs;. choisir le moment où la femme de finance s'o-
tait mise sous les armes pour faire assaut de beauté avec la femme de qualité ; ne lui parler qu'en passant, affecter de se livrer tout entier au plaisir de voir sa rivale, de l'entretenir et de faire sa partie, c'est un outrage qu'on ne lui pardonnera jamais : on s'en vengera, vous le verrez, et le plus cruellement qu'il sera possible. C'est moi qui vous en réponds. Venons au second article de votre lettre.
Vous me demandeE si la dernière faveur, ou plutôt la dernière faute que nous pu',ssions commettre, est une preuve certaine qu'une femme vous aime. Ouï, et non.
Oui, si vous aimez une femme dont vous faisiez la première passion, et qui ait de la délicatesse et de la vertu. Mais dans ce cas aussi cette preuve ne sera ni plus certaine, ni plus flatteuse pour vous, que toutes les autres qu'elle vous aura données de son penchant. Tout ce que fait une femme qui aime, les choses même les moins essentielles en apparence, sont des marques aussi sûres de sa passion, que celles dont les hommes font tant de cas. J'ajouterai même que si cette femme vertueuse est d'une certaine compiexion, la dernière faveur prouvera moins que mille autres petits sacrifices que vous comptez pom^ rien : car alors elle agit pour elle beaucoup plus que pour vous, elb est trop intéressée à vous écouter, pour que vous puissez faire gloire de l'avoir persuadée ;
tout autre que vous eût obtenu le même avantage. Je connais une femme qui s'est laissé vaincre deux ou trois fois par des hommes qu'elle n'aimait pas, et de laquelle celui dont elle était éprise n'a jamais rien obtenu. Il peut donc arriver que la dernière faveur ne prouve rien pour celui qui l'obtient/ Au contraire, souvent il ne doit la facilité qu'il trouve qu'au peu de cas qu'on fait de lui. Jamais nous ne nous respectons davantage que devant ceux que nous estimons : soyez sur qu'il faut un penchant bien impérieux pour déterminer une femme raisonnable à s'oublier devant quelqu'un dont elle craint le mépris. Votre prétendu triomphe peut donc avoir quelquefois des causes qui, loin d'être glorieuses pour vous, ne serviraient qu'à vous humilier, si vous les connaissiez.
On voit, par exemple, un amant prêt à se rebuter; on craint qu'il ne nous échappe, pour s'adresser à quelque autre plus accommodante ; on ne veut pas le perdre ; il est toujours humiliant de se voir abandonnée; on cède, on n'imagine pas d'autre moyen de le garder. On veut n'avoir rien à se reprocher. S'il nous quitte après cela, on l'aura du moins mis dans tout son tort ; car comme une femme s'attache encore plus par les faveurs qu'elle accorde, elle imagine qu'elles forceront un homme à la reconnaissance : quelle folie I d'autres se rendront par des motifs différents; la curiosité détermine celle-ci :
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elle veut savoir ce que c'est que Tamour. Celle-là, peu avantagée du côté de la figure, voudra fixer les gens par l'attrait du plaisir. L'une se mettra dans la tête d'avoir un homme dont la conquête flatte sa vanité; elle sacrifiera tout pour se l'attacher. Une autre enfin cédera à la pitié, à l'occasion, aux importunités, au plaisir de se venger d'un infidèle. Que sais-je moi? Le cœur est si bizarre, et les raisons qui le décident si singulières et si variées, qu'il est impossible de découvrir tous les ressorts qui le font mouvoir. Mais si nous nous faisons illusion sur les moyens de vous fixer, combien de fois aussi les hommes ne se trompent-ils pas sur les preuves de notre amour? S'ils avaient plus de délicatesse, ils en trouveraient mille qui prouvent plus que les faveurs les plus signalées.
Dites-moi donc, marquis, ce que j'ai fait à M. de Coulanges? Depuis un mois il n'a pas mis le pied thez moi. Cependant, sans reproche, je lui dis assez de douceurs quand il y vient. C'est un des plus aimables hommes que je connaisse. Je serai fâchée contre vous, si vous ne me l'amenez pas à mon retour de Versailles ; je veux qu'il me chante luimême les derniers couplets qu'il a faits. On dit qu'ils sont charmants.
LETTKE XLVI
Vous êtes trop bon, marquis, de vous être aperçu de mon absence. Si je ne vous ai pas écrit pendant mon séjour à la campagne, c'est que je vous savais heureux ; et cette idée me tranquillisait. J'ai senti qu'il fallait que l'amour e^t ses droits ; comme ordi^ nairement son règne n'est pas long, et qu« d'ailleurs l'amitié n'a rien à démêler avec lui, j'attendais patiemment qu'un intervalle de plaisir vous permit de lire mes lettres. Savez-vous ce que je faisais pendant ce temps-là ? Je m'amusais à combiner tous les événements qui devaient arriver dans l'état où je voyais votre société. J'ai prévu les tracasseries de la comtesse avec sa rivale; j'ai pressenti que cela finirait par une rupture ouverte; j'ai deviné que te marquise ne serait point du parti de la première, et qu'elle embrasserait la querelle de l'autre. La femm^ de finance n'est pas tout à fait si jolie que sa rivale ; raison décisive de se déclarer pour elle, et de l'appuyer sans danger. Quelle devait être la suite de tout cela ? la désunion qui s'est mise entre toutes ces
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fonnmes. Que de révolutions, bon Dieul depuis si peu de temps : il n'y a que votre bonheur qui n'en éprouve point. Vous trouvez tous les jours de nouvelles raisons d'aimer et d'estimer cette aimable comtesse. Croyez qu'une femme d'un mérite aussi réel, et d'une figure aussi intéressante ne peut que gagner à se faire connaître de plus en plus. Que rien n'afTaiblisse donc l'estime que vous conservez pour elle. Vous avez, j'en conviens, obtenu l'aveu de son penchant pour vous ; mais en est-elle moins estimable? son cœur ne doit-il pas au contraire augmenter de prix à vos yeux, à proportion de la certitude que vous acquérez d'en être l'unique possesseur? Et quand même vous auriez obtenu de son penchant les preuves dont nous parlions la dernière fois, vous croiviez-vous en droit de la mésestimer? Je ne puis m'empêcher de le dire : vos pareils m'indignent toutes les fois qu'ils s'imaginent pouvoir manquer à mon sexe, et nous punir de nos faiblesses ; n'est-ce pas le comble de l'injustice et de la dépravation d'insulter encore à la douleur que nous cause leur changement? Ne peuvent-ils donc être inconstants sans être injustes? Les procédés injurieux devraientils jamais suivre les dégoûts qu'ils éprouvent? si nous son] mes coupables, est-ce celui qui a profité de nos fautes, qui les a occasionnées, qui doit nous en punir? Conservez donc dans tous les temps les senti-
ments que vous avez pour la comtesse. Qu'une fausse opinion ne nuise point aux progrès qu'ils pourront encore faire dans votre cœur. Ce n'est point notre défaite par elle-même qui doit nous rendre méprisables à vos yeux. La façon dont nous sommes défendues, rendues, et conservées, doit seule être la mesure de votre estime ou de vos mépris.
M'"® de La Fayette a donc trouvé que ma dernière lettre roulait sur un fonds un peu libre. Voilà ce que vos indiscrétions m'attirent; mais elle ne fait pas attention que je ne suis pas plus coupable en cela que le démonstrateur en anatomie. J'analyse l'homme métaphysique comme il dissèque Thomme physique. Croyez-vous que par scrupule il doive omettre dans ses opérations les parties de son sujet, qui peuvent offrir aux gens corrompus les occasions de se livrer aux saillies d'une imagination déréglée? Ce n'est pas le fond des choses qui fait l'indécence; ce ne sont point les mots, pas même les idées ; c'est l'intention de celui qui parle, et presque toujours la dépravation de celui qui écoute. M"^® de La Fayette était assurément la personne du monde que j'aurais soupçonnée le moins de me faire de pareils reproches; et je veux demain, chez la comtesse, la faire convenir de son injustice.